Empreintes de voyage (3) Les galets de Dieppe

 Quand je pense à Dieppe, cela m'évoque ce récit dont les femmes sont absentes. Je pense à ma grand-mère, née à Dieppe, qui perdit toute une partie de sa vie pendant la guerre, à cause de la guerre. Elle n'a pas fait la guerre. Mais qu'aurait été le monde sans elle ? Sans elles ? Qu'aurions-nous été sans nos grands-mères, sans nos mères, nos sœurs, nos cousines, nos amies, toutes les femmes du monde ? Et pourquoi parle-t-on si peu d'elles dans l'histoire ?  

 

Quand je pense à Dieppe, cela m'évoque ce récit dont les femmes sont absentes. Je pense à ma grand-mère, née à Dieppe, qui perdit toute une partie de sa vie pendant la guerre, à cause de la guerre. Elle n'a pas fait la guerre. Mais qu'aurait été le monde sans elle ? Sans elles ? Qu'aurions-nous été sans nos grands-mères, sans nos mères, nos sœurs, nos cousines, nos amies, toutes les femmes du monde ? Et pourquoi parle-t-on si peu d'elles dans l'histoire ?

 

Plage de Dieppe vue à travers cadre fer forgé (château) © Marco Pol Avallon Plage de Dieppe vue à travers cadre fer forgé (château) © Marco Pol Avallon

 

Mes premiers souvenirs de Dieppe sont matérialisés – ou éthérés – par les légions de galets étendues à l'assaut des falaises, le vacarme qu'ils provoquent lorsque la mer se retire … je les ai retrouvé au printemps de cette année pour changer d'air après des mois de routine parisienne, entre deux voyages extra-franciliens. Avec le vent en prime, qui dresse les cheveux, vif et puissant, d'emblée, il tanne la peau et me donne envie de fendre l'horizon au-delà …

 

Plage de Dieppe - Vue vers l'ouest © Marco Pol Avallon Plage de Dieppe - Vue vers l'ouest © Marco Pol Avallon

 

Dieppe s'étend entre deux falaises. On pourrait croire que c'est une falaise chamboulée par la rivière pendant des millénaires, plaie profondément ouverte dans la terre par l'eau douce qui déboule au sein du miroir d'acier vif – la Manche.

 

Donc, on pourrait dire Dieppe la Large mais aussi, Dieppe la Profonde, car certains étymologistes y entendent la racine linguistique qui donne « deep » en anglais1. Elle proviendrait du saxon, du flamand ou du vieux norois, le vieux norois étant la langue des « hommes du nord », les fameux vikings, qui donnèrent leur nom à la Normandie. Ainsi, Dieppe est entre terre et mer, une zone de brassage hydrologique et géologique autant qu'une zone de brassage humain : façonneuses de galets, havre des hommes. Pourquoi est-ce que quand je pense à Dieppe, je pense toujours à la plage, de galets, plutôt qu'à son port, son château-fort … ?

 

Château de Dieppe - vue depuis le pont d'accès © Marco Pol Avallon Château de Dieppe - vue depuis le pont d'accès © Marco Pol Avallon

 

Dieppe, Trait d'union France - Brésil © Marco Pol Avallon Dieppe, Trait d'union France - Brésil © Marco Pol Avallon

À mes yeux, Dieppe est ce trait d'union sur le continent européen entre les deux rives de mes origines. Ici, l'Europe – Dieppe – là, les Amériques. Ici, la France – Dieppe – là, le Brésil. Point de fuite mais une ré-génération, le retour du sens, la dette du sang qui bat dans mes veines, rouge et noir, le rythme de ce canal, eaux de la Mer du Nord qui vont et viennent vers l'Atlantique vers les rives de ma deuxième terre maternelle, le Brésil.

 

La jetée aux mouettes dans l'acier vif © Marco Pol Avallon La jetée aux mouettes dans l'acier vif © Marco Pol Avallon

 

Quand je revois Dieppe, je revois Mamie Huguette, ma grand-mère paternelle, en médaillon de chaire consumée dans son regard-toujours-mouillé, couleur cœur de Manche … sa vie fut brisée avant qu'elle ne devînt mère. Et par la force de ce courant,

 

Figure de proue des désirs transatlantiques © Marco Pol Avallon Figure de proue des désirs transatlantiques © Marco Pol Avallon

quand je revois Dieppe, je revois ma grand-mère maternelle, Vó2 Lica, née au Brésil, sa douceur qui contrastait avec sa force, silencieuse et active à la fois, de tous les jours, elle qui a élevé quatre enfants, deux filles deux garçon, dans l'Etat du Ceará, Nordeste du Brésil des années 50-60, qui s'est battue pour qu'ils accèdent à l'instruction.

 

Ponte metálica – Bairro Praia de Iracema – Fortaleza – Ceará – Brasil © Marco Pol Avallon Ponte metálica – Bairro Praia de Iracema – Fortaleza – Ceará – Brasil © Marco Pol Avallon

 

Alors quand je revois Dieppe, c'est ainsi que l'Histoire prend forme dans mon esprit, ce goût de tristesse et de joie mêlées, un parfum de résignation et de ténacité (d'entêtement ?), que les Brésiliens appellent la saudade3 … La saudade investit l'Histoire de son habit de chair frémissante, parce qu'elle prend une valeur sociale, un enseignement au-delà des évidences figées dans le glacis de l'histoire officielle … Est-ce de l'histoire ou n'en est-ce pas ? Est-ce que ces femmes – non seulement mes grands-mères, mais toutes les femmes – n'ont pas contribué avec les autres, par leurs souffrances, leurs joies, leurs combats et leurs résignations, à la constitution sociale du monde actuel ?

 

Ainsi, je revois Dieppe, la dernière fois que nous y sommes allés, ma femme, ma fille et moi, j'ai vu pour la première fois de ma vie, le tableau d’Éva Gonzalès au musée qui est au château-fort de Dieppe4. Que représente la peintre Éva Gonzalès dans son tableau ?

 

Copie du tableau d'Eva Gonzales posée sur son sujet © Marco Pol Avallon Copie du tableau d'Eva Gonzales posée sur son sujet © Marco Pol Avallon

La plage qui déroule sa triple bande – galets, gazon, cité – au pied du château et en arrière-plan la falaise d'en-face. Éva Gonzalès fréquentait les cercles impressionnistes. Elle n'a pas connu le succès des illustres impressionnistes qu'elle y a côtoyé, sous-entendu presque tous des hommes5. Elle s'est retirée à Dieppe afin de fuir la guerre de 1870. Elle est décédée après l'accouchement de son premier enfant. Je ne l'oublierai pas, même si elle n'est pas de mon sang, nous avons le même qui coule – a coulé – dans les veines. Et je suis issu d'une longue lignée de femmes qui ont souffert et/ou joui pour aimer et mettre au monde, ou comme on dit traduit littéralement du Portugais donner à la lumière des vies, au sens propre ou au figuré.

 

Le domaine de Iemanja et sa jangada - Prainha - Aquiraz - Ceará – Brasil © Marco Pol Avallon Le domaine de Iemanja et sa jangada - Prainha - Aquiraz - Ceará – Brasil © Marco Pol Avallon

Et je me souviens la chanson de Dorival Caymmi (discographie, Das Rosas, Saudade da Baia … ?) interprétée par Cesária Évora et Marisa Monte : é doce morrer no mar, nas ondas verdes do mar … que je traduis ainsi « qu'il est doux de mourir en mer, dans les ondes vertes de la mer » … A travers la voix de Cesária Évora, cette chanson est l'éternelle chanson de femme de marin. Elle renoue avec le thème de la mort et de la renaissance dans la mort, en partant d'une thèse paradoxale qui fait office de refrain : « qu'il est doux de mourir en mer, dans les ondes vertes de la mer ». La thèse du refrain se justifie par un conte sous forme de complainte : le narrateur / la narratrice a perdu son amant, marin, pêcheur, perdu en mer, emporté par une sirène et a fini dans le sein de Iemanjá, esprit ou Orixa des eaux dans le panthéon du candomblé6, religion afro-brésilienne et pouvant être associée par syncrétisme à Sainte-Marie … mère de Jésus, mère de Dieu7.

 

Traduction intégrale de « Qu'il est doux de mourir en mer » - version chantée par Marisa Monte et Cesária Évora :

 

[Refrain]

Qu'il est doux de mourir en mer

Dans les ondes vertes de la mer

[bis]

 

La nuit où il ne revint pas fut

fut de tristesse pour moi

Son voilier revint sans lui

Triste fut la nuit pour moi

 

[Refrain]

 

Son voilier partit

De nuit, s'en fut

Et à l'aurore ne revint plus

ô beau marin

Qu'une sirène enleva

 

[Refrain]

 

Dans les vagues vertes de la mer

il alla se noyer

et fit son lit de fiancé

dans le sein de Iemanjá

 

Traduction de Marco Pol Avallon

 

Ce thème se réfère à une croyance en un monde après la mort, symbolisé par la mer, domaine de Iemanjá, esprit des eaux. À Salvador de Bahia, dont le nom complet est São Salvador da Bahia de Todos os Santos (Saint-Sauveur de la Baie de tous les Saints ou par syncrétisme de tous les Orixas), terre natale de Caymmi, Iemanjá, dans les cultes candomblé et ubanda, elle occupe une place importante, puisqu'elle peut être associée par syncrétisme avec le culte catholique à Sainte-Marie, la mère de Jésus, mère de Dieu …

 

Bien que Mamie et Vóvó fussent Catholiques, c'est un point commun : elles croyaient en la possibilité d'un monde après la mort ; la différence avec le culte Candomblé – et encore, je ne suis même pas sûr que la différence se situe là : elles croyaient que ce monde était au Ciel. Or, Iemanjá est une divinité féminine d'origine africaine, importée par les Africains déportés par les Européens.

 

Alors je finirai par une autre culture, un des arbres qui peuplent ma forêt identitaire en citant les paroles que l'historien et ethnologue cearense (de l'Etat du Ceará), Thomaz Pompeu Sobrinho reporte à travers le témoignage outré d'un missionnaire catholique et luxembourgeois du dix-septième siècle : « Le Père Bettendorf fut scandalisé quand un chef Tremembé8 qu'il tentait d'endoctriner dans le collège du Maranhão lui dit 'le ciel ne sert à rien, la terre, elle seule, est bonne' »9 J'imagine sa voix, empreinte de calme et de détermination ; elle dut faire l'effet d'un claquement de tacape10 mental sur la tête du missionnaire.

 

La Terre ... la terre dont les indigènes étaient spoliés par les colons et les missionnaires pendant que les mêmes missionnaires tentaient de les subjuguer avec leur Ciel. Mais, les Tremembé ont résisté et encore aujourd'hui, ils résistent. Peut-être que les Tremembé pensent que la vie avant, pendant et après la mort est ici sur terre, là où nos pieds touchent le sol, sur le plan où nos corps dorment et rêvent. La Terre, mon élément de prédilection, la Terre notre Mère-Ici. Je suis donc aussi un Tremembé, Africain, Normand, Portugais, donc Berbère et Wisigoth … je pourrais égrainer indéfiniment le chapelet à ethnonymes de mes ancêtres jusqu'à me cogner contre la butée de la mémoire écrite (et alors, je n'aurais plus qu'à me plonger dans les ouvrages d'archéologie et de paléoanthropologie, je trouverais des ethnonymes de substitution)

 

Et comme mes grands-mères croyaient différemment dans une vie après la mort alors je leur adresse une prière qui restera dans le secret de nos cœurs, scellée dans l'éternité féminine du monde.

 

Et les galets de Dieppe font résonner leur écho dans mon oreille la plus ancestrale. Comme pour me rappeler ce qu'il m'est interdit d'oublier …

 

Plage de Dieppe - Vue vers l'ouest © Marco Pol Avallon Plage de Dieppe - Vue vers l'ouest © Marco Pol Avallon

 

 

 

1Alexandre Bouteiller, Histoire de Dieppe depuis son origine jusqu'à nos jours, 1878, Dieppe, p. 10, sur base Bibliothèque nationale de France via : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1416712/f10.image

2Vóvó : diminutif de avó (grand-mère), équivalent de mamie, ce prononce avec le o de « col » ;le diminutif est même souvent affecté d'un suffixe affectueux : Vovozinha. Au masculin, avô, vôvô, vovozinho (pronconé avec le o de « dos ».

3Saudade : mot et concept-clé de l'expression et de la compréhension de la poésie brésilienne. Les dictionnaires (Caldas Aulete et Aurélio) s'accordent sur deux sens principaux : les saudades – au pluriel – expriment le sentiment de manque suscité par l'absence d'une personne aimée d'une part et d'autre part la saudade dénote aussi un sentiment mélancolique et en même temps doux (suave) d'une personne ou d'un objet lointain ou perdu. Dans la culture savante brésilienne, la saudade est donc un concept sentimental composé de manière contrastée. On le retrouve dans nombre de samba et de bossa nova, je risque dans toute la musique populaire brésilienne (un label qui regroupe aussi de la musique savante, comme la bossa nova). Le terme saudade est hérité de la langue portugaise et on le retrouve dans le fado ainsi que chez des poètes tels que Fernando Pessoa. En Cap-verdien, le terme est orthographié sodade et on le retrouve aussi dans des thèmes contemporains chez des auteurs tels Cesaria Evora et Mayra Andrade. Par extension, il est probable de retrouver l'usage de ce terme dans l'ensemble des productions poétiques, lyriques et littéraires lusophones.

4http://www.seine-maritime-tourisme.com/diffusio/fr/je-choisis/une-balade/chemins-impressionnistes/dieppe/table-de-lecture-impressionniste-n3-la-plage-de-dieppe-vue-de-la-falaise-ouest_TFOITINOR076FS000A3.php

5http://genrehistoire.revues.org/1908, http://www.rivagedeboheme.fr/pages/arts/peinture-19e-siecle/eva-gonzales.html, http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/oeuvres-commentees/recherche/commentaire/commentaire_id/une-loge-aux-italiens-17423.html?no_cache=1

6Les panthéons candomblé et ubanda sont composés de nombreux orixa ayant chacun son domaine, ses attributs, son rythme et sa danse invocatoires.

7Voici deux versions de ce morceau, l'une interprétée par son auteur Dorival Caymmi, http://www.vagalume.com.br/dorival-caymmi/e-doce-morrer-no-mar.html et l'autre par Marisa Monte et Cesária Évora dont les voix me l'ont fait connaître : http://letras.com/marisa-monte/411617/

8Les Tremembé étaient un des principaux groupements ethniques indigènes rencontrés par les Portugais au début de l'invasion du Brésil. Ils peuplaient et peuplent encore le littoral de la région Nordeste aux côtés de nombreux autres peuples indigènes

9Version originale : « O Pe. Betendorf ficou escandalizado quando um chefe Tremembé, a quem procura doutrinar no colégio do Maranhão, lhe disse 'céu não presta para nada, só a terra sim, esta é boa' » tirée de l'article de Th. Pompeu Sobrinho, « Indios Tremembés », Revista do Instituto do Ceara, Vol. 65, Fortaleza, 1951, Ed. Instituto do Ceara, retrouvée dans les travaux de Marcos Messeder, Etnicidade e dialogo politico. A emergência dos tremembé, présentés pour un Mestrado en sociologie et anthropologie à l'Université fédérale de Bahia, Faculté de philosophie et de sciences humaines : http://www.pineb.ffch.ufba.br/downloads/12819904671995%20Marcos%20Messeder%20M.pdf

10Tacape : massue en bois ornée de gravures et peintures.

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