Empreintes de voyage (1) L'appel de la grande verte

 Le voyage laisse dans mon esprit une empreinte à plusieurs dimensions. Comme disait Claude Lévi-Strauss dans ses Tristes tropiques, il dépasse le déplacement dans l'espace et le temps. À mes yeux, il est même plus qu'une transgression dans la dimension sociale. Il est en nous :

 

Forêt de Rambouillet depuis les Rochers d'Angennes © Marco Pol Avallon Forêt de Rambouillet depuis les Rochers d'Angennes © Marco Pol Avallon

Le voyage laisse dans mon esprit une empreinte à plusieurs dimensions. Comme disait Claude Lévi-Strauss dans ses Tristes tropiques, il dépasse le déplacement dans l'espace et le temps. À mes yeux, il est même plus qu'une transgression dans la dimension sociale.

 

Il est en nous : dans notre mémoire, dans notre envie … individuelle … collective … dans sa réalisation, ce déferlement de sensations qui peut survenir en même temps que cette rêvasserie où on est ailleurs qu'en ce lieu où on se déplace. Une matrice de nécessités contingentes, un quipu existentialiste.

 

À pied, en marchant ou en courant, à vélo … sur un ou plusieurs kilomètres … qu'importe la distance, en effet, si le corps ne voyage pas seul sans sa sœur l'âme ?

 

… Je passe sur la digue balayée par les vents le lac déploie son miroir de vif argent à ma gauche et je n'y prête attention perché sur mon vélo. Je suis déjà à quelques mètres-secondes de là que mon esprit s'indigne « tu n'as même pas jeté un œil sur ce reflet où la nature se mire » Je pensais à mon câble de dérailleur qui ne veut pas enclencher le grand plateau … Régler ou voyager ? J'ai tranché la question et mon vélo me le rend bien, pourtant j'avais presque oublié que j'étais dessus.

 

Ce que j'aime dans le voyage, dans le voyage ? la nature fut-elle la moins exotique, c'est tout ce qu'il représente du détail le plus vulgaire à la contemplation la plus éperdue. De l'envie de bouffer de la poussière, de cracher mes poumons jusqu'au besoin de fondre mon regard dans les paysages de vert mouvant. D'atteindre ce point qui ouvre tels chemins irradiant aux quatre vents jusqu'à fendre l'air et swinguer entre les racines, les creux, les bosses et les cailloux.

 

… l'appel, l'appel, l'appel … raisonne tel les vagues sur les plages de ma conscience, de mon corps engoncé dans le siège de la voiture sur le chemin du travail … lorsqu'au coin de mon pare-brise je vois le soleil briller je sais qu'il déverse ses rayons sur la forêt de l'autre côté du plateau dans les replis de la Mérantaise où les ramées règnent et épandent leurs senteurs végétales et l'humus ascendant enivrant envahissant … alors je continue, j'y vais, au travail, dans ce fleuve d'acier, de composites et de verre mêlés d'angoisses partagées ou esseulées … l'appel, l'amour (ma rose des sables), l'appel (sa chevelure d'émeraude) et l'amour me protègent … ma boule au ventre n'est plus de plomb … elle a transmuté … m'a transmué …

 

Le besoin de communier avec les grands espaces, d'intégration métaphysique sinon symbolique dans le monde naturel, de nier les évidences de l'absurdité existentielle, de croire que le monde n'est pas cet univers de matière sans âme, de croire qu'à travers ses équations quantiques et fractales et ses molécules de particule en particule en passant par l'acide désoxyribonucléique il nous aime – sans retenue aucune ! autant que nous l'aimons … et de croire que les canopées nous accueillent à branches ouvertes au son du vent, murmure du temps de nos ancêtres rémanents – la relativité généralisée à toutes les dimensions de tous les univers ?

 

C'est du moins la sensation que j'ai quand je me meus dans la grande verte, de la Vallée de Chevreuse à la Forêt de Rambouillet, sensation peut-être travaillée par l'habitude, ou plutôt devrais-je dire par les habitudes, en camping, en gîte, chez soi, à pied ou à vélo …

  

Tous ces lieux – en forêt, en montagne, dans les champs, sur le littoral, les falaises, dans les villages, les refuges, les abris, les ruines et autres lieux de perdition – ont laissé leur empreinte et j'ai l'impression d'y avoir laissé une partie de moi. Ils ont été parfois le témoin d'un changement radical. Du moment que j'ai les deux pieds ou un contact sur terre … dans mon élément, je voyage … Nomade, en terra incognita, mais sur terre quand même, c'est ma grande limite, j'ai besoin d'avoir un contact dessus pour que ma tête par mes yeux s'envole à l'horizon, au ciel ou sur les ondes.

 

Saison nouvelle oblige, mon cœur est revenu se placer sous le signe de la grande verte. Et dans mon cœur de nomade occasionnel, moi cet homme-loup – qui las ne sut avoir ni plume ni écaille, ce signe, c'est l'appel, il résonne dans ma poitrine, irradie partout. Dès que j'ai un temps, je le force, une lutte contre le contre-la-montre, le tourbillon infernal du transport, du travail et de la consommation …

 

… le voyage, l'appel, le voyage, ce vertigo libertaire … j'enfourche mon biclou et, avec tous mes moi qui sont en je, je réponds à l'appel.

 

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