Le retournement de chemise

Il faut le dire, nous n'avons pas l'habitude de voir de telles réactions face aux licenciements, aux délocalisations, à l'écroulement de la société. Le travail n'a plus de valeur, et la valeur est passée du fiduciaire au numérique, rendant encore « plus douce » la violence des licenciements. De nombreux médias préféreront d'ailleurs pointer une "violence des manifestants" comme à l'habitude. Une violence qui aurait sans doute pour cause le droit du travail ou plutôt le droit de grève.

« Si seulement on pouvait licencier plus facilement, cela serait beaucoup plus simple... ». Ce type de raisonnement est tout de même parvenu à arriver jusqu'à mes oreilles, alors même que j'utilise des boules quiés rouges pour faire fuir les discours libéraux. Cette fois-ci c’en est trop! Comment oser une nouvelle fois critiquer des révoltés qui, avant d'être des manifestants, sont des travailleurs, et avant d'être des travailleurs, des personnes. Ces personnes qu'on charge, attaque, dresse et rabaisse à chaque fois qu'elles semblent relever la tête.

Cette "société du spectacle" n'a pas changé depuis Guy Debord, et on chante toujours la révolution dans l'hymne après l'avoir réprimée dans le sillon. L'individu a tellement pris ses distances avec le corps de l'autre, ainsi qu'avec son propre corps, que le moindre contact devient gênant...alors imaginez quand le geste est teinté de colère! C'est en effet cette colère qu'il faut rappeler, pour ne pas supposer un gêne de la bestialité chez l'ouvrier, l'employé, ou l'exclu. Les cris, les mouvements de masse, la force de l'union, ne naissent pas de rien, et ont d'ailleurs déjà suffisamment de mal à naître quand il y a quelque chose. En l'occurrence, le "plan social" (comprendre « libéral ») ou "plan d'économies" (comprendre « d'augmentation des profits ») a suffi pour mobiliser ces indignés du 5 octobre. Il fallait que cette mobilisation ait lieu et il fallait qu'elle soit forte. Pour la comprendre, ne soyons pas dupe: les employés d'Air France n'avaient que faire d'une chemise à l'odeur nauséabonde de caviar et de lâcheté. Mais ce retournement de chemise restera le symbole d'une protestation naissante et tenace, s'agrippant au moindre fil de soie de ces vêtements, trop propres pour connaître la poussière qu'on aimerait leur faire mordre. La violence n'était pas dans le camp des salariés présents ce 5 octobre mais bien entre les mains de Xavier Broseta, qui se prépare à signer des lettres de licenciement à la chaîne. Imaginez-vous à la place de l'une de ces lettres, froissée par le voyage en courrier-recommandé, après avoir été brassée dans une imprimante et pliée par un col blanc. Et puis cette signature, ce grattement, cette déchirure...qui du bout de la plume d'un DRH trop coûteux atterrit dans les mains d'un employé mal payé.

Elle a bon dos la chemise, quand il s'agit de licencier. N'inversons pas les rôles, cessons de retourner nos vêtements et pendons les tous au sèche-linge : la haute-couture a assez duré. Ôtons les aiguilles de nos cœurs et rattrapons les couturiers. Le spectacle doit se terminer un jour et les acteurs ont commencé à quitter la scène, poussés par la sécurité au-dessus du rideau de fer, loin de ce théâtre du profit qui continue à renvoyer les artistes pendant que les nobles restent au balcon.

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