Les utopistes de droite

Alors que l'élection présidentielle approche à grands pas, les programmes de la gauche alternative et de la gauche anticapitaliste sont une fois de plus taxés d'utopie et mis en cause pour leur caractère irréalisable. Pourtant, l'accaparement des richesses de tous par un petit nombre devrait nous sembler bien plus improbable qu'une plus juste répartition de la valeur ajoutée.

Comment la gauche en est-elle arrivée là ? Alors que, durant sa présidence, François Hollande était parvenu à amener un peu de bon sens et de social-libéralisme en France, voilà que Mélenchon et le Hamon seraient, s'ils s'unissaient, potentiellement élus à la tête du pays. L'un propose de socialiser entièrement la santé, le logement, et tant d'autres secteurs marchands quand l'autre envisage une allocation universelle sans contrepartie. Nous marchons sur la tête. Doit-on leur rappeler qu'en devenant réalité leurs utopies nous conduiraient dans le mur ?

La réalité ce n'est pas ça. Ce n'est pas parce que leurs mains sont capables de construire des immeubles que leurs corps ont le droit d'y habiter. Ce n'est pas parce qu'ils cultivent la terre, qu'ils transportent les récoltes, ou qu'ils vendent des aliments qu'ils ont le droit de s'en nourrir. Dans la réalité, il faut faire preuve de réalisme. 

La réalité, elle est ainsi : ce sont les factures qui vous assomment quand vous ouvrez votre courrier ou cette solitude qui vous tue quand vous ne recevez rien : pas de coup de main, pas d'aide, ou si peu. Le réalisme c'est ce que vous coûtez, ce que vous leur coûtez, à eux, les connaisseurs du réel. Ils en sont les faiseurs et donc les conteurs légitimes, à la fois produits et producteurs du réel

Le déroulement du réel de ces derniers jours nous a rappelé combien le réalisme de la droite s'éloignait de l'utopisme de la gauche radicale, qu'on la prenne de Nathalie Arthaud et Philippe Poutou jusqu'à Benoît Hamon en passant par Jean-Luc Mélenchon.

Le réalisme de la droite, c'est la possibilité pour un homme d'être le candidat à l'élection présidentielle d'une nation de 65 millions d'habitants, après en avoir été le premier ministre et un élu à différents échelons, tout en ayant passé les trente dernières années à distribuer des centaines de milliers d'euros à son entourage. Le réalisme de la droite, c'est également la possibilité de se rassembler par milliers pour défendre un emploi fictif rémunéré à hauteur de 15 fois le RSA, pour ensuite demander des contreparties aux chômeurs qui ne seraient pas parvenus à trouver d'emploi, bien réel lui pour le coup. 

Le réalisme de François Fillon, est le même qu'a dénoncé un autre François, utopiste lui. Le film Merci Patron, de François Ruffin avait été une dissonance du réel, ce genre d'instant qui ne dure pas, qu'on savoure parce qu'il est plaisant, mais auquel on ne s'attache pas car on connaît son caractère éphémère. Pourtant, toutes les nuits passées debout qui suivèrent semblaient si réelles... Et la réalité qu'elles proposaient pourraient très bien s'imposer.

Comment l'humanité en est-elle arrivée là ? Alors que nous sommes des milliards à produire, à être en capacité de produire, ou à avoir été en capacité de produire, nous sommes si peu à posséder les fruits de cette production. Et lorsque nous en possédons quelques fruits, ils sont si peu par rapport à ce qu'a pu amasser la minorité qui nous inflige cette réalité si irréaliste mais pourtant tellement vraie. C'est l'utopie de quelques-uns que l'on nous impose, et la réalité de tous qui en patit.

Si un génie sorti d'une lampe vous disait que vous n'aviez pas besoin de travailler, qu'autour de vous (mais assez loin quand même, ne soyez pas inquiets) les personnes travailleraient sous vos ordres, recevraient seulement de quoi pouvoir se nourrir et revenir travailler pour vous le lendemain, et tout cela sans jamais pouvoir vous remettre en cause, ne trouveriez-vous pas cela proche de l'utopie ? Est-ce véritablement plus réaliste que l'idée de partager entre tous les tâches qu'il nous faut accomplir dans le but de produire ce dont nous avons besoin, et de répartir ce que nous produisons ? Ce que propose ce génie semble en effet beaucoup moins réaliste, et pourtant il s'agit bien d'une réalité vécue par une frange infime de la population mondiale. C'est cette réalité que nous partageons, aussi irréaliste qu'elle puisse paraître, parce que nous ne nous situons pas debout face au génie mais le dos courbé face à nos maîtres. 

Toutes les utopies ne sont pas critiquées de la même manière, surtout lorsqu'elles pourraient remettre en cause une réalité pourtant invraisemblable mais qui profite à certains, qui y trouvent leur intérêt. Toute solution envisagée qui diffère de la réalité présente peut être qualifiée d'utopiste jusqu'au jour où cette utopie prend la place de la réalité passée, qui devient alors une utopie d'un autre ordre. Le jour où les néolibéraux et les bourgeois capitalistes ne seront plus les maîtres de la réalité mais des utopistes de droite, c'est ce monde de concentration des richesses et des pouvoirs qui nous paraîtra impensable.

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