Que s’est-il vraiment passé le 4 juillet?

La grève des professeurs correcteurs du bac a fait beaucoup parlé, souvent à charge des grévistes décrits par leur ministre en « saboteurs », et par une partie de la presse en « jusqu’au-boutistes », voire en « zadistes » (Télérama du 4 juillet)

Aucun jugement n’est recevable avant le décompte des faits qui éclairent le jugement, et beaucoup de faits ont manqué jusqu’ici. Deux raisons à cela, la complexité des questions d’éducation, en l’occurrence l’examen du bac, et les chiffres publics, systématiquement minorés, qu’a donnés le Ministre.

Premier acte, cet événement unique dans l’histoire du baccalauréat, savoir la menace d’un retard de délibération par le fait d’une grève des professeurs, est la conséquence de deux années de conflit entre le monde éducatif et son ministre à la tête de la réforme Parcoursup d’abord, du lycée ensuite. Ces chantiers ont été conduits dans les deux cas  en s’asseyant allègrement sur les instances consultatives, les corps d’Inspection, les syndicats de l’éducation. Violence, parce que la précipitation est une violence, qui a enfanté des décisions qui ont déjà eu pour effet des fiascos mémorables. Qu’on se souvienne du bilan de Parcoursup l’an dernier.

En ce qui concerne la reforme du lycée, tout au long de l’année qui s’achève, les professeurs ont dû « vendre » aux élèves de Seconde une classe de Première « en chantier », dont ils n’avaient pas d’appartement témoin à présenter. Ils apprenaient au jour le jour, jamais en temps et en heure, les spécialités, les programmes, les épreuves d’évaluation, modifiés ou rectifiés au fil des annonces, et parfois seulement par le bouche à oreille. Cette précipitation et ce secret sont des caractères fondamentaux de la gouvernance Blanquer, qu’on peut caractériser pour cela de despotique. Le despotisme n’est pas un régime, mais une manière de gouverner en fabriquant soi-même la loi et en la mettant en œuvre sous sa propre autorité. Le gouvernement « par ordonnances » qui permet au pouvoir issu des urnes de légiférer en se passant du vote de la représentation nationale pour mettre en œuvre sans délai la volonté du peuple souverain est un exemple du despotisme de la VeRépublique qui ne surprendra personne. Ce qui peut sembler légitime à proximité du vote ne saurait devenir, sans poser problème, une pratique pérenne, ordinaire et constante. On n’en finirait pas de dénombrer les actions de protestation, les grèves, les motions de Conseil d’administration, les occupations de lycée, qui ont jalonné la reforme à marche forcée de M. Blanquer depuis deux ans. Le despote a tout balayé, maniant de plus belle, comme dit Kant, la « volonté publique comme sa volonté privée ».

Cette gouvernance est devenue cruellement publique le 4 juillet, jour funeste dans l’histoire du baccalauréat et de la République. Une opposition inédite des personnels enseignants, et dans des proportions bien plus considérables qu’on a dit, s’est manifestée à partir du 2 juillet par la rétention des copies de bac. Des chiffres du Ministère obtenus par la bande mesurent 27% de notes manquantes ce jour-là. C’était énorme, et suffisant pour faire monter en puissance M. Blanquer et sa méthode. Pour toute discussion  les profs ont eu droit à des pressions inacceptables dans l’exercice de ce qui est, jusqu’à nouvel ordre, un droit constitutionnel. En plus des menaces de sanctions imaginaires, le Ministre a mobilisé le corps des Inspecteurs disciplinaires, les invitant le 3 juillet à joindre les professeurs sous leur autorité pour les morigéner. Venant d’une des deux personnes, avec le chef d’établissement, qui détient tout pouvoir sur la carrière des professeurs, tout le monde comprendra la violence de pareils coups de fil. Nombre de collègues ont cédé par peur de compromettre, non une fraction de salaire, mais leur carrière. Ils ont été encore plus nombreux à résister à cette violence, en conservant les copies dûment corrigées.

Est arrivé le 4 juillet, journée de délibération et, là, le despotisme a pris la forme d’un véritable putsch administratif. Un putsch est la confiscation du pouvoir par un petit groupe de personnes. Et c’est précisément ce qui s’est passé. S’asseyant cette fois sur le Code de l’éducation, un quarteron de hauts fonctionnaires à la solde d’un ministre sans morale ont sollicité toute l’administration de l’Education nationale, de la rue de Grenelle au plus petit centre d’examen, en passant par les rectorats, pour que soient fabriqués de toutes pièces de faux relevés de notes, de façon à promulguer coûte que coûte les résultats du bac 2019 « en temps et en heure ». Parole de ministre.

Comme tout putsch, celui-ci a été largement improvisé et imposé par l’intimidation et la force.

A l’aube, comme il sied aux mauvais coups, des petites mains ont été priées de saisir les notes des livrets scolaires en lieu et place des notes retenues. Un peu plus tard dans la matinée, il a été exigé des jurys qu’ils délibèrent sur ces pseudos relevés. Les jurys habitués au cérémonial des délibérations ont tout de suite vu qu’il se passait des choses anormales. Des décisions de toutes sortes, arbitraires et incohérentes d’un centre d’examen à l’autre, ont été prises dans la plus totale précipitation, au mépris de la sérénité qui sied à des délibérations. La liste est un poème de Prévert. A la place d’une note manquante on a mis, au choix, la moyenne annuelle de l’élève dans cette discipline. Ou la moyenne du seul dernier trimestre. Ou encore, à défaut de ces informations, la moyenne des notes obtenues… aux autres épreuves du bac ! Voire des notes imaginaires, au choix 0, 10 ou 20 !

Les jurys se sont inquiétés, ont protesté, ont voté des motions où ils exprimaient leur refus de décider dans de pareilles conditions le sort des candidats. Exhibant une note sans aucune référence juridique et, apparemment, sans en-tête ni signature censée « couvrir » les opérations de la matinée, les chefs de centre ont répondu : c’est ainsi et pas autrement. Aux jurys encore réticents, il a été dit « Ce sera ainsi, avec ou sans vous. Si vous n’êtes pas d’accord, sortez ! Et si vous sortez, sachez que vous serez considérés comme grévistes de fait ». 

Les consignes du Ministre appliquées avec diligence, le sort de dizaines de milliers de candidats s’est joué devant des jurys peau de chagrin au fil de la matinée. Les « délibérations » ont parfois fini dans le huis-clos d’un bureau. Des notes ont été inscrites, des totaux calculés, des décisions validées sans aucun regard, et parfois par des personnes non habilitées.

Un fait extraordinairement significatif de cette journée hors la loi est sans aucun doute le comportement de certains secrétaires de jurys. Les secrétariats de jury sont tenus par des professeurs volontaires de l’établissement qui, contre rémunération, gèrent la partie administrative de l’examen, principalement la gestion de milliers de copies à vérifier, anonymer, distribuer aux correcteurs et récupérer en fin de session. Ces personnes travaillent souvent depuis des années avec les personnels de Direction dont ils ont toute la confiance. Certains se sont mis en grève, considérant que ce qu’on leur demandait le 4 juillet n’était encore une fois pas normal. Le lendemain, un Proviseur qui, par sa position est aux ordres de l’administration rectorale, a dit : « Je crois que j’ai peut-être fait des choses illégales hier ». D’autres n’ont pas eu pareil état d’âme. Ils ont entré des notes de contrôle continu sans prévenir les jurys de la substitution. Faux et usage de faux !

Le putsch de M. Blanquer a créé de toutes pièces, pour quelques dizaines de milliers de candidats, un bac qui n’existe pas. Un bac frelaté, un bac B, comme Blanquer, à côté de l’examen national passé par 700 000 autres dans des conditions garantes de l’égalité de tous : sujets et horaires de composition nationaux, corrections anonymes, délibérations controversées.

Le lendemain, des résultats sans signification réelle ont été délivrés à tous les candidats, je dis bien tous les candidats, et pourquoi ? Ne pas « léser », mot cher au Ministre, et répété au fil de cette journée cruciale avec un air benoît et un ton de père de famille. Quand on sait ce qui s’est passé derrière cette façade lénifiante !

Mais revenons à ce mot : « Léser ». Toujours à la forme négative dans la bouche du Ministre « Ne pas léser ». Puisque l’agrégé de droit public qu’est M. Blanquer le dit ! Les candidats qui ont eu des résultats forcés, bidouillés, bidonnés, controuvés, leurs parents, la presse et toute la nation doivent le croire et convenir qu’une escroquerie n’est pasun préjudice. Mais que dire alors aux centaines de milliers de candidats qui ont passé le bac « officiel », le seul, le vrai, dont le ministre est garant ? Ceux-là n’ont bénéficié d’aucun avantage. Pas de maintien de la note de contrôle continu au cas où elle serait supérieure à celle du bac. La performance sèche du jour de composition. Désavantage de fait dans le cadre d’un examen national qui peut entrainer des centaines de milliers de recours juridiques. A raison. Car quoi de plus symbolique de l’égalité républicaine que le concours et l’examen, et parmi les examens, le baccalauréat ?

Non, la vraie raison qui a conduit M. Blanquer au putsch, c’est l’extrême urgence de ne pas perdre la face. Et tout a été bon. Mensonges, manipulations, falsifications, menaces, entorses au droit, mépris des personnels en poste ou en grève, et même de l’égalité républicaine.

Ce Ministre, il faut le rappeler, a fait voter une loi dite – et tous les mots pèsent leur poids – de l’Ecole de la confiance, dont l’article premier soumet les professeurs à un devoir d’exemplarité.

Après une journée si peu exemplaire et si peu glorieuse, il ne lui reste sans doute qu’à partir par la plus petite porte de son ministère.

Un dernier mot : il se dit ici et là que le mandat de M. Macron, dont M. Blanquer était jusqu’à présent la plus belle étoile, souffre parfois de cette triste arrogance de premier de la classe. On sait maintenant que ce n’est pas de l’arrogance, c’est du despotisme. Et ce n’est pas du tout, pas du tout la même chose.

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