La chine, Bergame, la politique: les routes du virus

Francesco Macario, secrétaire de Refondation communiste à Bergame, un entretien avec  Marco Verrugio, traduit par Jean-Claude Zancarini.

 Quelles sont les relations entre Bergame et la Chine qui expliquent la circulation du virus?

Il existe une relation structurelle dictée par la géographie. Bergame est le terminal d'une route commerciale qui, en provenance de Chine, arrive dans la mer Adriatique, aujourd'hui par le canal de Suez, et de là, dans notre province et qui date de Marco Polo et de l'ancienne route de la soie. La ville était la dernière forteresse vénitienne qui garantissait le transit des marchandises chinoises vers la France et l'Europe du Nord. C'est pourquoi il y a toujours eu des relations culturelles et commerciales. Lorsque j'étais conseiller municipal, j'avais suivi un projet sur les forteresses vénitiennes en Méditerranée financé par l'UNESCO. Traditionnellement, lorsque l'économie chinoise fonctionne, cette route prospère et, inversement, lorsqu'elle entre en crise, elle décline.

Cela dit, la véritable question c’est que la région de Bergame abritait une importante activité textile concentrée principalement dans le Val Seriana. Au fil du temps, cependant, les entreprises textiles de la région ont délocalisé leur production en Chine, créant des joint-venture avec les Chinois et leur fournissant des métiers à tisser et des machines. Ainsi, des techniciens et des gestionnaires chinois viennent en Italie et des Italiens vont en Chine. Nos techniciens s'y rendent pour faire de la maintenance, des formations, etc. L'aéroport d'Orio al Serio accueillait des vols à bas prix vers les aéroports intermédiaires pour la Chine, ce qui permettait aux techniciens de faire des allers et retours même en semaine. Ce trafic avait probablement déjà amené l'infection en Italie dès la fin janvier et probablement des personnes présentant des symptômes du virus s'étaient rendue à l'hôpital d'Alzano, ce qui avait été sous-estimé. Mais, à ce moment-là, le phénomène était vraisemblablement encore circonscrit.

Le prestigieux site financier Forbes220320 a écrit dimanche que l'Italie « en février, au plus fort de l'épidémie, a envoyé des gens dans les usines textiles de la province de Hubei ».

En février, lorsque l'Italie a bloqué les vols directs vers la Chine, les compagnies ont continué à organiser des allers et retours à leurs employés, en leur faisant faire des escales à Moscou ou à Bangkok. Ainsi, à leur retour, ils n'ont été ni contrôlés ni enregistrés. Tout le monde le savait. Dans les usines on en en parlait et les gens étaient inquiets, mais personne n'est allé le dire aux autorités sanitaires par crainte des conséquences. Ainsi, l'infection à Val Seriana s’est répandue, en raison de l'attitude irresponsable des entrepreneurs.

Entre Bergame et la Chine, il y a des affaires pour 1,3 milliard (BergamoNews220319), ce qui explique la thèse du Fatto210320, à savoir que les entrepreneurs auraient fait pression sur les maires de la région: deux de la Lega (droite réactionnaire, lié au FN français), à Alzano et Albino, et deux du PD (Parti Démocratique, centre gauche), à Villa di Serio et Nembro. Le maire de Scanzorosciate, qui jouxte Alzano et Villa di Serio, est également secrétaire provincial du PD et ami du vice-ministre de l'économie Antonio Misiani (c'est ce qu'il a écrit lui-même sur Facebook après la nomination de Misiani), l’homme fort du PD dans la province de Bergame. Ces pressions auraient porté sur l'hypothèse d'établir là-bas une « zone rouge » comme à Codogno et Vo'.

À Nembro, il y a la Persico Marine, qui fabrique des voiliers de régate, par exemple le Luna Rossa. L'article du Fatto quotidiano que tu cites rapporte que la Persico aurait fait d'importantes livraisons entre février et mars, d'autres disent que le 9 mars, il devait livrer un voilier en Sardaigne. La société l'a naturellement démenti. Il existe aussi dans la région d’autres entreprises importantes comme la Polini Motori et les papeteries Pigna. En tout cas, quand on a commencé à parler de « zone rouge »,  les entrepreneurs du Val Seriana ont commencé à protester, en disant que ce serait un dommage économique incalculable. La Confindustria leur a prêté main-forte.

Donc, si je comprends bien, dans l'hypothétique « zone rouge », il y a deux maires du PD et deux de la Lega et, de plus la commune dont le maire est le secrétaire provincial du PD, proche d’un membre du gouvernement, lui même de Bergame, risque d'être incluse dans la « zone rouge ». Le fait est que le gouvernement décide de ne pas l'établir...

Mais la Région non plus, et elle avait pourtant l’autorité pour le faire. Les maires de la Lega,  à Alzano et Albino, qui refusaient la « zone rouge » fin février, disent maintenant que c'était nécessaire mais que cela n'a pas été fait à cause du gouvernement. En bref, le gouvernement et la région se renvoient la responsabilité de ne pas avoir pris une décision que chacun aurait pu prendre indépendamment. Ensuite, il y a les circonstances aggravantes.

Qui sont ?

La dernière semaine de février, ici, la situation est folle, les gens meurent déjà par grappes, certains disent qu'il faut une « zone rouge », mais les entrepreneurs et les maires sont contre et tout se passe comme si de rien n'était. Le maire d'Albino continue à autoriser le marché local avec ses étals, qui n’a a été interdit que la semaine dernière. Le 26 février, le maire de Bergame, Giorgio Gori et son épouse Cristina Parodi vont manger une pizza dans le restaurant d'un conseiller municipal du PD et invite les Bergamasques à sortir faire leurs courses. Le week-end suivant, dans les bus, il y a un billet unique pour toute la journée afin d'encourager les gens à mettre en pratique les conseils du maire. Un million 100.000 personnes vivent dans la province. Bergame a une population relativement faible, 120 000 personnes, mais la grande Bergame, qui est la « vraie ville », est une agglomération de 400 000 habitants, dont font partie les 4 communes les plus touchées par le virus. Les gens viennent de toute la région environnante, descendent des vallées, attirés par la déclaration pro- commerçants du maire, transformant toute la zone en un grand lazaret à ciel ouvert. Et quand j'attaque Gori, en le traitant d'inconscient, je suis couvert d'insultes, les militants du PD m'appellent pour me dire que comme ça on tue l'économie.

De là, la contagion s'est étendue à Brescia et à Crémone. Par quels canaux ?

Comme on craint que le virus ne frappe Milan, sur les routes entre Bergame et Milan, on a effectué davantage de contrôles, il y avait des postes de contrôle aux péages d'autoroute et aux principaux carrefours. En revanche, vers Brescia, les contrôles ont été nettement plus doux. N'oublie pas qu'il existe des liens économiques forts entre les deux provinces, grâce aux entreprises sidérurgiques et à l'industrie du vin – c’est la région de l’appellation Franciacorta. Ensuite, il y a des entreprises qui ont des carrières à la fois à Brescia et à Bergame et il y a eu une fusion entre une banque de Bergame et une de Brescia, si bien que de nombreux employés de banques de Bergame vont travailler à Brescia. Crémone est un cas limite, ils sont peu nombreux, environ 350 000 habitants, mais ils ont le plus fort pourcentage de contagion, probablement parce qu'ils ont été attaqués des deux côtés. Dans le nord, ils sont limitrophes avec nous et il y a plusieurs canaux directs. Il faut garder à l'esprit que la partie sud du la région fait partie de la province de Brescia mais aussi du diocèse de Crémone et là-bas, l’agriculture est  davantage liée à Crémone. À l'ouest, ils sont plutôt limitrophes de la région de Lodi, où le premier foyer s'est déclaré.

Entre-temps, la production se poursuit...

Les usines de peinture et les usines de caoutchouc-plastique, qui produisent des garnitures pour voitures, font partie de l'industrie chimique et sont donc ouvertes. Mais même en ce cas, les paradoxes ne manquent pas. Par exemple, la Région a décidé que les entreprises artisanales doivent fermer. Il y a donc des entreprises artisanales de 200 employés qui fabriquent des garnitures pour voitures qui ferment et des entreprises industrielles avec le même nombre d'employés qui produisent les mêmes garnitures et qui restent en activité. Une entreprise qui produit à la fois des peintures à l'eau pour la peinture et des peintures pour carrosserie a décidé d'arrêter la première en mettant ses employés en congé forcé. L'autre atelier continuera à travailler en demandant une dérogation car ses peintures peuvent également être utilisées pour les carrosseries des ambulances. Et lorsque l'urgence sera passée, ses entrepôts seront pleins.

Comment les travailleurs réagissent-ils ?

Les travailleurs ont fait des grèves spontanées, en particulier dans les secteurs de la métallurgie et de la chimie. Le syndicat n’a pas fait grand chose jusqu'à présent, dans certains cas la FIOM [le syndicat des métallos de la CGIL] a soutenue des grèves déclenchées du fait du manque de sécurité. Dans l'industrie de la peinture, par exemple, les gens travaillaient toujours avec des masques à cause des émissions nocives. Maintenant qu’il n’y a plus de masques, les travailleurs doivent utiliser le même masque jetable pendant une semaine, avec le risque d'être intoxiqués par le talc qui s'y colle après un certain temps. Ainsi, les travailleurs italiens qui ont un poste fixe prennent un congé de maladie ou trouvent un moyen pour se faire mettre en quarantaine - le décret Cura Italia assimile la quarantaine à une maladie - et de nombreuses usines sont en fait obligées de fermer de ce fait. Le problème est celui des immigrés et des travailleurs précaires, qui risquent de perdre leur emploi et, s'ils sont étrangers, leur permis de séjour également. Si tu as 45 ans, un contrat à durée déterminée avec un crédit à rembourser et une famille à entretenir, qu’est-ce que tu fais ? Tu vas travailler. J'ai vu des gens aller à l'usine en pleurant. Ils savent qu'ils ne tomberont peut-être  pas malades, mais qu’ils peuvent rapporter le virus chez eux, où vivent peut-être leurs parents ou leurs beaux-parents, au risque de les condamner à mort.

Parmi les travailleurs figurent également des médecins, des pharmaciens et des infirmières. Est-il vrai que dans les services, on est obligé de choisir qui on va soigner ou pas ?

Comme je te l'ai dit, il y a des patients qui sont hospitalisés et d'autres qui sont renvoyés chez eux avec de l'oxygène.  Si tu devais choisir entre hospitaliser un père de famille de 45 ans avec de jeunes enfants et un octogénaire qui a peut-être déjà 2 ou 3 maladies chroniques et dont tu sais qu’il a deux probabilités sur trois de ne pas s’en sortir, qu’est-ce que tu ferais ? Tout le monde ici est en état de choc, car des situations comme celles-ci changent la façon dont on voit la vie. Et une profonde colère sociale s’accumule, parce que les gens ont  conscience que tout cela pouvait être évité. Et si on te montre des gens sur les balcons en train de chanter l’hymen national Fratelli d'Italia et que tu as des parents, des oncles et des grands-parents qui meurent, ça te met en rage.

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