PROGRÈS, PROGRÈS, nous implorons ton nom !

La soirée de lancement de la campagne pour la candidature française à l'Exposition Universelle 2025 sur le Plateau de Saclay a eu lieu jeudi dernier 14 décembre. Ce fut l'occasion pour les élus locaux, dans leur grande majorité, de communier autour de leur foi indéfectible en la notion de progrès "en avant toute" à l'ancienne.

À l'aide de moyens publics importants, la Communauté d'agglomérations Paris-Saclay et le département de l'Essonne ont organisé leur événement de lancement pour la campagne française à l'Exposition Universelle 2025 sur le Plateau de Saclay.

Globe Expo U 2025 © ExpoFrance Globe Expo U 2025 © ExpoFrance

Il fut un temps, juste après les élections départementales de 2015, où la nouvelle majorité faisait mine de s'effarer devant le trou financier béant, réel ou supposé, laissé en Essonne par la majorité précédente, d'un bord politique opposé. Depuis, élus de l'ancien bord et du nouveau se sont rabibochés et on n'entend plus parler de souci financier. C'est l'unanimité qui règne désormais dans les Conseils communautaire Paris-Saclay et départemental. Il y a certes, de ça de là, des voix dissonantes mais ce ne sont que des « groupuscules qui refusent tout développement » et qui confondent terres cultivées avec terres agricoles.

Oublions cela car l'enjeu est important. Ils s'agira durant six mois en 2025 de « La connaissance à partager, La planète à protéger ». Oublions les terres cultivées qui ne sont déjà plus agricoles puisque marquées « à urbaniser» dans les plans des élus de Zones d'aménagement concertée.

De toute façon, suivant le discours officiel, le projet urbanistique d'ampleur visant à faire apparaître le nouveau cluster Paris-Saclay dans le top 20 des complexes de recherche les plus importants au monde, avec ses déménagements d'établissements, avec la ligne 18 du Grand Paris, avec des élargissements routiers pour faire passer une modeste route départementale en voie rapide multimodale d'une largeur de 26m, c'est ce projet qui permet justement d'éviter le mitage et l'expansion urbaine des petites villes du Plateau de Saclay. C'est une idée bizarre resservie récemment par Valérie Pécresse, la présidente de région, lors d'une présentation du projet en septembre dernier.

Les élus rappellent aussi que « grâce à nous » il y a une Zone de protection agricole, naturelle et forestière sur le plateau. Ce « grâce à nous » est un mensonge éhonté mais ne revenons pas ainsi sur le passé.

Laissons aux spécialistes le soin de déterminer si l'alignement aux critères du classement de Shanghai, modèle d' « excellence » choisi pour la construction de l' « Université » Paris-Saclay sont ceux qui permettront le partage de la connaissance.

La question environnementale est réglée également comme l'atteste, argument unique mais propre à impressionner son monde, le soutien de la climatologue Valérie Masson-Delmotte. Son nom, parfois placé dans la catégorie « spécialiste mondiale du développement durable » par un glissement sémantique certes énorme mais suffisamment glissant pour la grande majorité des publics, est utilisé à chaque fois qu'un membre d'une assemblée a du mal à comprendre comment tous les aménagements cités plus haut peuvent avoir un quelconque rapport favorable avec la protection de la planète.

Dernier exemple en date au CA de l’École Normale Supérieure Paris Saclay (ou ENS de Cachan pour encore deux ans) qui quittera bientôt un large site confortable, aux nombreux investissements récents, pour le Plateau de Saclay. Valérie Masson-Delmotte avait été invitée il y a trois ans et le président témoigne :

« Je lui ai posé la question en aparté : comment tenir dans le paradoxe d'être engagé dans un projet un peu contradictoire avec les objectifs d'une urbanité sobre, plutôt qu'une consommation des espaces qui est le modèle d'aménagement des années 60 ? Sa réponse a été de dire que si elle s'engageait, c'est pensant qu'avec une recherche scientifique de très haut niveau sur le plateau de Saclay, la voix de la France, qui défend une transformation du paradigme sur le climat, sera entendue ».

La reconnaissance, par le président de l'ENS Paris-Saclay lui-même, de la légèreté éventuelle de l'argument comme une réponse « qui peut insatisfaire à bien des égards » est cependant d'une rare clairvoyance par rapport à ce qu'on entend dans les discours de la candidature à l'exposition universelle et de son étrange slogan « Je veux 2025 ».

Encore une fois, peu importe tout ça, là n'est pas la question. La bonne, la vraie question ce sont les 160 000 emplois durables promis, les 23 milliards d'euros de retombées économiques.

Des preuves, des éléments ?

Femme⋅Homme de peu de foi ! Te rappelles-tu la tour Eiffel et les gens qui voulaient la plier après l'exposition universelle 1889 ? Te rangerais-tu dans leur camp ?

Sache qu'ici à Saclay, nous allons construire notre Tour Eiffel à nous, ce sera un globe géant de plus de cent mètres de diamètre et qui offrira aux visiteurs un « voyage immersif » sensibilisant aux enjeux de préservation de l’environnement. Nous y mettrons, oh formidable nouveauté, des murs d'écran tactile à cliquer partout. Les gens viendront et nous admireront. Ce sera la vitrine internationale de la créativité française.

Et ce n'est pas le député mathématicien Cédric Villani, autre colporteur de la bonne parole du progrès qui dira le contraire. Cela est d'ailleurs typique des chercheurs taylorisés modernes qui pensent l'ensemble du vaste monde à l'aune de leur discipline. Le chercheur moderne pense que l'essentiel est sa démonstration sur papier. Le jour où il prouvera qu'il a vrai, tout le reste suivra automatiquement comme par un enchaînement – ou enchantement - de preuves mathématiques. L'enjeu de protection de la planète est donc avant tout celui de la rencontre du public, des scientifiques et des entrepreneurs. Ensuite, enfin on saura et … on saura.

Des drones, enfin, survoleront le Plateau, des infrastructures nouvelles seront construites. Bus, trains, voitures issues de l'autoroute A10 pourront enfin converger vers ce lieu. On cite Jules Verne, Léonard de Vinci, les « inventions incroyables » que les pays montreront. (Voir l'article : Expo universelle à Paris-Saclay : la mobilisation est lancée, Le Parisien Essonne, 15 décembre 2017)

Bref, il s'agit bien de créer à 20km au sud de Paris un nouveau point d'attraction que, pour une raison certes un peu mystérieuse, on a décidé de requalifier - magie des discours de marketing politique ! - en territoire d'excellence en délaissant donc d'autres lieux, sans doute devenus un peu ennuyants par quelque mauvais sort.

Alors, heureux ?
Oui heureux comme les jeunes ambassadeurs du progrès que la France va envoyer à travers le monde colporter la bonne nouvelle de la fraternité mondiale et du progrès, gagnés par de rudes efforts de lutte des territoires.

Enfin en 2025 nous saurons comment protéger la planète, à défaut nous aurons « sensibilisé les gens à l'environnement ». Donald Trump ne sera plus dans la place mais il restera peut-être encore quelques climatosceptiques et on sera content de les avoir enfin convaincus. Peut-être alors l'accord de Paris, celui de la COP 21, sera-t-il relancé selon l'intuition de la climatologue citée plus haut.

Bref, nous aurons pris notre part à la folie jamais ralentie du « progrès » et de ses courses toujours vantées (consumériste, olympique, aux armements, à l'excellence, à la compétition des territoires pour événements éphémères) et peut-être aurons-nous enfin réussi à convaincre que ce mode même de pensée fait courir un risque vital aux habitants de la planète à protéger.

Peut-être auront-nous réussi cela … en 2025.

En attendant, Progrès, oh Progrès aveugle à la mode extractiviste, consumériste et gaspilleuse ancienne, nous implorons ton nom.

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