le Grand Prix 2020 de l'Escamotage des Biens Publics

Escamoter des biens publics consiste à faire disparaître des parties du domaine public à son profit, malgré les lois, malgré leur utilité collective, sans aucune contrepartie et sans que personne n’ait rien à redire.

Escamoter des biens publics consiste à faire disparaître des parties du domaine public à son profit, malgré les lois, malgré leur utilité collective, sans aucune contrepartie et sans que personne n’ait rien à redire.

Je propose d’attribuer tous les ans un Grand Prix aux meilleurs escamoteurs de biens publics afin de les mettre en lumière, eux qui en général font tout pour rester discrets. Ils ont l’art de nous faire habilement les poches tout en nous faisant « rêver ». Leur inventivité est sans bornes.

On comprend quelquefois le tour de passe-passe, qui ressemble par exemple à un tour de bonneteau, mais il est alors trop tard.

Voici pour cette année 2020 un joli tour de bonneteau qui m’amène à proposer 3 artistes pour le Grand Prix de l’escamotage des biens publics, trois artistes dont nous avons pu admirer les talents … à nos dépends.

Le trio, classique, est composé d’un maire, ici Vincent Jeanbrun, porte couteau de Valérie Pécresse et maire de L’Haÿ-les-Roses, un promoteur, ici Emerige, très médiatique, et, entre les deux, un aménageur, ici la célèbre SEM92, devenue Citallios.

La volonté du trio de choc est tout simplement d’escamoter un grand terrain qui fait partie du domaine public, remarquablement bien situé, pour y construire une résidence de luxe qui va rapporter un maximum d’argent, et cela, sans avoir à payer le terrain, ce qui est théoriquement interdit par la loi. Le trio a jeté son dévolu sur un square de 7000 m2 qui jouxte la Roseraie de l’Haÿ, aménagé initialement en 1936 pour servir de bouclier et d’écrin à la Roseraie, une magnifique Roseraie, la première au monde. Les appartements de la résidence auront vue plongeante sur les magnifiques collections de roses anciennes et seront donc très convoités. En dehors des heures et périodes d’ouverture, les roses magnifiquement agencées leur seront réservées. Un lieu exceptionnel dans la région parisienne. Quitte à escamoter, autant escamoter un gros portefeuille.

Alors, pour comprendre l’escamotage, c’est à dire comprendre comment ce square arboré va disparaître tout simplement pour laisser place à la résidence, sans que les l’Haÿssiens puissent empêcher le coup et sans contrepartie.

j-bosch
Il faut regarder le célèbre tableau de Jérôme Bosch, l’escamoteur. On y voit un bateleur faire un tour de bonneteau devant un groupe de badauds. Derrière un spectateur fasciné qui se penche pour comprendre, on remarque un complice se saisissant délicatement de sa bourse.

Cette scène s’applique parfaitement à nos artistes.

Dans le jeu de bonneteau, le bateleur joue avec trois gobelets. Il met une pièce sous un gobelet, déplace les gobelets devant les spectateurs et comme par magie, la pièce passe d’un gobelet à l’autre. Quand on observe la scène côté bateleur, on comprend évidemment tout de suite le truc. Belles démos sur Internet pour apprendre le tour de passe-passe …

 

Ici, le bateleur est le maire  de la ville, Vincent Jeanbrun. Le nouveau jeu de bonneteau inventé par nos trois nominés au Grand Prix de l’Escamotage, est un jeu qui se joue avec trois enveloppes posées sur trois coffres qui contiennent des comptes en banque et des titres de propriété, respectivement de la « commune de l’Haÿ » du « promoteur » et de l’ « aménageur ».

Les trois partenaires font des transactions à l’aide des enveloppes où ils peuvent glisser des

chèques, ou bien les titres de propriétés de terrains, sortis des coffres, et se les échanger, sous le contrôle attentif des spectateurs. Sur l’enveloppe, afin que les spectateurs puissent bien suivre la régularité et l’intérêt pour eux des transactions, le maire V.Jeanbrun colle des étiquettes, des images, des gommettes pour expliquer le contenu de l’enveloppe.

Sur l’enveloppe du promoteur Emerige, il colle l’image d’une résidence de luxe avec l’étiquette «très beaux appartements à vendre avec vue exceptionnelle sur la Roseraie » et des images d’un jardin d’Eden au pied de la résidence, avec ses arceaux de rosiers entrelacés et ses lourdes et hautes grilles protectrices. Ces appartements seront vendus à de riches acheteurs privilégiés et cet apport d’argent frais (pour le promoteur) va, dit le maire, « valoriser » la Roseraie et la commune. Pour que les spectateurs soient encore plus satisfaits, l’enveloppe du promoteur se couvre de belles étiquettes « Emerige, Rêver, aimer, ériger », « Emerige, promoteur-mécène de l’art contemporain », « grand concours labellisé par le ministère de la culture, et financé par Emerige, une construction, une œuvre »., « visite gratuite du Château de Versailles offerte par Emerige aux enfants défavorisés de l’Haÿ»

Sur l’enveloppe posée sur le coffre du milieu, celui de   l’aménageur Citallios (SEM92), le maire V.Jeanbrun colle une belle étiquette alléchante, « le Cœur de ville qui va redynamiser l’Hay » ainsi que l’image d’une grande place entourée de grands immeubles, la résidence de luxe Emerige qui « valorise la Roseraie » vue côté ville avec un supermarché, une brasserie. Il complète avec des gommettes de petits personnages qui ont l’air très heureux d’être là sur cette place au soleil, « une grande place à vivre de 5000m2 ». C’est censé représenter le cadeau que l’aménageur va offrir aux L’Hayssiens, contre évidemment une petite contrepartie financière. Alors que le promoteur va vendre ces appartements très cher à de riches propriétaires, l’aménageur va vendre à prix d’ami le « Cœur de Ville et sa grand-place  à vivre » aux L’Hayssiens. Quels chanceux !.  

Il faut donc, explique le maire V.Jeanbrun, mettre une petite contrepartie financière dans l’enveloppe de la Commune, pour ce Cœur de Ville. Alors il met un petit chèque de 4 millions d’euros, tirés du coffre de la Commune, qu’il appelle « une subvention à l‘aménageur ». Puis il dit qu’il manque encore un peu d’argent pour payer « la grand-place à vivre. Alors, il rajoute le titre de propriété du square arboré de 7000m2 qui protège la Roseraie. Pour montrer que ce n’est pas grand-chose, juste un complément à la subvention en numéraire de 4 millions d’euros, il colle sur l’enveloppe de la Commune l’étiquette « subvention à l’aménageur, en nature, par transfert d’un certain nombre de biens, estimé au total à 800 000 euros ». Pour justifier cette estimation auprès des spectateurs qui se rappellent d’un grand terrain arboré, il colle une étiquette « parking, accessoire de voirie » parce qu’il a laissé des voitures se garer dans le square, et pour s’assurer que les L’Hayssiens seront bien contents de s’en débarrasser, il colle aussi l’image d’une épave avec une flaque d’huile de vidange bien noire. C’est même l’aménageur qui prendra en charge le nettoyage, c’est cadeau !

 

Le maire-bateleur dit alors aux spectateurs L’Haÿssiens : « Regardez, grâce à moi, on va échanger notre parking plein d’épaves et d’huile de vidange contre la belle « place à vivre  du nouveau Cœur de ville » proposée par l’aménageur! Le maire-bateleur procède alors à l’échange des deux enveloppes sous le regard des spectateurs qui sont censés l’encenser : l’enveloppe avec l’étiquette « le Cœur de ville  qui va redynamiser l’Haÿ» rejoint le coffre des l’Haÿssiens, et en échange l’enveloppe qui contient le titre de propriété du square arboré passe sur le coffre de l’aménageur, puis cette même enveloppe avec le titre de propriété à l’intérieur sur le coffre du promoteur, avec en plus, un petit cadeau du maire, un précieux permis de construire. Le promoteur peut alors construire et vendre les appartements de la résidence avec vue exceptionnelle sur la Roseraie. Parmi les spectateurs, un contrôleur sourcilleux fait remarquer que les appartements vendus surplombent la Roseraie et risquent d’en dégrader les qualités de chef d’œuvre, puisque le square arboré qui servait d’écrin est remplacé par cette grande résidence. Le maire-bateleur rajoute alors sur l’enveloppe du promoteur des gommettes d’arbres devant la résidence côté Roseraie, pour « cacher la résidence à la vue des visiteurs de la Roseraie ».

Voilà , le tour est fini. Les spectateurs l’Hayssiens devraient être ravis du beau cadeau qu’on leur fait.

 

Mais il y a un grain de sable imprévu. Une spectatrice qui a l’habitude de jouer aux gommettes avec ses enfants dit au maire-bateleur : « Stop, y a un truc ! » 

Elle corrige alors les étiquettes. Sur l’enveloppe du promoteur, elle enlève les gommettes des arbres ajoutées par le maire-bateleur, en faisant remarquer que ce rideau d’arbres censé cacher la résidence va mettre des dizaines d’années à pousser. Elle fait ainsi réapparaitre la résidence qui surplombe la roseraie et qui dégrade le chef d’œuvre. Sur l’image « Cœur de ville », récupérée par les l’Haÿssiens, elle enlève les gommettes des grands immeubles et des jardins puisqu’ils n’appartiennent pas aux l’Haÿssiens et sont interdits d’accès pour les non-résidents, et elle laisse la seule propriété publique accessible aux l’Haÿssiens, un petit triangle de pavés, l’équivalent de deux trottoirs. Elle enlève les gommettes des personnes heureuses au soleil puisque ces trottoirs vont être en réalité à l’ombre des immeubles et elle les remplace par des gommettes de voitures puisque la rue va être encombrée d’une intense circulation. Elle ouvre l’enveloppe posée sur le coffre des l’Haÿssiens pour leur montrer qu’il n’y a plus rien dedans, qu’ils ont en réalité tout perdu. Et pour faire comprendre la somme perdue en réalité par les L’Hayssiens, elle inscrit sur l’enveloppe le prix réel du terrain donné en subvention à l’aménageur et récupéré par le promoteur, 14 millions d’euros au prix promoteur… Avec les 4 millions de subventions, cela fait 18 millions d’euros sans rien en échange! Le bilan est tout autre que celui présenté par le maire. Le grand cadeau aux L’Hayssiens se révèle être une grande arnaque.

 

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Le travail n’est pas tout à fait fini pour le maire-bateleur. La scène qui décrit très bien la fin de l’histoire est la scène-culte du film « Touche pas au grisbi ». On y voit trois filous dans l’arrière salle d’un bistro, en train de se partager les billets du casse qu’ils viennent de faire. Ils appellent la serveuse pour commander une bouteille, mais la serveuse, étonnée du spectacle des billets, a le malheur d’y toucher en disant « c’est quoi ça ? ». Le chef de bande, excédé, lui attrape le poignet et lui dit la phrase culte « Touche pas au grisbi, salope ! ». Dans notre histoire de 2020, le maire-bateleur attaque en diffamation la spectatrice-salope qui a dit « c’est quoi ça ? » en montrant la réalité des trois enveloppes, de leurs images et de leurs contenus. Dans notre histoire, le maire se met à crier haut et fort « La diffamatrice attaque l’honnêteté des services municipaux ! Je demande la protection du maire pour que la commune paie les frais d’avocats ! »

Alors la spectatrice-salope pense que ces trois artistes qui ont revisité deux grands classiques en se faisant, grâce à un escamotage, un max de grisbi, méritent bien un Grand Prix de l’escamotage  des biens publics! !

 

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