«Orphée et Eurydice» de Pina Bausch, un voyage intérieur

A propos de la séance de « Danse et Psychanalyse » du samedi 16 novembre 2019 à Espace Analytique sur l’opéra dansé de Pina Bausch « Orphée et Eurydice », musique de Gluck. Par Marc Antoine Bourdeu, Psychanalyste. 

« Le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, c’est de se rappeler qu’avec Freud qu’en sa matière l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie ».

Jacques Lacan, Hommage à Marguerite Duras dans les Autres Ecrits.

 

Comme analyste, la version bauschienne de l’œuvre de Gluck sur le mythe d’Orphée m’a extrêmement intéressé.

Ses amours malheureuses avec Eurydice ont été racontées sous toutes les formes et toutes les scènes : ce héros triomphant, après avoir parcouru tant de contrées hostiles, rentre dans sa Thrace natale, tombe éperdument amoureux d’une nymphe, Eurydice, l’épouse et la perd le jour de ses noces.

Fou de douleur et n’ayant peur de rien, prêt à mourir plutôt que de vivre sans elle, il descend la chercher dans l’Hadès.
Sa voix, son chant et l’intensité de sa douleur obtiennent l’impensable : les dieux de l’Hadès lui accordent de retrouver son épouse mais à une condition. La condition est qu’il « ne jette pas les yeux en arrière ».

Par la mort d’Eurydice, Orphée doit se confronter au deuil. Pina Bausch veut traiter de cette question, du refoulement, de l’oubli, de la douleur, de l’idéalisation du bonheur perdu, de la découverte de la mort.

C’est Freud, le premier, dans son ouvrage princeps Deuil et Mélancolie de 1915, qui élaborera le concept de travail de deuil, il se déclenche quand « l’épreuve de réalité a montré que l’objet aimé n’existe plus et édicte l’exigence de retirer toute la libido des liens qui la retiennent à cet objet » Sigmund Freud, Extraits de métapsychologie, Deuil et Mélancolie, 1915. 

Lacan reprendra ce texte de Freud pour le réélaborer autour des questions du manque, de la perte, du désir et de l’objet perdu à jamais. Il formulera cette assertion bien connue «Nous ne sommes en deuil que de quelqu'un dont nous pouvons dire "j'étais son manque". Nous sommes en deuil de personnes que nous avons ou bien ou mal traitées et vis-à-vis de qui nous ne savions pas que nous remplissions cette fonction d'être à la place de son manque. - [Mais] nous croyons pouvoir la traduire maintenant en ceci que nous lui avons manqué, alors que c'était justement en cela que nous lui étions précieux et indispensable. » Jacques Lacan, Séminaire L’angoisse, 1963. 

La version bauschienne de cet opéra n’accepte pas la fin imaginée par Gluck de l’amour plus fort que la mort, Eurydice est sauvée. Pina Bausch nous mène dans un trajet, un voyage presque analytique, dans les/nos enfers intérieurs en suivant les errances d’Orphée, pour affronter la mort d’Eurydice et la perte.

Un voyage pour nous amener voir ce que nous ne voulons pas voir. Il nous faut noter la place du regard dans son opéra dansé avec d’abord l’interdit prononcé par les dieux : « tu ne dois pas jeter les yeux en arrière », ainsi, voir peut entrainer la mort.

A ce point on est tenté de rapprocher Orphée de Narcisse. En effet Narcisse est une histoire d’amour où le héros finit par si bien se conjoindre qu’à trop se rencontrer dans l’image de lui renvoyé par le lac, il finit par trouver la mort. Les Dieux et Pina Bausch mettent Orphée en garde qu’à trop se prendre de passion pour quelqu’un sans se rendre compte qu’il s’agit de soi-même, on peut rencontrer la mort.
Les yeux fermées des danseurs nous convoquent à écouter notre intériorité. Les âmes des morts dans le ballet de Pina Bausch ont les yeux clos, Orphée et Eurydice se les cachent souvent. Les décors signés Rolf Borzik soulignent cette direction: un simple voile pour limiter la scène, un arbre mort symbolisant le bucher d’Eurydice, une pierre portée par une danseuse symbolisant le livre de sa vie, la robe rouge d’Eurydice symbolisant l’enfer ou le désir, peut être le féminin, comme celle de l’élue du Sacre du Printemps ?

Pina Bausch nous dit :« Les enfers se trouvent à l’intérieur de nous au plus profond de notre subconscient. Cela veut dire que peu importe qu’Eurydice soit morte ou pas, elle est morte pour Orphée. Avec elle Orphée fait le deuil de sa vision de l’Amour. L’amour d’Orphée est si incommensurable qu’il fait fi de la mort. Comme Roméo et Juliette ou Tristan et Isolde. Il est en quête d’un amour universel repoussant les limites de la vie et de la mort et de l’espace. Il y a dans Orphée quelque chose du Christ, il a quelque chose de l’homme de douleur, pour moi il représente le principe de vie ». Pina Bausch entretien pour l’entrée au répertoire de l’Opéra de Paris 2005.

Mais Eurydice : « Mais Eurydice ne veut pas souffrir, elle veut un amour sans souffrance. Elle est en quête d’un lieu où ces douleurs n’existent pas, où ne règne que le calme et la paix. Un au-delà dépouillé de ce qui est corporel, terrestre et donc de souffrances. C’est ainsi que s’explique le désir de mort d’Eurydice qui ne veut pas retourner dans la vallée de larmes qu’est la vie. Elle ne fait pas confiance à Orphée. C’est pour cela qu’elle représente le principe de Mort, c’est-à-dire une vie sans peine mais aussi sans amour. » Pina Bausch entretien pour l’entrée au répertoire de l’Opéra de Paris 2005.

Pina Bausch rejoint la définition de Freud sur la pulsion de mort, les pulsions tendent à la réduction complète des tensions, à ramener l’être vivant à l’anorganique, le retour à l’état antérieur à la vie, le retour au repos absolu ; Ce que Freud appellera le principe de Nirvana, la réduction des tensions à zéro, réduire le plus possible toute quantité d’excitation d’origine interne ou externe.
Pulsions de vie et pulsions de mort sont irrémédiablement liées comme Orphée est lié à Eurydice.

Orphée refuse le deuil et la perte et Eurydice préfère rester morte plutôt que souffrir et vivre.

Pouvoir aimer, qui est, selon Freud une des visées d’un travail analytique, demande d’être dans une position de vulnérabilité et d’accueil de l’autre, tel qu’il est, en ayant fait le deuil d’un amour idéal.
Il me semble que Pina Bausch nous mène à ce point. Orphée s’effondre et semble mourir emporté par Cerbère, mais meurt-il vraiment ? Est-ce, quelque chose qui meurt et qui chute en lui, quelque chose qui le faisait tenir debout, tout entier tendu dans sa quête d’Eurydice, accroché à sa lyre et à son chant, recherchant son amour jusque dans les enfers.
Est-ce que Pina Bausch aurait conduit Orphée, cet enfant de l’amour jusqu’à la chute de son illusion suprême : l’idéal d’un amour vivant au-delà de la mort ?

Conduit-elle Orphée aux portes du deuil de l’innocence de l’enfance ? quand la mort n’existe pas où tout est possible comme semble lui promettre Amour (n’oublions pas que ce personnage est souvent représenté en enfant, les yeux bandés).

Essaye-t-elle de conduire Orphée jusqu’à un autre amour, traversé par la perte et le manque ? Comme l’analyste avec son patient proposant le divan pour quitter le regard et la relation en miroir afin que l’opération de parole puisse avoir lieu quittant ainsi le deux pour passer au trois.
Lacan disait : « pour me laisser aller à quelques métaphore, Eurydice deux fois perdue, telle est l’image la plus sensible que nous puissions donner dans le mythe de c’est qu’est le rapport de l’Orphée analyste à l’inconscient » Jacques Lacan séminaire XI p 227.
Alors pour reprendre le mot de Lacan quant à Pina Bausch analyste à l’inconscient, à bien y réfléchir, c’est peut-être à voir…

Danse et psychanalyse est un cycle de rencontres animé par Marc Antoine Bourdeu à Espace Analytique, association de formation psychanalytique et de recherches freudiennes, à Paris, où sont invités des chorégraphes et des personnalités de la danse, des psychanalystes, pour débattre sur les rapports entre la danse, la psychanalyse, et le champs psy en général.

On peut retrouver les résumés des séances précédentes de Danse et Psychanalyse sur le blog marcantoinebourdeu.com

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