La controverse Mediapart / Mélenchon, une photographie en gros plan sur la gauche de la gauche ? (parti-pris interrogatif)

 Suite à l'article de MM. Perraud et Arfi sur les propos de M. Mélenchon une partie des lecteurs de Mediapart se rallie à la cause du leader du Parti de Gauche tandis qu'une autre partie soutient la position du journal d'investigation. Alimentée par plus de deux mille cinq-cents commentaires, cette controverse est-elle un révélateur de tension, micro-cosmique et dynamique, au sein de la gauche de la gauche française ?

 

Suite à l'article de MM. Perraud et Arfi sur les propos de M. Mélenchon une partie des lecteurs de Mediapart se rallie à la cause du leader du Parti de Gauche tandis qu'une autre partie soutient la position du journal d'investigation. Alimentée par plus de deux mille cinq-cents commentaires, cette controverse est-elle un révélateur de tension, micro-cosmique et dynamique, au sein de la gauche de la gauche française ?

 

La polémique découle d'un article qui vise à manifester une différence de point de vue, à alerter les consciences et à dénoncer une transgression (« halte-là ») : M. Mélenchon serait allé trop loin dans son billet de blog : il y minimiserait l'assassinat d'un opposant politique de Poutine, il fournirait une sorte d'alibi a priori à ce dernier et tirerait profit de cet événement macabre pour dresser l'apologie de l'action politique nationale et internationale du président russe alors que celui-ci est un tyran implacable et patenté.

 

Dans sa conception, l'article polémique de Mediapart comporte certaines caractéristiques de ce que Pierre Bourdieu dénomme un rite d'institution1, il consacre une séparation entre deux catégories sociales, celle qui est attribuée à M. Mélenchon par les auteurs de l'article et celle qui s'y opposerait logiquement. La première est explicitement (d)énoncée, la « gauche autoritaire », tandis que la seconde ne l'est pas du tout, elle est entièrement implicite. Ce non-dit laisse tout au plus une liberté d'interprétation si ça n'est libre recourt à l'inconscient ou, si l'on peut dire, la liberté à la conscience de passer à côté de la question.

 

En filigrane, l'opposé de la « gauche autoritaire », sans chercher de concept cristallisé, tel « libertaire »2, ce pourrait être la gauche qui se donne la liberté d'être la gauche qui se cherche et qui en se cherchant trouve de nouvelles pistes de recherche, notamment dans l'analyse de ses lacunes voir (1) sur la nécessité d'une révolution multiculturelle interne à la gauche radicale, (2) sur l'échec de la gauche radicale face au Front National et (3) sur un cas de nomadisme personnel à gauche de la gauche. Une sorte de gauche nomade, ou une gauche du voyage physique, social et intellectuel, qui assumerait de faire sa théorie de la pratique tout en pratiquant sa théorie dans une démarche réflexive permanente sur le monde et elle-même. Ce qui suppose de sortir des « blabla » intellectualistes et autres réflexes dogmatiques qui pourrissent le discours politique tenu par les mandataires de la droite à la gauche avec leurs légions d'évidences équipollentes, pour ne pas dire, ronronnantes. L'extrême-droite et son chant macabre xénophobe et nationaliste. La droite libérale et ses refrains sécuritaires et ultra-libéraux. La gauche libérale et ses génuflexions sur l'autel laïc de l'entreprise salut de la république. La gauche écologiste et sa technicité puritaine dans les dossiers environnementaux. La gauche radicale et ses réflexes post-Guerre froide et productivistes qui étouffent un potentiel créatif qu'il serait temps de saisir … Pour profondément différents qu'ils soient, ces discours ont un point commun, séparer l'intellect de l'affect en décrétant la supériorité du premier par rapport au second, alors que l'un participe de l'autre, et que c'est justement ce qui fait la motivation de l'individu à participer au débat, de s'instituer citoyen participant à la démocratie ... et de se faire entendre par d'autres citoyens, notamment, parmi eux, ceux qui représentent un / le collectif légitime.

 

Toujours est-il que, pour revenir à l'article de MM. Perraud et Arfi, la suite démontre l'efficacité symbolique de l'article polémique comme rite d'institution, précisément lorsqu'il se réalise dans un contexte participatif et journalistique. Une controverse se déchaîne parmi des lecteurs de Mediapart pendant une semaine dont le plus gros se déroule au cours de la fin de la semaine précédente. Elle sépare deux camps nettement définis : les défenseurs de M. Mélenchon et les défenseurs de Mediapart. Les uns accusent le journal d'investigation de caricaturer M. Mélenchon et de relayer la propagande atlantiste tandis que les autres acculent les premiers dans la gauche autoritaire. L'efficacité est telle que la controverse prend des accents dramatiques. Certains lecteurs menacent de rompre avec le journal, d'autres se sentent blessés par les réactions de M. Perraud, ils réclament des excuses.

 

Bien que la controverse paraisse confiner parfois au dialogue de sourd, je la trouve aussi passionnante qu'instructive, notamment dans la perspective du développement d'une gauche nomade, à condition qu'elle se débarrasse, par un travail constant, de l'inconscience de ses luttes pour le monopole des définitions légitimes par lesquelles les castes dominantes de chaque parti tente d'imposer leurs idéologies respectives.

 

Le caractère participatif du journal rend possible la réalisation quasi-instantanée et in vivo de la polémique sous-tendue par l'article. D'habitude, ces controverses se réalisent dans des milieux sociaux séparés, non forcément dans des classes sociales différentes, mais plutôt des groupes distincts, qui ne se fréquentent pas nécessairement dans la vie quotidienne. Ainsi, il peut arriver ce qu'il advient rarement, l'intervention directe, « en temps réel », selon la formule magique en vogue (de la croyance aux effets de la technologie), des journalistes dans le débat …

 

Et pour le coup, le caractère participatif fait aussi ressortir à mes yeux des lacunes de part et d'autre.

 

Certaines réactions de M. Perraud à l'égard de ses détracteurs me paraissent en contradiction avec la finesse de ses analyses et le travail qui lui a permis de les aiguiser. Le journaliste jaillit dans les débats tel un escrimeur hors-pair relevant défis sur défis, pensant peut-être de la sorte agir d'égal-à-égal (en ceci qu'il utilise les mêmes armes : dénigrements, caricatures) avec ses contradicteurs, et ce faisant, il pourrait paraître agir par le jeu d'une « stratégie de condescendance »3 - une transgression des règles comportementales associées à son statut – aux yeux des lecteurs visés ou aux yeux de ceux qui se sentiraient visés.

 

D'autre part, le sujet n'est pas directement évoqué dans l'article de MM. Perraud et Arfi mais il est connexe. Et c'est une question basée sur un constat que je leur adresse particulièrement mais aussi à MM. Plenel et Bonnet. Le traitement de l'information du conflit ukrainien par la presse française en général est trop partiel – il focalise sur les méfaits des Russes et des pro-Russes – et il est donc susceptible d'être soupçonné de partialité. Pourquoi ne pas réaliser, publier et/ou relayer plus d'articles de fond, c'est-à-dire traitant le sujet comme une totalité, i.e. incluant non seulement les actes de l'armée ukrainienne et consorts mais aussi les pratiques (degré de respect des libertés individuelles) du gouvernement ukrainien à l'égard des citoyens résidant sur son territoire de compétence (par exemple ceux qui sont contre la guerre que mène leur gouvernement, sont-ils traités systématiquement comme des traîtres pro-russes) ?

 

Enfin, le traitement de l'information sur la politique russe par Jean-Luc Mélenchon fait abstraction d'un champ beaucoup plus vaste que celui représenté par le conflit ukrainien : il omet de mentionner les faits relatifs à la répression intérieure (meurtres, tortures, intimidations, autres formes de représailles contre les opposants, les journalistes indépendants, etc.) et extérieure (Tchétchénie, Géorgie, tous les États et toutes les Républiques voisins de l'Ukraine sont pris dans ce tourbillon impérialiste russe).

 

Car l'impérialisme n'est pas que l'apanage des impérialismes dominants, des États-Unis et d'Europe, il est aussi russe, chinois et dans une mesure plus régionale et interne, indien, canadien, brésilien, australien, égyptien, israélien, turc, indonésien (et j'en omets probablement …)

 

À mon sens, il existe au moins une source d'inspiration et de réflexion qui pourrait permettre de sortir de ces impasses partisanes sans renier nos raisons pour des émotions et inversement. Dans le film La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles (pour une interview ici), on voit Pierre Bourdieu déployer ses talents de sociologue, fruits d'un travail de quatre décennies de luttes acharnées avec (pas contre) la matière sociale, les relations entre champs (de relations), l'exploration du pouvoir et de l'efficacité symbolique au travers des tensions et rapports de force qui structurent les champs sociaux.

 

Là où Pierre Bourdieu montre son (vrai) visage d'autorité anti-autoritaire, c'est au moment où personne ne l'attend, enfin en tout cas, je ne m'y attendais pas au premier visionnage. Il fait l'éloge de l'un de ses contradicteurs les plus pertinents, celui – Saïd dans le documentaire – dont les propos étaient le plus susceptibles de blesser son ego de sommité. Et Bourdieu le fait sans condescendance, sans artifice, on croirait voir l'émotion sourdre dans sa voix et l'expression de son visage – c'était peut-être ça, son « eurêka » ! C'est l'une des dernières scènes du film, je crois. À qui veut le voir 

Je pense que c'est ce qui fait qu'il a été tellement décrié par certains de ses pairs académiques : il ne faisait pas ce qu'on attendait de lui et il rebondissait futé comme un renard du désert, s'emparait des critiques les plus vives, celles qui s'attaquaient (im)pertinemment à son statut de personne autorisée, c'est-à-dire lorsque ces transgressions s'en prenaient au principe même de statut d'autorité.

 

Je ne résiste pas au plaisir de livrer ce passage de Pierre Bourdieu où il parle de l'insulte et de la nomination officielle :

 

« Il n'est pas d'agent social qui ne prétende, dans la mesure de ses moyens, à ce pouvoir de nommer et de faire le monde en le nommant : ragots, calomnies, médisances, insultes, éloges, accusations, critiques, polémiques, louanges, ne sont que la petite monnaie quotidienne des actes solennels et collectifs de nomination, célébrations ou condamnations qui incombent aux autorités universellement reconnues. À l'opposé des noms communs, qui ont pour eux le sens commun, le consensus, l'homologein de tout un groupe, bref tout ce qu'engage l'acte officiel de nomination par lequel un mandataire reconnu décerne un titre officiel (comme le titre scolaire), les « noms de qualité » (« idiot », « salaud ») auxquels recourt l'insulte ont une efficacité symbolique très réduite, en tant qu' idios logos, qui n'engage que son auteur. Mais, ils ont en commun avec eux une intention que l'on peut appeler performative ou, plus simplement, magique : l'insulte, comme la nomination, appartient à la classe des actes d'institution et de destitution plus ou moins fondés socialement, par lesquels un individu, agissant en son propre nom ou au nom d'un groupe plus ou moins important numériquement et socialement, signifie à quelqu'un qu'il a telle ou telle propriété, lui signifiant du même coup d'avoir à se comporter en conformité avec l'essence sociale qui lui est ainsi assignée. »4

 

Alors, ce serait bien que je commence par moi-même. Ne pas réagir conformément à ce qu'on attend de moi, ne pas réagir conformément à ce qu'on attend de moi … au lieu d'être tout le temps dans ce mythe-injonction de « sois ce que tu es » ou « sois tel que tu es » … Et franchement, ce n'est pas toujours facile, cela demanderait non seulement du sang-froid mais surtout un travail permanent. Ah, le nomadisme, le frisson du plongeon dans l'inconnu, un abîme de sensations pour un vieux sédentaire !

 

 

1Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, chapitre 2 « Le rite d'institution » de la Deuxième partie « L'institution sociale du pouvoir symbolique ».

2Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, chapitre 2 « La représentation politique » de la Troisième partie « Pouvoir symbolique et champ politique », Seuil, collection « Point », 2001, p. 234 … « Contestation hérétique de l'église hérétique, révolution contre le 'pouvoir révolutionnaire établi', la critique 'libertaire' en sa forme 'spontanéiste' s'efforce d'exploiter contre ceux qui dominent le parti la contradiction entre les stratégies 'autoritaires' au sein du parti et les stratégies 'anti-autoritaires' du parti au sein du champ politique dans son ensemble. Et l'on retrouve jusque dans le mouvement anarchiste, qui reproche au marxisme son autoritarisme, une opposition de même forme entre la pensée 'plate-formiste' qui, soucieuse de poser les fondements d'une organisation anarchiste puissante, rejette au second plan la revendication de la liberté illimitée des individus et des petits groupes, et la pensée 'synthétiste' qui entend laisser leur plein indépendance aux individus. »

3Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Chapitre 2 « La formation des prix et l'anticipation des profits » de la Première partie « L'économie des échanges symboliques ».

4Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Introduction de la deuxième partie « L'institution sociale du pouvoir symbolique ».

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