Empreintes de voyage (2) Retour à la Jachère

 Dans la vallée du Buëch, il était un pré, trapèze d'herbes, coincé entre une petite route, un talus et une ferme. Ce pré s'appelait la Jachère. C'était un camping à la ferme. Son nom était-il un pied de nez aux technocrates européens ? … la Jachère ... ses propriétaires sont des éleveurs – père et fils – du Haut Buëch, à une poignées de kilomètres en aval de Serres. Ils représentent un germe dans les sillons fertiles de résistances au libéralisme et à ses dérives gestionnaires. 

La Jachère - vue vers le sud © Marco Pol Avallon La Jachère - vue vers le sud © Marco Pol Avallon
 

Dans la vallée du Buëch, il était un pré, trapèze d'herbes, coincé entre une petite route, un talus et une ferme. Ce pré s'appelait la Jachère. C'était un camping à la ferme. Son nom était-il un pied de nez aux technocrates européens ? … la Jachère ... ses propriétaires sont des éleveurs – père et fils – du Haut Buëch, à une poignées de kilomètres en aval de Serres. Ils représentent un germe dans les sillons fertiles de résistances au libéralisme et à ses dérives gestionnaires.

 

Dans mon expérience de campeur, la Jachère représente à l'instar du lieu de friche, une aire de rencontre : en général, entre des citoyens de France et d'Europe, et en particulier entre des citadins et des paysans. Mon histoire de campeur est une histoire parmi l'ensemble qui compose l'histoire de la Jachère.

 

En l'occurrence, les Hautes Alpes et les Alpes de Haute-Provence s'inscrivent dans la périphérie du capitalisme tant régional que national. L'avantage pour un vacancier réfractaire aux commodités entendues du capitalisme (hypermarchés, Mac Do, boîtes de nuit, camping industriels, etc.) réside dans leur absence (remplacées par une constellation de snacks et d'étalages de fruits et légumes le long des routes). Est-ce le local qui résiste au global ou le global qui n'a pas voulu du local ? En tout cas, cela n'a pas empêché les rencontres entre les campeurs et le fait que ces rencontres aient pu mener à des échanges fructueux.

 

Ainsi, dans mon expérience générale, la Jachère a joué un rôle initiatique de premier plan. La première fois que j'y ai planté ma tente, je connaissais la vallée du Buëch depuis cinq ans. J'étais venu avec mes parents. C'était en 87. Et l'année suivante, j'y ai campé tout seul. Ma canadienne, mon vélo, mes chaussures, mon réchaud, mon sac-à-dos, ma lampe, mes bouquins et moi, par la voie ferrée. Pour revoir la montagne, le Beaumont, le Saint-Genis, le Pic de Garde, de l'Aigle et tout ce que j'ai toujours aimé là-bas … pour revoir Claude, Marie-Jo et leur fils Christian, dont la gentillesse et la joie sont plus que proverbiales.

 

St Genis depuis accès Beaumont par le nord © Marco Pol Avallon St Genis depuis accès Beaumont par le nord © Marco Pol Avallon

Mais, je confesse que dans ma tête d'adolescent banlieusard tourmenté, déchiré entre l'envie de quitter le giron familial et la dure réalité du monde citadin, je concevais la Jachère comme une sorte de lieu de pèlerinage, un ermitage où je serais seul face à moi-même, au milieu de la nature sauvage, sauvage au point idéal où je me la représentais … la montagne … ces espaces déployés sur les trois dimensions, où la quatrième, le temps, est représentée par un paradoxe tonitruant : les fonds marins d'antan sont devenus les points culminants de nos temps.

 

J'ai beaucoup échangé avec Christian cette année-là. Comme moi, il était au lycée … c'était dans les années 80 … le cinéma, la musique, la galanterie, l'école, etc. Nous échangions d'égal à égal sur des pratiques culturelles, faisions le tri entre le superficiel et l'authentique ou selon le cas entre le commercial et l'engagé, et par extension nous échangions des points de vue philosophiques et politiques. Cela aurait-il été possible un siècle auparavant, lorsque la République fondait l'école laïque, obligatoire et universelle ?

 

Christian a grandi dans une famille de résistants d'après-guerre, sa mère et son père n'ont eu de cesse de lutter pour se défendre, défendre les intérêts des petits paysans et des salariés. Christian en a pris de la graine, il poursuit leur combat aujourd'hui. Il se lève tous les matins avant le lever du soleil et achève sa tâche après le coucher. Et Claude son père bien qu'il soit retraité continue aussi, je pense qu'il ne peut pas s'arrêter. Je l'ai vu abattre un vieux noyer mort. Et nous n'avons réussi à obtenir de lui que nous ne l'aidions que pour le ramassage et le rangement des restes de l'arbre défunt. Dans le contexte actuel d'hégémonie de la grande distribution avec la complicité de l'Etat, le simple fait de maintenir une activité telle que l'élevage à petite échelle est déjà en soi un acte de bravoure et de résistance. C'est crier haut et fort, sans être entendu durablement, que malgré des conditions de vie inhumaines, on continuera à exercer un métier avec passion et l'espoir de jours heureux. Cette passion est non seulement vouée au métier mais aussi au pays dont le paysan tire son nom, en l'occurrence, ici la vallée du Buëch, entre le Dauphiné, le Rhône et la Provence. Une périphérie du monde globalisé dans un pays riche, comptant parmi les plus riche au monde.

 

Quand je suis venu en 87, 88, 89, 96, 2015, j'ai toujours eu le sentiment d'être le Parisien de banlieue en vacance qui cherche la beauté de paysages à ses yeux extraordinaires là où le Montagnard voit son propre pays, sa vie, son pain quotidien et parfois la passion qui l'a fait naître, croître et vivre ou plutôt, survivre. Parce que chez Claude et Christian, l'élevage est une passion. Pendant que Claude courrait après ses brebis – il avait déjà la cinquantaine entamée en 87 – je vivais de pain et d'eau fraîche, je n'avais pas encore mon bac, je comptais fleurette aux pierres du Buëch en faisant des barrages, en recherchant des chemins piétons et cyclables autour de la Jachère, passais des après-midi à bouquiner dans les herbes folles en engloutissant des plaques de chocolats et de temps en temps allais me ravitailler entre Serres et Larragne-Montéglin. J'étais conscient que je vivais une autre vie qui passait, aussi, à côté de la leur. Tout juste les ai-je aidé à rentrer les foins, une fois. Cela aurait peut-être changé ma vie, qui sait, si j'en avais fait plus ? Cela aurait-il changé la leur ? Justement, je ne crois pas qu'on puisse changer sa propre vie sans qu'on s'intéresse à celle des autres.

 

Tous ces souvenirs me sont revenus à la manière d'un torrent diffus lorsque je suis revenu cet été 2015, vingt-huit ans après mon initiation, vingt ans que je n'avais pas remis les pieds là-bas. Pourtant, le nom des villages, des lieux-dits, des montagnes et des rivières me sont revenus avant de les voir écrits sur un panneau ou une carte.Les prés, les champs, les mas, les fermes, les rochers sertis de maquis et de garrigues. Mon sang est entré en ébullition, mon alchimie a fait mille tours et le parfum envoûtant du thym et de la lavande d'altitude m'ont redonné le vertigo des grands espaces hauts perchés, le désir de ressentir la sensation de gonflement dans les poumons, dans la tête, dans les mirettes, quand on est là-haut sur la croûte de calcaire des océans éteints,

Escargot de mer fossile et joubarbe © Marco Pol Avallon Escargot de mer fossile et joubarbe © Marco Pol Avallon

à gratter le bleu du ciel.

Le Beaumont - Sommet © Marco Pol Avallon Le Beaumont - Sommet © Marco Pol Avallon

Quel autre endroit que la montagne me permet-il d'aboutir à cette synthèse des sens : la vue – la sublimation des repères, l'ouïe qui frôle le tactile quand les pieds caressent la terre dans le va-et-vient de la marche, l'odorat – qui reconnaît les strates de végétation, le tactile encore lorsque le vent et la brise module l'empire du cagnard, les mains redeviennent des moyens de locomotions dans les points de crapahutages et le goût – de l'eau et de notre propre sel ! De la terre ? Du ciel ? De l'eau ? Du feu ?

 

Vue sur Buëch vers sud / contrefort Beaumont © Marco Pol Avallon Vue sur Buëch vers sud / contrefort Beaumont © Marco Pol Avallon

En même temps que le corps ouvre l'esprit au monde, l'esprit vit le corps dans son intimité la plus puissante, et à mes yeux, elle se produit in medias res, au milieu de l'action physique elle-même, celle qui produit le mouvement. C'est un peu mon E=MC² pratique. Plus que mon point de fuite mon point de récupération, de régénération. Partout, où je vais je me dis qu'il y a un endroit comme ça, où je me sens membre du monde, du créé, de la création, de l'incréé en surcis, la cosmogonie creuset de la poésie qui émaille nos veines, d'où peut jaillir le scriptible et revient le lisible. La différence entre la montagne et la forêt, à mes yeux, c'est que dans la seconde je me sens comme dans ma propre peau tandis que dans la première, c'est une autre affaire : je mesure mes pas, je fais volte-face quand je me rends compte que je ne suis pas à la hauteur, et je me sens moins capable d'être en solo. La montagne m'oblige à être sociable et je suppose que cela ne s'applique pas qu'à ma propre personne.

 

Derniers pas avant accès à la crête du Beaumont © Marco Pol Avallon Derniers pas avant accès à la crête du Beaumont © Marco Pol Avallon

La montagne représente en quelque sorte une utopie, une république potentielle, où nous serions tous amenés à rechercher la compagnie d'autrui. Une société sans Etat et sans ostracisme, une république qui se passe de bannière, elle se suffit à elle-même. Elle ne se donne pas ni ne se prend. Elle nous enseigne un morceau du codex vivant. Elle peut donner elle peut prendre. Nous lui donnons notre sueur, notre souffle – forge de désirs ou d'espoirs – un coup d'oeil et elle nous le rend au centuple sans rien nous demander en échange. Pour ça, la montagne, elle ressemble à la forêt des plateaux que je connais. La Jachère, elle fait partie de ces lieux où mon cœur a élu domicile. Il restera toujours une partie de moi là-bas, et une graine de montagnes en moi.

 

Merci aux paysans éleveurs qui nous ont accueillis dans leur pays de monts et merveilles. Les rencontrer m'a rappelé que nous sommes non seulement le sel de la terre mais sa fleur.

 

 

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