Dans la recherche des causes des évènements du 7 janvier, à part quelques rares exceptions, tout ce que j’entends me paraît généralement bien dérisoire. Hors sujet. Dans le meilleur des cas, secondaire pour éradiquer la terrifiante violence à laquelle notre société est confrontée.
J'éprouve des difficultés pour habiller avec les mots les mieux adaptés les sentiments que j’éprouve après la tuerie contre des dessinateurs satiriques, un économiste, des policiers et des juifs. Ce que j’ai à dire n’est pas le fruit d’études universitaires ou d’échanges dans des colloques internationaux. Je voudrais pouvoir expliquer avec une grande force de conviction que j’ai vu venir, il y a quelques décennies déjà, la tragédie qui nous a tous sidérés ce jour du 7 janvier 2015 alors que nous n’avions pas terminé d’exprimer nos bons vœux à nos proches.
Tout ce que j’entends et lis m’insatisfait et souvent m’atterre. On alterne entre les bons sentiments sur la liberté d’expression et les discours martiaux, va-t’en guerre, autour du thème de l’unité nationale habillée des belles strophes de La Marseillaise.
Au début des années 70 j’ai eu la chance, grâce au Parti communiste, d’être un élu de quartiers où vivent près de 200.000 Marseillais, souvent dans des ensembles immobiliers gigantesques, cités HLM, comme Frais Vallon, Le Clos, Belle Vue et Val Plan, par exemple. Au début, les habitants de ces lieux étaient des ouvriers, des employés, des gens de conditions modestes certes, mais qui travaillaient. Peu à peu ils sont allés ailleurs dans des logements en copropriété. Ils ont été remplacés par une population généralement originaire d’Afrique du Nord, des ouvriers auxquels la France avait fait appel pour construire nos routes, nos équipements collectifs nos logements.
Puis, peu à peu, le chômage s’est installé et a pris de l’ampleur. Surtout celui des moins de 24 ans. C’est alors que les huissiers, aidés des commissaires de police sont entrés en scène. Les expulsions, les coupures de gaz et d’électricité, les saisies de meubles sont devenues le quotidien de centaines de personnes. La hantise de la venue de l’huissier s’est installée. Celui qui n’a pas assisté à une saisie de meubles vendus pour une somme dérisoire dans la cour d’une cité auprès des voisins de celui qui est sanctionné, ne peut comprendre l’humiliation, la détresse, la colère, de celui qui a privilégié la nourriture de sa famille au détriment du loyer. Ces gens-là que j’ai connus sont les grands-parents des adolescents d’aujourd’hui. Des papis et des mamies qui n’ont pu que transmettre leur misère et leur désarroi à leurs petits-enfants. Et ce cancer du chômage n’a fait que progresser inéluctablement jusqu’à atteindre quatre à cinq fois la moyenne nationale. D’autres personnes, souvent en dessous du seuil de pauvreté, sont venues s’ajouter à ces gens en grande difficulté et un nouveau mot a été inventé par des sociologues : la ghettoïsation. D’autres maniant un langage plus abrupt ont parlé de « cités poubelles ».
À partir de là, toute vie individuelle et sociale a été minée par les petits et grands trafics en tous genres, la drogue et les crises familiales. Dans une contribution récente, j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer la démarche de cette mère de famille désespérée venue me demander que l’on arrête son fils qui tentait de mettre ses sœurs sur le trottoir. Ces hommes ces femmes, jeunes et adultes, les petits enfants des immigrés que j’ai connus il y a 40 ans ont subi peu à peu la double peine de la misère et de la stigmatisation. Ils sont français, depuis au moins deux générations, mais on continue à les considérer comme des étrangers. Si on peut dire, se sont des étrangers français dans leur pays. Surréaliste ! À tous les donneurs de leçon, à tous les bien-pensants que je subis souvent au cours de débats télévisés, je voudrais simplement demander, pendant quelques instants ce qu’ils seraient devenus s’ils avaient connu eux-mêmes une situation économique et sociale similaire à celle que j’évoque. Peuvent-ils au moins admettre qu’on ne naît pas délinquant, que la délinquance n’est pas une maladie génétique ?
Combien de fois avons-nous averti contre l’inhumanité d’une telle situation. Contre les dangers qu’elle recouvre. Il y a 40, 30 ans, au nom des élus communistes j’ai eu l’occasion de dire au Conseil général des Bouches-du-Rhône, au Conseil Municipal de Marseille et à la tribune de l’Assemblée nationale que la situation que nous connaissions prenait des allures de barils de poudres sur lesquels notre société était assise. En réponse, on nous disait qu’évoquer le chômage était trop facile, que tout reposait sur la famille, démontrant du même coup l’ignorance crasse (1) de nos interlocuteurs sur les réalités économiques et sociologiques des banlieues, cités et quartiers populaires du pays. Le drame c’est qu’encore aujourd’hui hommes politiques de droite et souvent de gauche ont toujours dans leurs têtes les critères d’une société qui n’a jamais existé. Puis la religion s’est invitée souvent de manière sectaire devenant une arme redoutable parce que constituant une raison d’être, une planche de salut, un engagement possible transcendant les vies médiocres de jeunes exclus, déboussolés, désespérés et en colère. Aujourd’hui, on s’étonne de voir d’autres adolescents emprunter les chemins dangereux et sans-issus d’un engagement djihadiste alors qu’ils ne sont pas d’origine maghrébine ou subsaharienne. C’est qu’on a perdu de vue que l’ensemble de la jeunesse de notre pays ressent un malaise profond dans une société d’incertitudes, d’interdits sociaux et culturels. Une société de l’impasse. Une société, pour la jeunesse, du non-sens absolu.
Comment peut-il en être autrement alors que viennent d’être publié ces chiffres révoltants qui montrent qu’1 % seulement des plus riches possèdent la moitié, 50% des richesses du monde. Allez parler de valeurs après ça. L’interlocuteur d’un philosophe répondait l’autre jour : « Il est plus facile de parler des valeurs quand on a le ventre plein » C’est ça l’exclusion. Cet état à forte pression psychologique, terriblement compliqué. Comme ce jeune auquel j’expliquais que je ne pouvais pas, personnellement en tant qu’élu, lui donner du travail et qui me répondit : « Alors, je n’ai que deux solutions, ou je me tue ou je fais un braquage ».
Après la famille, c’est l’école qui est appelée à la rescousse sans que l’on se pose la question des moyens et surtout de la formation des enseignants, le seul métier de nos jours, que l’on n’apprend pas ou si peu. L’école devrait tout régler. Comme la police d’ailleurs. Que fait-on de la situation économique de nos quartiers populaires et de leurs habitants? Que fait-on de la situation sociale de ces derniers ? Rien. On les ignore totalement. Et cette ignorance ne traverse pas seulement les rangs de la droite, mais aussi ceux de la gauche. Je suis très déçu par la plupart des intellectuels auxquels on tend un micro et qui se perdent et se noient dans des considérations philosophiques fumeuses, sur les valeurs républicaines, la démocratie, la laïcité. C’est dramatique de voir à quel point on peut ignorer une réalité aussi évidente. Je n’ai rien contre les religions même si par moment je sature un peu en tant qu’athée, mais en y réfléchissant un peu que constatons-nous ? Alice Miller (Philosophe, psychologue et sociologue) disait : « Pour se défendre du sentiment d'abandon vécu dans la petite enfance, l'adulte dispose d'un grand nombre de mécanismes. A côté du simple déni, nous trouvons le plus souvent le combat perpétuel, épuisant, pour assouvir les besoins refoulés, et depuis lors pervertis, à l'aide de symboles: drogues, groupes, cultes de toutes sortes, perversions. » La religion musulmane est la religion montante pas seulement pour des raisons de tradition familiale, mais aussi en sa qualité de religion des plus pauvres dans nos pays occidentaux. Quand une société est en panne, la religion progresse et avec elle ses versions déviantes utilisant colères et frustrations qui, érigées en haine, peuvent transformer des individus en assassins.
Pour moi c’est clair, la lutte armée contre le terrorisme est loin de suffire. Elle peut même, si nous n’y prenons garde, devenir dangereuse au regard des libertés individuelles. Quant au plan international, tout montre à l’évidence que les interventions armées ne mènent qu’à des impasses meurtrières. Et ce n’est certainement pas le modèle étasunien qu’il faut suivre. Je comprends parfaitement la détresse et l’humiliation des Irakiens qui vivent depuis des années avec quotidiennement des attentats 10 fois plus meurtriers que celui que nous venons de vivre, sans que la communauté internationale ne s’en émeuve ? Que dire de cette tragédie palestinienne qui perdure avec la complicité active des USA et celle passive de pays occidentaux tels que la France ? Quand considèrera-t-on qu’une politique internationale basée sur la négociation exige de mettre un terme aux complicités économiques et politiques avec les régimes qui soutiennent le terrorisme ?
En revanche, on ne se trompera pas si la réponse est économique, sociale, éducative et culturelle. Mais là se pose le problème des problèmes : l’exigence d’une autre politique que celle du libéralisme habillé en Hollando-PS en UMP-Sarkosyste ou pire, en Bleu-Marine. Je souhaite que la gauche de la gauche aille à l’essentiel en se dotant d’une stratégie claire et nette y compris sur le plan des institutions. Les carences de la V° République, ses faux airs de démocratie avec les petits et grands trucages du système électoral, les droits très limités du parlement, les pouvoirs exorbitants et monarchiques du Président, l’ampleur que prend la corruption, doivent être dénoncés. Une autre république, la VI°, vrai pouvoir du peuple par le peuple, doit se frayer son chemin. Il faut l’y aider avec la participation active et créatrice des citoyens.
Est-ce que le Front de Gauche sera capable de s’atteler à une telle exigence ? Je voudrais le croire.
En tout cas, je le souhaite.
Marcel Tassy
20 janvier 2014