le parti , un outil depassé ?

Otto Rühle contre Lénine : le parti, un outil dépassé ?

CLEMENT Henri

 

La question du rôle et de la fonction d’un parti anticapitaliste reste un débat ouvert. Alors que les événements actuels semblent marginaliser son rôle, le petit ouvrage publié par les éditions Entremonde, La révolution n’est pas une affaire de parti, est une invitation à poursuivre la discussion, en faisant un détour par le conseillisme.

Plusieurs événements concourent à réactualiser la notion de parti politique  : les primaires socialistes comme le mouvement des Indignés, en faisant appel à la mobilisation directe des citoyens, tendent, chacun à leur manière, à une mise en cause de l’activité des partis. Les hommages rendus à notre camarade Léonce Aguirre sont eux-mêmes l’occasion de reprendre ce débat depuis les origines [1].

Dans ce contexte, le petit livre de l’éditeur genevois Entremonde ne peut manquer d’attirer l’attention, avec son titre évocateur. Considéré comme un des théoriciens de la gauche conseilliste, Rühle fut député social-démocrate et membre du Spartakusbund, ainsi que du Parti communiste allemand (KPD) qu’il quitta pour fonder le Parti communiste ouvrier d’Allemagne (KAPD). Le texte qui donne son titre à ce recueil a d’ailleurs été rédigé à l’occasion de la fondation de cette nouvelle organisation, en 1920. Centralement, c’est une critique vigoureuse du parlementarisme et de la politique électorale du KPD, présentée comme électoraliste  :«  Le KPD est devenu un parti parlementaire comme les autres partis. Un parti du compromis, de l’opportunisme, de la critique et de la joute oratoire. Un parti qui a cessé d’être révolutionnaire  » [2].

C’est notamment autour de cette question qu’avec d’autres militants, Rühle polémique avec Lénine, qui leur répond à la même époque avec Le gauchisme, maladie infantile du communisme. Ces militants dits conseillistes réfutent le rôle directeur et central du parti dans l’activité révolutionnaire  : «  Selon la méthode révolutionnaire de Lénine, les chefs sont le cerveau des masses. Possédant l’éducation révolutionnaire appropriée, ils sont à même d’apprécier les situations et de commander les forces combattantes. Ils sont des révolutionnaires professionnels, les généraux de la grande armée civile. Cette distinction entre le cerveau et le corps, entre les intellectuels et les masses, les officiers et les simples soldats, correspond à la dualité de la société, de classe, à l’ordre social bourgeois  » [3]. Si la critique est aussi radicale, c’est que l’accent mis sur le rôle du parti tend à vider de son sens la principale invention des mouvements révolutionnaires du débuts du XXe siècle, les conseils  : «  L’organisation d’usine, le système des conseils, telle est l’organisation authentique de la révolution, qui doit remplacer tous les partis et tous les syndicats  » [4].

L’ouvrage tout entier, dont la moitié est constituée du long texte de présentation de Paul Mattick, est une charge contre le léninisme, le bolchevisme et le stalinisme assimilés sans distinction aucune, comme le montre le titre de l’autre texte  : « La lutte contre le fascisme commence par la lutte contre le bolchevisme ». Au-delà des formules provocatrices, nombre de critiques formulées par Rühle et Mattick touchent juste  : sur le parlementarisme, l’activité syndicale, la discipline interne.

Deux points en particulier méritent toute notre attention. D’une part, le fait que la théorie du parti bolchevique était déterminée par le cadre social et historique d’intervention du POSDR [5], avec une direction en exil et en butte à une répression acharnée, et un militantisme dans la clandestinité. Les deux militants conseillistes ont raison d’insister sur le fait que cette théorie n’est pas adaptée aux pays capitalistes avancés de l’Europe de l’Ouest par exemple. D’autre part, ils ont raison d’insister sur le rôle essentiel des conseils comme instruments du pouvoir et de la démocratie prolétarienne. Ce pouvoir ne peut être inféodé à la politique du parti, parce que «  la révolution est l’affaire politique et économique de la totalité de la classe prolétarienne  » [6].

Malgré tout, ce cadre théorique recèle de nombreuses faiblesses. Critiquant le «  nationalisme  » bolchevique, Mattick et Rühle raisonnent exclusivement sur la base de la situation allemande. De même, il est frappant qu’ils n’intègrent à aucun moment la dimension de la répression bourgeoise, qu’il s’agisse de la guerre civile en Russie ou de la répression sanglante de la révolution allemande. On a l’impression, par moments, que l’échec provient d’un manque d’audace et de dynamisme révolutionnaires. Paul Mattick, cependant, revient prudemment sur cette question  : «  De plus en plus de gens, partant des prémices que les “conditions objectives” de la révolution étaient mûres, expliquaient l’absence de la révolution au moyen de “facteurs subjectifs” tels que le manque de conscience de classe et le manque de compréhension et de caractère de la part des ouvriers  » [7].

Malgré de très nettes faiblesses et un côté un peu fouillis, la lecture stimulante de ce petit ouvrage permet de réaffirmer qu’un parti politique ne saurait être autre chose qu’un simple outil et que toute l’attention de ses militantEs doit être tournée vers les dynamiques profondes qui traversent les couches populaires, les freinent ou les mettent en mouvement, afin de pouvoir militer avec le plus grand nombre. Et qu’il ne saurait y avoir de restriction à l’exercice de la démocratie et de la libre critique  !  

Henri Clément

* Otto Rühle, La révolution n’est pas une affaire de parti, coll Les cahiers, Entremonde, Genève, 2010, 100 pages, 8 euros

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