Les seniors, arbitres des élections en Espagne*

La communication tout-Internet du nouveau parti de gauche espagnol, Podemos, ne parvient pas à atteindre une population du troisième âge en pleine expansion mais peu connectée.

La communication tout-Internet du nouveau parti de gauche espagnol, Podemos, ne parvient pas à atteindre une population du troisième âge en pleine expansion mais peu connectée.

Podemos, le nouveau parti politique espagnol de la gauche radicale, est aujourd’hui confronté à un sérieux problème : séduire les électeurs du troisième âge. L’enjeu est de taille, puisque l’acquisition de ces électeurs représente, en Espagne, la condition sine qua non d’une victoire au centre pour tout parti ayant l’ambition de gouverner.

L’Espagne se distingue des autres pays européens par son centre de gravité idéologique situé à gauche au sein de cette classe d’âge. Ce phénomène est dû à l’histoire particulière de l’Espagne et au régime autoritaire qu’elle a connu jusqu’à la fin des années 1970, qui a fait basculer cette partie de la population vers le socialisme afin de mieux symboliser la rupture démocratique du pays.

Peu politisés

Quarante ans plus tard, les seniors espagnols se montrent toutefois assez peu politisés, leur niveau éducatif étant inférieur à celui des nouvelles générations. Les problèmes de pauvreté monétaire auxquels ils sont confrontés ne les rendent cependant pas très différents du point de vue de l’analyse socio-économique des générations plus jeunes, qui subissent elles aussi de plein fouet une dégradation brutale de leurs conditions de vie depuis 2008 : selon les données de la Sécurité sociale, les retraités espagnols sont devenus en 2014 des personnes dont les revenus mensuels ne dépassent guère les 1 000 euros en moyenne, ce qui les classe très au-dessous du salaire annuel moyen brut espagnol, qui s’élève à 23 650 euros.

Quoi qu’il en soit, le vote des personnes âgées est devenu d’autant plus décisif qu’il correspond à la classe d’âge où le taux de pénétration de Podemos est le plus faible. Remporter, ou tout du moins pénétrer significativement ce segment, apporterait la garantie au parti de Pablo Iglesias d’accroître son poids électoral tout en affaiblissant ceux du Parti populaire (PP) et des socialistes du PSOE. En effet, malgré le fort impact de la crise économique chez les 65 ans et plus, seuls 5,4 % d’entre eux se disent prêts à voter pour la formation de Pablo Iglesias aux prochaines élections législatives.

Une des raisons évidentes de cette désaffection tient au média de prédilection de Podemos pour communiquer : Internet. Car, même si le nouveau parti a obtenu au cours des derniers mois des parts d’audience tout à fait respectables à la télévision, notamment sur la Sexta et la Cuatro, c’est d’abord et avant tout sur Internet qu’il a su se rendre visible en utilisant de puissants outils de communication tels que Facebook, YouTube, Appgree ou encore Reddit. C’est donc parce que les seniors sont assez peu coutumiers des nouvelles technologies, la télévision ou la radio restant chez eux le moyen le plus utilisé pour s’informer que les possibilités physiques mêmes de réception du message de Podemos auprès de cette cible ont été fortement restreintes.

Les difficultés auxquelles est confronté Podemos pour conquérir les électeurs les plus âgés tiennent également à l’ambiguïté idéologique (ni de droite ni de gauche) qu’entretient intentionnellement le parti pour des raisons tactiques. Les sondages indiquent que 50 % des 65 ans et plus se disent incapables de positionner Podemos sur un continuum gauche-droite, facteur qui inhibe d’emblée l’émission du vote, tandis que 26 % d’entre eux situent le parti à l’extrême gauche. Abandonner l’ambiguïté idéologique et se présenter comme une alternative de centre gauche permettrait donc au nouveau parti de mordre directement sur ces 50 % de seniors (soit 10,5 % de la population électorale totale) qui rencontrent des difficultés pour positionner idéologiquement le parti.

Fin du bipartisme

Sachant qu’une majorité des 65 ans et plus se positionne au centre gauche, un transfert de voix aurait quelques garanties de se produire. Ce déplacement de l’extrême gauche vers le centre gauche n’est toutefois pas dénué de risques, le principal danger étant de perdre le vote provenant de l’extrême gauche, qui représente 45 % de son électorat. La prochaine échéance électorale mettra normalement Podemos en situation d’obtenir une place majeure au sein de l’opposition, qui lui permettra d’exploiter opportunément une probable grande coalition entre les centres gauche et droit.

Cette situation créerait un déplacement accru du PSOE vers la droite, donnant ainsi l’occasion à Podemos d’apparaître comme l’unique alternative sociale-démocrate en se substituant au PSOE au centre de l’échiquier politique. Une majorité en 2019 aux élections législatives serait ainsi obtenue après coup, grâce à une alliance avec Izquierda Unida pour récupérer les voix d’extrême gauche perdues lors de ce changement de positionnement. Podemos a donc tout intérêt à ce qu’une grande coalition se forme entre le PP et le PSOE, et ce afin de parachever la dilution du bipartisme déjà commencée en 2011 avec l’approbation conjointe du PP et du PSOE sur le pacte de stabilité budgétaire. Cette nouvelle configuration lui permettrait d’aborder les élections législatives de 2019 sous de meilleurs auspices qu’en 2015.


Marco Alagna

* Texte paru dans Le Monde des 4 et 5 janvier 2015 - Débats

 


 
J'ajoute ici à l'attention du lecteur quelques informations complémentaires :

- En Espagne, la population des 65 ans et plus correspond en 2014 à 8 438 497 personnes selon la statistique officielle, c'est-à-dire 17,3% par rapport à l’ensemble de la population et 21% de l'électorat. Le vieillissement de la population a fait doubler en 30 ans ce segment électoral, et selon certaines projections démographiques celui-ci devrait représenter à l’horizon 2040 près de 37% de la population en âge de voter. 

- Le moindre degré d’instruction des Seniors s’explique essentiellement par le fait que cette génération plus ancienne a conservé un fort ancrage dans la ruralité, le secteur primaire ayant représenté en Espagne le principal secteur pourvoyeur d’emplois jusque dans les années 1960 aux côtés d’une industrie encore assez peu développée.

- Une alliance entre les centres droit et gauche parait inévitable en cas de victoire de Podemos aux prochaines élections législatives. Podemos n'aura donc, selon toute vraisemblance, pas d'autre choix que d'inscrire son entreprise de conquête du pouvoir dans une stratégie à long terme. 

- La probable persistance des difficultés économiques en 2019 renforce la validité de cette stratégie à long terme, les prévisions du FMI relatives au taux de chômage en Espagne se situant pour cette autre année électorale autour de 18%. 

 

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