Le porno et la société, ou la théorie de l'œuf et la poule

Le porno fait partie du quotidien de millions de personnes dans le monde, faisant de cette industrie l’une des plus puissantes et controversées, avec un chiffre d’affaires de 100 milliards de dollars en 2017. Racisme, sexisme ou encore apologie de la pédophilie sont associés à cette industrie. Mais la société influence-t-elle l’industrie du porno ou le porno nous influence-t-il ?

Sujet difficile, voire sujet tabou. Même si les généralités sont nos ennemies, on peut presque affirmer que tout le monde, de manière voulue ou non, a été amené à voir du porno dans sa vie. Que ce soit à travers les pubs oppressantes des sites de streaming ou encore par choix, sur des plateformes bien connues, on en a déjà vu. Le contenu pornographique a évolué au cours du temps. Fut un temps, le terme pornographie relevait de l’étude de la prostitution, car en grec, « porné » signifie « prostitué ». Par la suite, le terme a évolué. Le porno est un contenu qui a pour but de nous exciter sexuellement. On peut donc dire qu’il a toujours été présent, car déjà à l’époque de l’Antiquité, on pouvait voir dans certaines maisons closes à Pompéi, des fresques représentant des positions sexuelles. 

Le porno a vécu son âge d'or dans les années 70 au cours de la révolution sexuelle américaine. S’il a pu être sous forme de magazine, de cassettes et de DVD, il est désormais facilement accessible, la plupart du temps, gratuitement, et sur Internet. Internet, meilleur ami de la libéralisation de chaque chose, pour le meilleur et pour le pire. Le porno possède des aspects positifs comme négatifs. Pour certains, l’objectif de la pornographie est de nous mener à la masturbation, une chose positive à la base qui nous permet de connaître notre corps et nos désirs. Mais selon d’autres personnes, nos désirs pourraient être souillés et trafiqués par le manque de réalisme de l’industrie pornographique. Des femmes qui jouent la comédie, faisant croire aux hommes qu’il est très simple d’offrir à la gente féminine un orgasme en cinq minutes, c’est erroné. Montrer des scénarios où les hommes noirs sont constamment dans des rôles sans aucune émotion, faisant d’eux des « bêtes sexuelles », se reposant sur des clichés coloniaux, c’est erroné. Le porno est donc rempli de vidéos nourrissant des idéologies sexistes et racistes, mais ce n’est pas tout. On retrouve également des scénarios se déroulant dans des situations incestueuses ou encore pédophile. Un beau-père et sa belle-fille, un prof et son élève, deux cousins ensembles... Bref, des scénarios racontant des situations illégales pullulent sur ces plateformes et font polémique.

Mais on s'interroge : est-ce que l’industrie du porno poste des vidéos racontant des histoires incestueuses et pédophiles, car elles sont là, présentent dans chaque strate de notre société, chez les très pauvres comme chez les très riches (La familiale grande de Camille Kouchner nous le rappelle), ou accentuent-elles la présence de celles-ci dans notre réalité ? 

D'après une étude réalisée par l'IFOP en 2014, l'épilation intégrale est de plus en plus répandue chez les jeunes filles. Elle est omniprésente dans les pornos, et on ne peut fermer les yeux sur le fait qu'elle soit associée aux jeunes filles pré-pubères. Bien sûr, si en tant que jeune femme, vous ressentez l'envie de vous épiler, personne ne va vous blâmer, mais il est légitime de se demander si cette envie n'a pas été implantée dans l'esprit commun par l'univers du porno, lui-même dirigé et nourri par des hommes exploitant des clichés et désirs sombres et anciens. Richard Poulin, professeur de sociologie à l'Université d'Ottawa, et l'auteur de Sexualisation précoce et pornographie (2009), disait à nos confrères du Monde en 2012 que "La pornographie, en nous bombardant d'images de jeunes filles hypersexualisées, a affecté la culture en profondeur (...) Désormais, on sexualise les jeunes filles en même temps qu'on infantilise les femmes. Dans l'imaginaire collectif, il faut que la femme soit toujours plus jeune pour être belle."

Il suffit de s'attarder deux secondes sur le fameux exemple de l'écolière. Taper "écolière" sur Google équivaut à taper "écolière sexy". On tombe sur des images de jeunes femmes habillées de manière "osée" dans des poses lascives, nous rappelant encore une fois cette sexualisation presque assumée des jeunes filles mineures.

Dans beaucoup de contenus pornographiques, la violence réside. Une violence consentie entre deux adultes MAJEURS ne pose aucun souci, a priori. Mais le problème avec le porno, est qu'il laisse sous-entendre, s'il n'y a pas d'avertissements, que c'est la norme, que c'est la définition générale du plaisir. Or, ce n'est pas le cas.

L'excellente série Euphoria, traite magnifiquement du danger pour les jeunes générations, de croire que tout ce qu'on voit dans le porno est réel. Au cours du premier épisode, il y a ce personnage appelé Cassie, qui décide d'avoir un rapport sexuel avec son petit ami, McKay. Ce dernier décide de la saisir par le cou, pratiquant une sorte de strangulation. Elle est effrayée, ne pouvant plus respirer. Le manque de communication et cet automatisme, très hétérosexuel, qui est de croire que l'homme peut deviner chaque désir féminin, étaient déjà agaçants, mais sa réponse face à la peur de sa petite amie était encore plus significative : "je pensais que tu allais aimer". Il l'a crût, car il l'a vu un million de fois sur plusieurs plateformes de streaming pornographique.

Alors que faire ? Supprimer le porno ? Non. Et puis déjà, ce n’est pas possible. Le porno ne va pas disparaître, il sera juste plus difficile d’accès, mais les jeunes le trouveront quand même. Comme le souligne Les Inrocks, cela va juste découler sur une utilisation du dark web, où se trouve encore plus de contenu illégal d'un point de vue pornographique. Et puis, comme bien souvent, la solution réside dans l’éducation. Dire à ses enfants, car ils finiront par y être confrontés, que le porno n'est pas une bible sexuel, ni une constitution du désir et du rapport humain, et encore moins la vraie vie. De plus, il faut éduquer notre société d’un point de vue plus global. Car qui influence qui ? Si on prend l’exemple des multinationales, certaines cellules de ces dernières vont chercher à innover, car l’innovation est importante pour accentuer ses richesses et sa situation de monopole sur le marché. Mais il y a aussi des cellules qui travaillent avec des éléments déjà découverts, déjà présents. Certaines entreprises ne font que répondre à une demande du public. 

C’est comme la théorie de l’œuf et la poule. C’est compliqué, et on peut deviner que les deux réponses sont un peu vraies. Au commencement, une partie de la société a dû influencé l'industrie du porno. Mais, désormais, il est temps de briser ses clichés anciens afin d'aider cette nouvelle génération qui ne naît plus forcément, baignée dans ces mêmes clichés. Peut-être que s'il y avait beaucoup moins de violence dans les vidéos pornographiques, McKay dans Euphoria, n'aurait pas eu le réflexe de saisir Cassie par le cou.

L’autre vérité, c’est que faire disparaître le porno ne fera pas disparaître ces horribles choses que sont la pédophilie, l’inceste, ou encore le racisme ou le sexisme. Bien sûr, changer cette industrie pourra certainement participer à une représentation différente. Certaines chaînes ne nourrissent plus un fantasme malsain, mais essayent de changer la donne. On retrouve maintenant des chaînes où le romantisme est mis en valeur, où les minorités ne jouent plus les mêmes rôles rébarbatifs et racistes. En décembre dernier, Pornhub a purgé son site, se débarrassant de plus de 8 millions de ses vidéos après avoir été accusé de laxisme par rapport aux contenus illégaux. Une action qui n'est pas négligeable de la part du géant du porno, le même qui avait créé un nouveau genre de porno pour sauver les abeilles. Un début quant à la quête d’un monde où l’on pourra profiter du plaisir sexuel, un plaisir pur et naturel, qui ne sera pas gâché par des concepts humains et malsains. 

Marcus BELLONNE 

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