Identité·s

Depuis l’ouverture en fanfare du délire identitaire, rhétorique de guerre civile, rejets en miroir ; on ne sait que s'opposer. Je tente de déconstruire, avec l'angle restreint de l'immigration en interrogeant l'identité, source du déferlement de haine (et de panique de l'altérité), dont on a été incapable de se départir. Pour reconstruire à partir du réel, conditionner un souffle, on étouffe.

« Comment part une personne ?

Pourquoi part-elle ? Vers où ?

Avec un désir que rien ne peut vaincre

Ni l’exil, ni l’enfermement, ni la mort

Orphelins, épuisés, ayant faim, ayant soif

Séculaires et sacrés

Ils sont arrivés en défaisant les nations et les bureaucraties 

(…)
Ils passent et ils nous pensent

Les morts que nous avons oubliés

Les engagements que nous avons pris et les promesses

Les idées que nous avons aimées

Les révolutions que nous avons faites

Les sacrements que nous avons niés

Tout cela est revenu avec eux. »

Ces mots de Niki Giannari viennent tout droit du camp de réfugiés d’ Idomeni, où ceux qui veulent passer ne peuvent reculer et sont empêchés d’avancer.

De quoi avons-nous peur, si ce n’est de nous-mêmes, de cette identité qu’ils nous renvoient en nous tendant un miroir initiatique, depuis nos frontières et nos murs, où on les maintient prisonniers ?

Que croit-on conjurer par cette panique qu’on appelle culturelle, devant l’étranger, l’altérité ?

Celui qui est désubjectivé, à qui l’on peine à reconnaître dignité et droits, est dans la misère. Craindre son étrangeté, sa différence, son altérité, n’est-ce pas le faux-nez plus ou moins inconscient de la peur de sa misère ?

Car il n’est pas ostracisé, le migrant provisoire, quand il est touriste de masse, pur consommateur plus que voyageur, en prenant folklore et spiritualité comme un Disneyland culturel, en détruisant la beauté à la faveur d’un décor de plus en plus carton pâte, sans réalité tangible ; et sans jamais rencontrer l’autre.
Ni celui qui avec son Capital, s’invite de façon permanente, en maître, sa religion n’ayant soudainement plus d’importance à la lueur de ce nouveau critère.
On ne brandit pas non plus l’identité pour lutter face à l’uniformisation dangereuse que porte la gentrification de toutes ces capitales globalisées à travers le monde, dont l’évolution culturelle ressemble plus à un commun économique mondialisé de pratiques, inerte, franchisé, corrompu, qu’à leurs traditions locales, ou à l’identité de leurs pays respectifs.

Y aurait-il une hospitalité à géométrie variable et un respect de l’autre dans son humanité bien plus soumise à la misère qu’il porte qu’à son origine, sa culture ou sa couleur ?

La lutte des classes serait-elle en train de se globaliser ? Les soulèvements populaires qui fleurissent partout autour du globe, liés à la nécessité, aux conditions de vie, à l’exaspération du monde néolibéral, tyran abruti dénué de sens, sont une réponse comme un sursaut d’espoir, de désir increvable de lutter, de créer.

L’humanité, à commencer par Homo Sapiens, est un migrant, et c’est précisément grâce à ce mouvement que l’espèce survit, suivant la nourriture et fuyant l’hostilité des environnements.
Il n’existe pas d’identité pure, de culture hermétique, c’est comme la conscience « tout au chaud volets clos elle s’anéantit ». Une frontière est belle une fois franchie, traversée, et surmontée dialectiquement si on veut la symboliser. Les migrations ont un nom au sens anthropologique : la culture. Celle qui fait des humains des être capables. Capable de parler, de travailler, de produire de l’art, de vivre en société politique. Lorsqu’une société confond l’étranger avec le danger et qu’elle invente des institutions entretenant cette confusion paranoïaque, elle perd sa culture, c’est à dire sa capacité à être une civilisation.

En 1943, Hannah Arendt écrivait : « Les réfugiés allant de pays en pays représentent l’avant garde des peuples qui les accueillent ». C’est ce qui peut nous arriver de mieux, car ils nous extirpent de notre nombril aux airs de Caverne, de notre fin de l’histoire toxique, de cet étouffement ; en nous permettant de réactualiser nos valeurs, par cette méthode si nécessaire de décentration, jetant une lumière crue sur notre réalité. Il nous permettent de répondre à cette question essentielle : quelle humanité voulons-nous être ? Et quelle humanité sommes-nous en train de définir en « gérant » les migrations de cette façon ?

Cette humanité se définit essentiellement dans son rapport à l’autre et au monde. Cette humanité est existentialiste.

Prenons l’identité narrative de Ricœur comme repère.

Elle est composée de l’identité idem (celle qui fait qu’un individu est le même de sa naissance à sa mort) et de l’identité ipse (qui est notre existence par rapport au monde et à l’autre, qui fait que je ne suis déjà plus le même que celui que j’étais l’instant d’avant, pensez à ces demi-secondes qui font basculer des existences, parfois seulement d’un regard).

L’identité narrative n’a pas d’ontologie, elle n’est pas une essence, et démontre l’impossibilité d’un retour à une identité-mirage. Celle invoquée par nostalgie, par panique, ou par revanche, n’existe pas, et ne peut par aucun moyen renaitre, si ce n’est dans les fantasmes délétères et impuissants.

Appliquer ce concept à nos fameuses identités culturelles qui s’affrontent par essentialisations virtuelles et figées permettrait de prendre la distance critique nécessaire et d’éviter les inepties, pour construire enfin un commun en dehors de l’étouffement de paralytique de la pensée.

Le danger n’est pas dans l’arrivée, toute relative, et tellement marginale au regard des populations (comparée aux fantasmes qu’on leur applique) de migrants différents.

Le danger, sourd et civilisationnel, est dans le repli généralisé, qui irrigue le communautarisme, le conflit irrationnel des cultures et des identités.

La perte de repères n’a pas besoin des migrants pour être prégnante dans la globalisation.
L’expérience de l’injustice, la crise de sens, les modes de vie individualistes qui vont jusqu’à fatiguer le goût de la liberté travestie en impression de choix dans des rayonnages ou des services infantilisants ; transformant l’être en consommateur aliéné et son bonheur obligatoire en cases à cocher sur le chemin de la vacuité de la réussite à la sauce financière, la destruction méthodique et la privatisation du service public, l’exploitation délirante des ressources naturelles essentielles à notre équilibre environnemental, la corruption de l’air, de l’eau, de la nourriture, de nos modes de vies, de nos liens humains, les errances de nos démocraties représentatives et de la période inflammable pour l’Europe entière, et bien au delà.
C’est le crash d’un modèle de civilisation qui est si toxique qu’il ne devrait pas nous manquer, et qui a tout en germe pour renaitre au monde, réinventé, résilient.

Pour se réapproprier nos propres vies, certaines relocalisations sembleraient naturelles comme la proximité de la production alimentaire avec celui qui la consomme ; mais surtout politique, avec une subsidiarité effective de la souveraineté accompagnée de moyens, du bassin de vie qui redonne cohérence à l’implication dans la vie commune, au niveau régional, puis national, et européen en fonction des pouvoirs qu’il serait pertinent d’exercer à ces échelles afin de créer à chaque niveau, les ferments d’une identité non pas fantasmée mais tangible et vécue. Et ce n’est qu’un exemple à décliner.

Ces agitations d’identités dévient de l’enjeu des inégalités sociales régissant les dominations et les misères à travers le monde, de la catastrophe environnementale qui dément la viabilité de notre modèle de développement suicidaire, et provoquent d’un même mouvement le risque d’extinction de notre capacité à être une civilisation.

Il faudrait également réussir à déconstruire l’inconscient colonial, cette expérience récente irrigue les paranoïas identitaires, et influe sur notre appréhension du danger dans le rapport à l’autre. Ce n’est pas parce que l’occident a débarqué en conquérant, qu’il a dominé, exploité les richesses des civilisations et les hommes, que le passage d’une frontière se fait nécessairement dans une perspective de conflit et qu’une culture doit écraser l’autre. Les migrants ne viennent déjà pas dans la même démarche de conquête ou d’hostilité, mais de survie ; avec un désir bien plus politique d’exister dans un commun juste. Et il s’agit de le construire dans cette République universelle où le rapport à l’altérité est dialectique.

Il faudrait écouter Mahler sur sa pratique de la musique : « la tradition c’est nourrir la flamme, pas vénérer les cendres », cela nous donne une petite idée de ce que devrait-être notre pratique de l’identité et de nos valeurs.
Un mouvement vertueux, à la « virtu e fortuna » de Machiavel, qui affronte le réel pour le transformer, et non un contenu ontologique menant à une fin de l’histoire tragique. Les moyens sont la fin. La méthode.
Il faut entendre une pratique à contre-emploi des dynamiques actuelles de quête de refuge, portant à dévorer saucisson et fromage comme si ça pouvait créer une survivance ou un retour à ce que l’on croit être son identité et son repère, portant à fermer les frontières en pensant se protéger et en accélérant ainsi son propre déclin.

Une pratique luttant contre l’autre refuge aussi puissant d’abrutissement de la liberté de conscience, refuge dans la croyance, dans le dogmatisme, dans l’obscurantisme, et dans toute forme d’orthodoxie hétéronomique, religieuse ou non, dont la progression fait reculer notre capacité à définir nous même ce que nous voulons être, collectivement, sécularisés, émancipés et critiques, formés et républicains.

Une pratique donc, d’un rapport à l’autre et au monde en résonance, permet à une identité poreuse de vivre et se nourrir, de s’enrichir dialectiquement.

Mais il ne s’agit pas de subir un impact en étant neutre soi-même, une identité narrative s ‘écrit par la volonté, les moyens de la virtu s’orientent, et ne consistent pas à se laisser porter par la providence. Il faut saisir ce miroir tendu et à l’aide de ce regard de l’autre, réactualiser nos pratiques, interroger l’efficience des valeurs intangibles, que l’on énonce sans les incarner, travailler à corriger la difformité de ce reflet de nous même, et sculpter par la volonté ce mouvement nécessaire et collectif, pour travailler à l’amélioration de l’humanité.

Il s’agit de reprendre le pouvoir sur nos vies.

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