Les clefs du dernier scrutin en Espagne et les enjeux pour les mois à venir*

Les bons scores de Podemos aux dernières élections préfigurent l’émergence d’une nouvelle ère politique en Espagne marquée à la fois par l’apparition d’une configuration quadripolaire inédite et la montée en puissance du vote protestataire.

Les bons scores de Podemos aux dernières élections préfigurent l’émergence d’une nouvelle ère politique en Espagne marquée à la fois par l’apparition d’une configuration quadripolaire inédite et la montée en puissance du vote protestataire.


Le rapport de force entre la gauche et la droite se rééquilibre

L’incapacité de Zapatero en 2011 à faire face à l’ampleur de la crise économique avait permis à la droite de Mariano Rajoy  d’enregistrer des scores historiquement hauts aux précédentes élections municipales et régionales. Dix points d’écart séparaient alors le PSOE et le PP. Il n’y en a aujourd’hui plus que deux entre les grands partis traditionnels, ce rapport de force correspondant à celui qui structure le clivage gauche/ droite en Espagne depuis 20 ans à ce type d’élection (voir ci-dessous).

 

 

Une analyse au "microscope "des différents scores obtenus par la gauche et la droite aux élections municipales de 2011 révèle en outre que les résultats exceptionnellement élevés des conservateurs n’étaient pas tant dus à une véritable adhésion à leur programme qu’à une sanction sévère infligée au PSOE ; celui-ci voyait le nombre de ses électeurs se réduire de 1 500 000 par rapport aux dernières élections municipales tandis que les conservateurs n’en attiraient que 560 000 de plus. C’est donc à un rééquilibrage des forces auquel nous assistons aujourd’hui, qui permet à la gauche de réoccuper le devant de la scène même si elle se retrouve plus émiettée qu’il y a quatre ans, et que le PSOE est plus affaiblie qu’il y en a huit. La nouveauté par rapport aux précédents scrutins réside dans le fait que le soutien global des Espagnols au bipartisme accuse depuis dimanche dernier une baisse très significative : 52% dimanche dernier contre 65% en 2011, et 71% en 2007.

Les élections municipales et régionales en Espagne sont d’ordinaire présentées comme des élections intermédiaires qui esquissent les grandes tendances des élections législatives suivantes. En effet, lorsque l’on se penche sur les élections de 2011, on constate que le caractère anormalement élevé des scores obtenus par le PP au mois de mars 2011 se confirme huit mois plus tard au moment des législatives. Cette tendance s’accentue même considérablement, puisque le PSOE perdait plus de 4 300 000 électeurs par rapport aux précédentes élections tandis que le PP n’en gagnait que 550 000, comme cela apparait ci-dessous sur la dernière partie du graphique rouge située à droite.

 

 

Il n'est donc pas interdit de penser que la tendance observée la semaine dernière se confirme elle aussi, voire s’amplifie dans les six prochains mois, même si la nouvelle configuration quadripolaire et le jeu des alliances qui en découle rendent pour le moment les mouvements d’opinion plus complexes et plus incertains qu’auparavant. Les anticipations d’alliances nationales que les pactes locaux entre les nouveaux et les anciens partis vont à partir de maintenant susciter dans l’opinion sont en effet susceptibles d’impacter aussi bien Podemos que Ciudadanos (C’s) dans un sens difficile à anticiper, un brouillage de leur message de rupture avec les partis traditionnels n’étant pas à exclure auprès des électeurs les plus fluctuants.

 

Continuer à se distinguer tout en s’institutionnalisant

Le nouveau système des partis amène aujourd’hui Podemos et C’s à devoir dépasser une contradiction fondamentale : décider d’alliances qui assureront la gouvernabilité des régions et des municipalités tout en cherchant à minimiser les probables hémorragies d’électeurs que de telles alliances pourraient leur occasionner aux prochaines élections législatives. Cette posture particulièrement délicate a par exemple conduit Albert Rivera à déclarer dès le lendemain des élections que la tenue de primaires au sein du PP représentait la condition non négociable d’une alliance avec ce dernier, étant donné que son parti n’était « ni la béquille ni le complice du bipartisme », tenant ainsi à s’en distinguer tout en ouvrant la porte à de possibles accords avec les conservateurs. Podemos, lui, se retrouve dans une posture analogue vis-à-vis du PSOE à Madrid, ainsi que dans d’autres grandes villes comme Saragosse ou Cadix. Après les attaques que Pablo Iglesias n’a cessé d’asséner au PSOE tout au long de la campagne, il va désormais s’agir pour la gauche radicale de démontrer qu’elle est capable de lui permettre de gouverner tout en continuant d’incarner la rupture avec « la caste » politicienne. On voit bien à quel point l’équation est compliquée à résoudre pour les nouveaux partis, tant les contradictions sont grandes et a priori inextricables.

Toutefois, la double possibilité d’alliance à gauche et à droite qui s’offre à C’s, du fait même de sa position au centre (a contrario de Podemos qui ne dispose que du PSOE comme choix d’allié), permettra peut-être aux centristes de s’affranchir de cette contradiction s’ils décidaient de s’allier dans certaines municipalités avec le PSOE, ce qui relativiserait l’accusation selon laquelle ils ne seraient qu’une simple protubérance du PP. De l’autre côté de l’échiquier politique, beaucoup d’électeurs socialistes souhaiteraient que des alliances entre les Socialistes et Podemos soient scellées pour chasser les conservateurs au pouvoir, malgré les dangers réciproques de cannibalisation que ce type d’alliance présupposent pour les deux partis.

Quoi qu’il en soit, les résultats de dimanche dernier n’invalident aucunement le choix tactique du recentrage opéré il y a quelques mois par les têtes pensantes de Podemos. Bien au contraire : l’effondrement des néo-communistes d’Izquierda Unida (IU), phagocytés en grande partie par Podemos, semble désormais acquis malgré son récent virage au centre. Par ailleurs, les socialistes, conscients du risque de « pasokisation » qui existe pour leur formation, ont tout intérêt à s’allier avec Podemos afin de recréer une ligne de démarcation entre eux et les conservateurs. Ce rapprochement entre les deux formations de gauche posera inévitablement dans les semaines et mois à venir la question des points de convergence réels qui existent entre elles, mais aussi, et surtout, celle des divergences, notamment sur la nécessité pour l’Espagne de continuer à conduire ou non des politiques budgétaires responsables et équilibrées (austérité).

 

Gagner la confiance des seniors pour mieux parvenir au centre 

Les nombreux appels du pied adressés par Pablo Iglesias au cours de la dernière campagne à l’attention des seniors ne laissent planer que peu de doute sur la stratégie que la gauche radicale s'emploiera à mettre en œuvre dans les six prochains mois pour tenter d’améliorer ses scores électoraux, notamment au centre gauche. Ses discours incluant les personnes nées avant la transition démocratique dans la dynamique de changement social qu’il souhaite impulser au pays montrent combien cette « autre » Espagne qui vote indéfectiblement au centre est nécessaire à tout parti ayant la prétention de gouverner. Le nouvel ancrage local de Podemos, de même que le rôle d’opposant dont il disposera normalement dans l’hémicycle du Parlement après les  élections législatives lui permettront toutefois d’obtenir une présence accrue dans les médias traditionnels et de renforcer sa visibilité auprès de ce segment. Il convient de rappeler que les seniors en Espagne se positionnent majoritairement à gauche. A l’inverse de ce qu’une lecture rapide des études d’opinion se focalisant uniquement sur les intentions de vote pourrait laisser penser (26,4% d’intention de vote pour le PP contre 15,9% pour le PSOE), l’observation détaillée des échelles d’auto-positionnement idéologique du Centro de Investigaciones Sociologicas (CIS) fait apparaitre que 49,7% d’entre eux se positionnent à gauche (en rouge) contre 31,3% à droite (en bleu).

 

 

Ce fait contre-intuitif, qui s’explique par des facteurs historiques, va à l’encontre d’une idée reçue selon laquelle les seniors seraient en Espagne majoritairement de droite en raison de leur plus grande propension au catholicisme et au nationalisme[1]. Devenus propriétaires au cours des trois précédentes décennies et disposant de biens à défendre, ils seraient en outre plus enclins à l’égoïsme. En réalité, l’opinion de cette classe d’âge relativement peu politisée se révèle surtout versatile et sensible à la conjoncture, son comportement électoral tendant à se caractériser par un changement de sympathie partisane assez systématique en faveur du parti de l’opposition à la fin de chaque législature. Alors qu’elle a voté majoritairement à gauche en 2004  et 2008, elle vote depuis l’année 2011 majoritairement à droite sous l’effet du gel des pensions et des hausses d’impôts instaurés par Zapatero en 2010.

 

 

Les transformations sociologiques majeures qu’a connues l’Espagne au cours des trente dernières années ont créé un fossé générationnel en termes de mœurs, de niveau de formation, de politisation, de maitrise des nouvelles technologies, d’accès à la propriété et de niveau de vie. La dernière grande étude de l’Institut National de Statistiques espagnol (INE) révèle ainsi que les seniors se retrouvent moins exposés que les autres classes d’âge au risque de sombrer dans la pauvreté. Comme le montre le graphique ci-dessous, à l’inverse de qui s’est produit dans les catégories plus jeunes, ce risque n’a paradoxalement pas cessé de diminuer en dépit de la crise économique (courbe verte), essentiellement parce qu’un très grand nombre d’entre eux est propriétaire de son logement.

 

Les 8,4 millions de retraités qui vivent en Espagne ont en outre bénéficié d’un maintien de leur niveau de retraite (850 euros en moyenne) malgré la survenue récente d’un cycle déflationniste et des baisses de salaire décidées pour près d'un tiers des actifs. Mais ces apparents bons chiffres qui pourraient expliquer l’une des raisons pour lesquelles les seniors maintiennent leur confiance envers le bipartisme masquent en réalité une véritable bombe à retardement. Le fond de réserve de la sécurité sociale qui gère le budget des retraites pourrait être amené à s’épuiser dans les cinq prochaines années. L’expansion démographique des seniors particulièrement rapide en Espagne, conjuguée au chômage de masse (près d’un actif sur quatre) crée des tensions de plus en plus fortes sur le système par répartition. Le graphique ci-dessous montre que le nombre d’affiliés diminue rapidement depuis le début de la crise tandis que le nombre de retraités, lui, ne cesse d’augmenter.

 

 

Ainsi, au rythme où vont actuellement les choses, et si rien ne change sur le front de l’emploi, ce fond de réserve s’épuisera en 2017 selon les prévisions de plusieurs cabinets d’étude. Le gouvernement au pouvoir n’aura alors pas d’autre choix que de baisser le niveau des retraites de 40% pour remettre le système en situation d’équilibre et assurer sa pérennité.

Relativement épargnés jusqu’ici par les effets de la crise, les seniors pourraient donc bien à l’aune des trois prochaines années connaitre une brusque aggravation de leur situation socio-économique. C’est un pan gigantesque de la population connu pour sa sensibilité au facteur économique qui pourrait retirer sa confiance au bipartisme, si les chiffres du chômage ne s’améliorent pas significativement d'ici 2017.

 

Marco Alagna

 

* Publié dans Le Monde le 27.05.2015 (version courte) : http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/05/27/podemos-n-est-pas-sans-contradictions_4641846_3232.html

 

 

 


[1] Les mises en garde méthodologiques du CIS au sujet de la fidélité psychométrique des échelles d’attitude « biaisées à gauche dans des proportions difficiles à évaluer », et qui réfuteraient la thèse du positionnement à gauche des seniors doivent être relativisées. Pourquoi ? Le CIS nous explique en effet sur sa page Web que « l’utilisation d’une échelle graduée de 1 à 10 produit cet effet indésirable, car lorsqu’on étudie les pourcentages de réponse obtenus sur chacun des points de cette échelle, on observe que le point 5 représente en réalité un point modal  (celui sur lequel le plus de personnes se positionnent). Ceci semble indiquer que les personnes interrogées perçoivent le point 5 comme une valeur médiane les positionnant au centre, comme le ferait une échelle graduée de 0 à 10 où le point 5 correspondrait précisément à la médiane ». Mais cet argument psychométrique rencontre lui-même une limite : les échelles de positionnement idéologique du PP, du PSOE, de Podemos et de IU montrent sans ambages que les enquêtés discriminent parfaitement la gauche et la droite sur celles-ci. Le point 5 n’y est pas perçu comme « un point médian» correspondant à la valeur la plus fréquemment choisie dans l'échantillon, autrement dit au mode comme l'affirme le CIS, mais plutôt comme celui qui ferme l’espace de la gauche. A l’inverse, le point 6 est parfaitement perçu comme celui qui ouvre l’espace de la droite.



 

 

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