Ibrahima, le mineur qui voulait sortir de l'étrange isolement où l'on voulait le confiner

Quand Ibrahima*, réfugié mineur, est venu s'inscrire à la mission locale, l'année dernière, c'était pour se sortir de la nasse dans laquelle on tentait de l'emprisonner. Il demandait à faire une formation, avoir des cours de français : apprendre à lire et à écrire le français.

Quand Ibrahima*, réfugié mineur, est venu s'inscrire à la mission locale, l'année dernière, c'était pour se sortir de la nasse dans laquelle on tentait de l'emprisonner. Il demandait à faire une formation, avoir des cours de français : apprendre à lire et à écrire le français. Il n'a pas été scolarisé dans son pays d'origine, une ex-colonie de la France, « patrie des droits de l'homme » et – si je me souviens bien – « terre d'asile ». En outre, il m'informe qu'il a déjà présenté une requête au Centre d'information et d'orientation2 (CIO) afin de bénéficier d'une telle formation. La demande qu'il me présente est donc complémentaire, au cas où l’Éducation nationale ne lui proposerait pas de solution.

Il m'explique que s'il est venu me voir moi et pas une autre mission locale c'est qu'il habite un hôtel situé sur le territoire, que cet hôtel est payé par l'Aide sociale à l'enfance3 (ASE) et que ses repas aussi sont financés par l'ASE au moyen de tickets services.

 

Quand je demande pourquoi l'ASE l'aide de la sorte, il me montre un papier avec entête du Conseil général, une attestation signée par le Président4. Ce dernier certifie que Ibrahima est pris en charge par l'ASE en tant que mineur isolé étranger. Entre parenthèse l'attestation précise aussi qu'elle a vocation à justifier de l'identité de son titulaire, Ibrahima. C'est la première fois en quinze années de métier que je vois un tel document : une sorte de titre de séjour établi par le Président d'un Conseil général. Et ce n'est pas tout …

 

Ibrahima me raconte son histoire, un parcours migratoire homérique face auquel le terme migrant ou de réfugié, et la distinction sous-jacente, font figures d'euphémismes étriqués pour ne pas dire mesquins. Pour ma part, je me contenterai de le résumer en quelques mots : quand Ibrahima part de son pays situé en Afrique subsaharienne, ses parents sont décédés. C'est la guerre. Il traverse le désert jusqu'en Lybie et de là gagne l'Europe via Lampedusa. C'est dans une gare du Département qu'il est signalé au Procureur. Étant donné que Ibrahima est mineur et privé de parents, le Procureur adresse une demande de prise en charge judiciaire au juge des enfants. Ce dernier confie Ibrahima à l'Aide sociale à l'enfance, un service géré par le Département … qui lui fait son attestation de prise en charge.

 

J'oriente donc Ibrahima vers deux organismes de formation susceptibles de répondre à sa demande. Mais, les deux partenaires rejettent la candidature d' Ibrahima : celui-ci ne sait ni lire ni écrire, ils ne sont pas en mesure d'alphabétiser Ibrahima.

 

Et ce n'est pas tout … Je contacte l’Éducation nationale, Ibrahima devrait être convoqué pour la prochaine rentrée, mais c'est encore dans quatre mois et je ne parviens pas à en avoir de confirmation expresse de la part de mon interlocuteur du CASNAV (malgré mon insistance pour avoir une date précise, on m'assure que Ibrahima recevra une convocation pour la rentrée à une date indéterminée).

 

Et Ibrahima en a assez de ne pas avancer, de nager dans le flou : il habite dans un hôtel, dans un autre, puis encore un autre ; il mange des sandwichs et des plats à emporter parce qu'à l'hôtel on ne peut pas se faire de cuisine ; et depuis qu'il est suivi par l'ASE c'est-à-dire depuis plus de six mois il n'a pas eu la moindre proposition de formation, ses demandes sont toujours repoussées aux calendes grecques ; en bref, l'ASE veut bien lui payer le gîte et le couvert mais pas l'aider à trouver une place en formation – ce qui serait (financièrement) gratuit pour l'ASE – et surtout ce qui constitue aux yeux de Ibrahima une ouverture sur une place dans la société, la société française pour laquelle il s'est démené depuis qu'il est parti de son pays natal, pays natal où il n'a plus aucune attache, aucun appui, rien, rien de rien.

 

C'est là que je prends conscience de ce que signifie cette expression énigmatique, chargée de lourdeur administrative. L'expression « mineur isolé étranger »5. Cette notion est définie par circulaire du ministère de la Justice. Cependant, n'étant pas juriste, mais travailleur social, je vais tenter d'exprimer le sens qu'elle a dans mon expérience. Elle désigne un jeune homme ou une jeune femme, un enfant en train de devenir adulte, qui n'a plus rien au monde que sa propre volonté et l'espoir de rencontrer la bonne volonté d'autrui, ou autrui est un autre que par définition il ne connaît pas, puisqu'il n'a aucun lien de parenté avec qui que ce soit de vivant, là où il vit.

 

Ibrahima est un mineur isolé, mais l'institution qui est censée le sortir de son isolement par mandat de justice ne semble rien faire pour le sortir de son isolement. Ibrahima se bat quotidiennement seul – isolément – pour trouver une solution que devrait lui fournir l'ASE par mandat de justice dans le cadre d'un accompagnement : il va au CIO, il va à la mission locale. Mais l'ASE ne fait rien : seulement des nuitées d'hôtel et des chèques service ; Ibrahima préférerait ouvrir un compte en banque, mais pour ça il faut un passeport ; mais l'ASE ne veut pas le financer – et les consulats n'acceptent pas les tickets service pour payer un passeport ; ce qui permettrait à Ibrahima, de percevoir une rémunération au cas où il entrerait en formation ou en emploi ; Ibrahima sollicite régulièrement l'ASE afin de la convaincre de faire ce qu'elle devrait faire et ne fait pas ; notamment désigner un nouvel éducateur, car pendant un temps non négligeable Ibrahima n'aura pas d'éducateur à l'ASE, suite au départ de son référent initial.

 

En attendant, Ibrahima va à Paris, il rencontre des gens, fait du sport, fait tout ce qu'il peut pour occuper son temps, un océan de temps libre qui s'écoule irrésistiblement par le goulot d'étranglement de la vacuitéde notre société … à la fois trop vite et trop lentement.

 

Quant à moi, conseiller en insertion, j'essaie de faire de mon mieux pour l'aider. J'appuie ses sollicitations auprès de l'ASE par des coups de fil en tendant de joindre la responsable de son secteur : je tente de les convaincre de financer son passeport qu'il a perdu, de trouver une solution à cette équation administrativement infirme, de convaincre l'ASE de le transférer dans un hébergement digne et stable ; je le réorientevers d'autres formations, relance le CIO, le mets en relation avec d'autres services (éducateurs, accès aux droit, etc.), j'échange avec mes collègues sur des cas similaires …Je le mets en relation avec des éducateurs sur notre territoire (situé en banlieue parisienne) afin qu'il puisse les solliciter lorsqu'il a besoin d'être accompagner physiquement pour un rendez-vous : en préfecture, l'ASE, la maison de justice (afin d'avoir des informations complémentaires si ça n'est contradictoires par rapport à celles fournies par les deux institutions précédemment mentionnées) par exemple …

 

Grâce à sa détermination, Ibrahima finit par trouver un stage intensif en français dans une école parisienne intra-muros où il peut apprendre quelque rudiment de lecture et d'écriture. Par ailleurs, il a fini par avoir gain de cause à l'ASE qui a transféré son accompagnement vers une association mandatée, transfert qui s'est accompagné d'un déménagement vers un appartement stable en cohabitation. Ibrahima a intégré une classe préparatoire au certificat d'aptitude professionnelle pour la rentrée prochaine, ce qui lui permettra de se mettre à niveau dans des conditions dignes de ce nom, dans l'Ecole de la République. Après près d'un an de galère et de lutte, où l'inaction de l'ASE aurait pu le maintenir dans un état végétatif, Ibrahima a fini par voir le soleil pointer dans les nuages …

 

À mes yeux, la morale de cette histoire, c'est que les problèmes d'intégration, au-delà des rapports « autochtones-étrangers », ne sont pas le fait d'un seul membre de la relation sociale.

 

La mauvaise volonté institutionnelle agit par capillarité, instillant des actes de rétention et de négation de solidarité parmi les agents. La mauvaise volonté institutionnelle n'est pas une personne mais un lien entre différentes personnes, une idéologie qui ne se montre pas nécessairement et qui pousse à agir d'une certaine manière et à faire le monde. La mauvaise volonté institutionnelle agit souvent à contre-courant des principes et intentions officiellement affichés, comme c'est le cas du statut « mineur isolé étranger ». Mais, je ne ferai point d'angélisme : j'ai l'habitude de travailler avec des collègues qui veulent aider les personnes qu'ils reçoivent. Mais, je sais aussi que cette attitude ne fait pas l'unanimité partout. On peut s'y attendre dans une société dominée par le credo libéral, dans une société où contredire ne serait-ce légèrement le credo libéral c'est passer pour un idiot, l'idiot du village planétaire.

 

Si bien que l'exercice de la solidarité s'apparente souvent à l'exercice d'une forme de résistance, pas toujours assumée comme telle, voire de désobéissance, tout au plus désobéissance à des valeurs inhumanistes tout au moins désobéissance à des lois scélérates, comme celles qui rendent possible la poursuite des travailleurs sociaux et des citoyens qui aident les personnes dites sans papier (qui le sont souvent suite à la mauvaise volonté des administrations compétentes). Est-ce que je m'autoproclame résistant et facteur de désobéissance civile ? Encore faudrait-il que j'en assume toutes les conséquences. En tout cas à l'instar de mes collègues j'essaie de faire mon boulot, et faire mon boulot, conseiller en insertion, intercéder entre le jeune et une institution, c'est essayer de faire en sorte que cette dernière fasse ce qu'elle est censée faire surtout quand elle ne le fait pas, trouver des solutions alternatives si elle ne le fait pas.

 

Et combien de temps pourrait être gagné si la mauvaise volonté institutionnelle était submergée par une vague de bonne volonté universelle …

 

Ibrahima veut devenir chauffeur, chauffeur poids lourd. Être le pionnier de sa vie, d'une vie nouvelle, poser sa pierre dans l'édifice de la Nation – la Nation, allez j'ose, parce que c'est vrai que c'est moi qui le dit : l'Humanité des Horizons. Que Ibrahima soit le bienvenu. Des héros comme ça, on devrait les naturaliser sans ciller. En tout cas, si ça ne tenait qu'à moi ça serait déjà fait.

 

 

*Avertissement sur les noms évoqués dans le billet et l'approche de l'auteur1.

1Dans ce billet, afin de préserver l'anonymat des différents protagonistes, je ne mentionne pas les noms de lieux et Ibrahima n'est pas le véritable nom du héros de cette histoire. Ce témoignage n'est pas directement le sien auquel je ne saurais me substituer. Ce témoignage correspond à mon propre point de vue, celui d'un citoyen travailleur social travaillant avec des jeunes sortis de l'école (ou n'y étant jamais allé). D'où les liens avec les organismes suivants. J'espère être parvenu à prendre de la distance par rapport au discours institutionnel, c'est-à-dire par rapport à cette distorsion qui existe entre les pratiques effectives et les principes affichés.

2Les CIO ou Centre d'information et d'orientation sont des structures de l'Education nationale dont la vocation est d'informer et d'orienter les élèves ou futurs élèves des formations existantes non seulement au sein de l'Education nationale mais aussi dans le cadre de la formation professionnelle (en continu ou en alternance).

3L'Aide sociale à l'enfance ou ASE est un service public dont la vocation est de protéger les jeunes de 16 à 21 ans. Ces derniers lui sont adressés par mandat judiciaire ou par voie administrative (services sociaux et éducatifs).

4Depuis les lois de décentralisation, les services de l'ASE ont été transférés sous l'autorité des Conseils généraux, c'est-à-dire de leurs Présidents, soit à l'échelle départementale décentralisée.

5La circulaire du 31 mai 2013 définissant le statut de mineur isolé étranger est accessible par : http://www.textes.justice.gouv.fr/art_pix/JUSF1314192C.pdf

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