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Billet de blog 21 sept. 2015

L’évolution du financement par l’Etat du spectacle vivant au cours de ces dix dernières années. (2006-2015)

Marguerin Jean-François
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Klaus Frahm - Looking from Behind: The Fourth Wall © Klaus Frahm

On a coutume de parler d'une crise du financement du spectacle vivant en France. C'est cette question qu'entend éclairer Jean-François Marguerin, haut-fonctionnaire dont l'essentiel de la carrière s'est déroulé au Ministère de la Culture, d'abord par une analyse fine des budgets dédiés à dix ans d'intervalle, puis par un ensemble de propositions pour sortir ce secteur d'activité artistique de son incontestable marasme économique. Cette publication constitue le premier volet de cet éclairage, pour l'essentiel, celui des constats. Les solutions pour remédier à ceux-ci feront l'objet d'une publication ultérieure. 

Pour traiter ce sujet, je procéderai en deux temps : le premier réservé aux constats objectivés parce que sérieusement documentés, pour dépasser les opinions aussi approximatives que définitives qui aujourd’hui font consensus dans le milieu (presse spécialisée comprise). C’est l’objet de ce premier chapitre.

Un second à paraître ultérieurement s’attachera à formuler des solutions aussi audacieuses que réalistes pour sortir d’un marasme qui ne cesse de s’aggraver et, on le verra, qui est d’abord préjudiciable à la grande majorité des équipes artistiques. 

Chapitre 1

Faire parler les chiffres

Je fais partie de ceux qui pensent que le modèle de financement public du spectacle vivant est à la fois épuisé par une rigidité croissante sous l’effet de l’absence de marges budgétaires et qu’il n’est probablement plus soutenable économiquement.

Assurément, il faudrait aussi  traiter aujourd’hui des tensions générationnelles à propos de la direction des établissements labellisés ou de qui accède à leurs scènes, tensions dont l’article signé du metteur en scène Thibaud Croisy (paru le 27 juillet dernier sur Le Monde.fr et intitulé « Le conservatisme du théâtre public freine l’émergence de nouveaux talents ») exprime la forte réalité.

Ou encore, tout autant d’actualité, le sujet de ces théâtres publics qui continuent de se rénover, de se construire ou de se reconstruire et dont la taille des plateaux, les jauges des salles, indifférentes au contexte présent, concourent aussi à déterminer qui peut y être accueilli, parce que « oui, il faut remplir ».

Au passage, on ne peut être que sidéré par le gigantisme de livraisons récentes ou annoncées, de ce gigantisme qui impressionne et qui ne peut qu’intimider quiconque n’a jamais franchi le seuil d’un théâtre.

Je ne serais pas en peine à ce propos de donner des exemples dans l’immédiate actualité.

On me rétorquerait peut-être que la plupart du temps ces équipements sont dotés d’une petite salle ou d’une salle modulable pour accueillir les petits formats ou les équipes de moindre notoriété.

Certes, mais le coût (si ce n’est la nature même de celles-ci) des productions et donc les prix de cession des spectacles qu’appellent ces grands plateaux et ces grandes jauges n’ont-ils pas d’impact sur ce qui peut être réservé pour accompagner et promouvoir ces œuvres plus modestes, souvent le fait de nouveaux talents ?

Mais faire parler quels chiffres ?

Je me suis reporté aux présentations des Projets de Loi de Finances pour les années 2006 et 2015 en isolant le programme 131 (Création) et en son sein, l’action 1 consacrée à la production et à la diffusion de spectacle vivant. (l’action 2 concerne les arts plastiques).

J’ai considéré que regarder les permanences et évolutions sur la séquence de dix ans la plus proche de nous, permettait de procéder à des constats pertinents.

Selon l’INSEE, l’inflation cumulée sur cette période aura été de 13,7%. J’en tiendrai bien entendu compte dans ce qui suit.

J’ai étudié les crédits de paiement (CP) inscrits à ces Projets de Loi de Finances consacrés au titre 3 (soit 14 opérateurs de l’Etatet au titre 6 (où sont classées les interventions : dont les labels et réseaux, compagnies et ensembles subventionnés…) laissant de côté les autorisations d’engagement (AE).

J’ai également délaissé les investissements de l’Etat (titre 5), fluctuants par nature.

PREMIER CONSTAT :

Le titre 3 (opérateurs de l’Etat : Opéra National de Paris, Comédie Française et autres Théâtres Nationaux, Parc et Grande Halle de la Villette…) qui était doté de 280, 851M€ en 2006 ne l’est plus que de 261,455 en 2015.

Si on ajoute l’inflation, ce sont, sur la période de référence, près de 19% de baisse de la dotation de ces établissements en euros constants.

Une explication réside dans la volonté des ministres successives, depuis la préparation du budget 2013,  de préserver les crédits d’intervention et de ponctionner les fonds de roulement des opérateurs pour tenir dans le cadrage fixé par la lettre plafond, pour éviter les mobilisations récurrentes que l’on sait : tout ministre de la culture sauf à être immédiatement objet de vindicte et défiance, se devant d’annoncer en Avignon, a minima la préservation des crédits pour l’année à venir.

Ces grands opérateurs, par ailleurs incités à diversifier leurs ressources et à augmenter leurs recettes propres pèsent donc moins en valeur absolue comme relative sur le budget du programme 131.

Deux exemples,

- la subvention à l’Opéra National de Paris  pour charge de service public (hors dotation de la caisse de retraite) qui était de 104, 5M€ en 2012 a été ramenée à 98,4 en 2013 et à 97,75 en 2014.

- la subvention de l’EPPGHV était de 31,242M€ en 2006. Elle n’est plus que de 25,95 en 2015.

Si on rajoute l’inflation…

C’est un choix clair mais pour autant à forte teneure conjoncturelle. Il y a fort à parier, que passée cette période de ponctions possibles sur des fonds de roulement qui furent pour certains pléthoriques, sinon excessifs, le financement des opérateurs de l’Etat repartira à la hausse quand ces fonds de roulement auront atteint un étiage en dessous duquel il ne sera plus possible de descendre.

On peut s’attendre en conséquence à des arbitrages d’autant plus douloureux dans les années à venir.

Cumulés les crédits du titre 3 (opérateurs de l’Etat) et du titre 6 (interventions) progressent de 595 405 176€ en 2006 à 642 761 123€ en 2015. A l’intérieur de cette enveloppe globalisée (T3+T6), on note toutefois une progression du seul titre 6 de près de 67M€ en euros courants, soit de plus de 21%, soit plus de 7 points au dessus de l’inflation.

Pour mémoire, le PLF 2010 prévoyait, pour les titres 3 et 6 cumulés, 652 790 606€. Ce sont 642 761 qui sont inscrits à celui de 2015, soit une baisse de 10M€ à l’échelle de 5 ans…

Mais une augmentation de 20M€ du titre 6 en euros courants.

Cette incursion « à mi parcours » confirme qu’entre 2006 et 2010, le titre 3 progresse de 3,5% sur 5 ans. Ce n’est que depuis que l’arbitrage politique (loi de finances rectificative de 2012) s’est porté de façon très significative sur la préservation des moyens du titre 6 que ce même titre 3 a vu sa dotation se contracter dans les proportions que l’on vient de constater.

Klaus Frahm - Looking from Behind: The Fourth Wall © Klaus Frahm

SECOND CONSTAT :

Les crédits d’intervention n’ont donc (à tout le moins) pas baissé,  contrairement à ce qu’on entend souvent dire, mais au contraire ont été plus que maintenus en euros constants sur cette période de 10 ans.

ET POURTANT… A l’ intérieur de ceux-ci les disparités se sont creusées.

Je me suis surtout arrêté sur la part de ces crédits d’intervention servis aux opéras en région, aux centres dramatiques, aux orchestres permanents, aux scènes nationales, aux centres chorégraphiques, aux scènes de musiques actuelles, aux centres nationaux des arts de la rue, aux pôles cirque… à ce que l’on désigne de façon générique les labels et réseaux, mais aussi aux ensembles et compagnies subventionnés, aux résidences, aux scènes conventionnées (rappel : « scène conventionnée » n’est pas un label).

Je remarque un paysage sans grandes variations sur ces 10 années, si ce n’est la prise en compte tant attendue d’arts jusqu’à présent ne bénéficiant d’aucune ou de peu de labellisations (cirque et rue pour l’essentiel) et l’augmentation substantielle du nombre de scènes conventionnées, (76 en 2006 / 113 en 2015) et de scènes de musiques actuelles, (48 en 2006 / 86 en 2015).

Je constate également une quasi stabilité du nombre des « équipes artistiques subventionnées » toutes disciplines confondues (compagnies, ensembles musicaux) -1195 en 2006, 1225 en 2015- accompagnée d’une progression significative et parfaitement explicable des équipes artistiques conventionnées, 370 en 2006, soit 31% du total des équipes artistiques subventionnées contre 468 en 2015, soit 38,2% de ce même total.

Et… une scène nationale de plus en dix ans.

Intéressons nous maintenant à la ventilation et à l’évolution de ces crédits d’intervention .

Il me faut exclure du champ de cette observation les 79,67M€ gérés sur le titre 6 en administration centrale (contre 49,1M€ en 2006, soit une progression hors inflation de 62,2%, dédiés aux aides à la création et aux nouvelles écritures, aux équipes artistiques et lieux de création non déconcentrés, aux 20 festivals de rayonnement international…), progression qui, au regard de la charte de déconcentration, atteste d’une certaine frilosité pour déléguer en DRAC ces nouveaux crédits d’intervention.

Et ce ne sera que dans un second temps  que je porterai attention aux financements apportés aux festivals  en région (en 2015, 62 de théâtre, 106 de musique, 15 chorégraphiques), aux lieux non labellisés autres que les scènes conventionnées, aux nouveaux établissements dédiés aux arts du cirque ou de la rue, aux centres de création musicale ou de développement chorégraphique.

Passons maintenant en revue la part des crédits d’intervention réservée à chaque label et réseau, aux équipes artistiques subventionnées, aux scènes conventionnées, crédits qui ont progressé globalement sur la période, hors inflation, de 14% (301,64M€ en 2015, contre 264,5M€ en 2006) et sont donc demeurés stables en euros constants.

  • En 2006, 13 opéras en région se partagent 24 275 119€ contre 28 707 013 en 2015 soit une progression de 18,25%, soit 4,5 points de plus que l’inflation.
  • En 2006, 37 CDN se partagent 52 636 494€. Ces mêmes 37 CDN reçoivent ensemble 58 274 834€ en 2015, soit une progression de 10,7%,  inférieure de 3 points à l’inflation.

(Pas tout à fait mêmes pour être précis puisque celui de Grenoble a disparu tandis qu’était créé celui de Rouen par fusion de la scène nationale et de l’ancien CDR, mais un jeu à somme nulle en nombre d’unités)

  • En 2006 19 CCN se partagent 13 354 628€, contre 13 114 840 en 2015, soit en euros constants une baisse de près de 16%.
  • En 2006, 20 orchestres permanents se partagent 21 809 382€ contre 21 200 841 en 2015, soit une baisse en euros constants de 17% (certaines clés de financement entre partenaires publics ont peut-être été  revues entre temps).
  • En 2006, 70 scènes nationales se partagent 48 468 177€ contre 71 qui se partagent 52 601 998 en 2015, soit une progression de 8,5% en euros courants et une perte de 4,8% en euros constants.
  • En 2006, 48 scènes de musiques actuelles se partagent 7 813 199€. En 2015 elles sont 86 à se partager 9 740 140€. Soit, en euros constants, une moyenne 185K€ par scène en 2006 contre 113K€ en 2015.
  • En 2006, 1195 « équipes artistiques » se partagent 45 137 109€, soit 7,41% des crédits de l’action 1 du programme 131. (Malheureusement la présentation du Projet de Loi de Finances 2006 ne distingue pas entre conventionnées et non conventionnées, tandis que celle du PLF 2015 oui. Pour pouvoir comparer je me dois donc de les amalgamer.)

En 2015, elles sont 1225 à se partager 47 344 581€, soit 7,08% des crédits de l’action 1 du programme 131, soit une moyenne en euros constants de 43K€ par équipe en 2006 contre 38, 6K€ en 2015soit une baisse moyenne de 11, 25%.

Les aides directes dédiées aux compagnies et ensembles musicaux, sur crédits d’intervention déconcentrés, ne représentent donc que 7% des crédits abondant le programme « Création soutien au spectacle vivant ».

Cette variation moyenne est une indication de portée relative quand on sait qu’en 2015, 468 équipes conventionnées se partagent 34 133 652€ tandis que 13 210 929€ (seulement) ont été destinés aux 757 non conventionnées, soit en moyenne de 72,9K€ par conventionnée contre 17,45K€ par non conventionnée.

(Ces moyennes masquent de fortes disparités dans les dotations unitaires, notoriété, ampleur du projet, masse salariale artistique et coût de la production, sont avec d’autres, des critères déterminants de différenciation).

Dernier élément ici pris en compte : les scènes conventionnées qui représentent en quelque sorte l’ultime avatar de l’aménagement culturel du territoire tel qu’imaginé par l’Etat en matière de diffusion pluridisciplinaire.

  • En 2006, 76 scènes conventionnées se partagent 10 007 930€. En 2015 elles sont 113 à se partager 10 698 382€. Soit en euros constants, 150K€ en moyenne par scène en 2006, contre 95K€ en 2015, correspondant à une baisse de 42,5%.

 Je récapitule,

sur les 66,75M€ (381, 306 en 2015 contre 314,553 en 2006) qui représentent la progression en euros courants des crédits d’intervention sur la période de référence,

30,5 M€ ont été conservés en administration centrale, 15,3 sont allés aux labels et réseaux, (en précisant que deux de ces labels ont vu leur dotation globale réduite en euros courants, les CCN pour 240K€, les orchestre permanents pour 608K€), 2,2 aux équipes artistiques, 0,7 aux scènes conventionnées.    

Ces calculs effectués à partir des bleus budgétaires 2006 et 2015, (ces fascicules qui comportent le détail, programme par programme, des crédits demandés par le gouvernement au parlement, leur couverture est bleue d’où l’expression) ne signifient pas pour autant que les crédits d’Etat attribués à chaque CDN ou chaque scène nationale ont progressé respectivement de 10,3% et de 8,5% en euros courants au cours de la période.

Beaucoup n’ont d’ailleurs pas vu leur dotation progresser en euros courants depuis plus de dix ans.

Les évolutions les plus spectaculaires sont liées à des rénovations/extensions, tel le TNP à Villeurbanne ou à des restructurations, l’absorption par la MC2 de Grenoble du CDN des Alpes par exemple ou encore la création du CDN de Haute Normandie par mouvement inverse, ce dernier ayant absorbé la scène nationale de Petit-Quevilly.

Cette précision vaut aussi pour les établissements relevant des autres labels quelquesoit le sens de la variation.

Klaus Frahm - Looking from Behind: The Fourth Wall © Klaus Frahm

TROISIEME CONSTAT :

Globalement, labels et réseaux, équipes artistiques et scènes conventionnées ont vu leurs ressources d’Etat s’appauvrir à des degrés divers, moins quand il s’agit des labels et réseaux au regard de la situation faite aux compagnies et ensembles, aux scènes conventionnées ou encore aux SMAC.

A l’insigne exception des maisons d’opéra en région !

Restent 17 M€, non justifiés à ce stade de l’analyse, qui constituent le solde entre l’évolution globale du titre 6 sur la période (66,7M€) et les 49,7 que je viens à l’instant d’identifier et de ventiler ? A quoi ont-ils été affectés ?

La tâche d’identification est compliquée par le fait que  dans le bleu budgétaire 2006 (sans doute parce qu’alors le programme 131 comporte 4 actions, spectacle vivant ; arts plastiques ; livre et lecture ; économie des professions et industries culturelles, contre seulement les 2 premières aujourd’hui, ce qui n’autorisait pas la même exhaustivité), seuls 235,1M€ sur 264,5M€ des crédits déconcentrés au titre de l’action 1 sont justifiés.

Un bloc de 29,4M€ n’est pas détaillé en 2006, ce qui n’est pas le cas en 2015 où toutes les dotations sont justifiées à l’euro près.

Au cours de ces dix dernières années, les arts du cirque et de la rue ont mieux été pris en compte par l’Etat, les lieux non labellisés autres que les scènes conventionnées (« Nouveaux territoires de l’art », Friches, lieux intermédiaires et autres fabriques) également. Les centres de création musicale ont été confirmés dans leur mission de recherche, les centres de développement chorégraphique dans celle de repérage et d’accompagnement des émergences de la danse contemporaine et d’accueil en résidence de compagnies.

Centres de Développement Chorégraphique, Pôles Nationaux Cirque, Centres nationaux des arts de la Rue, Centres nationaux de création musicale, Lieux de fabrique des arts de la rue, les structures non labellisées dédiées au théâtre, à la danse, à la musique ou pluridisciplinaires réunissent, cumulés,  une dotation de l’Etat de 31, 55M€ en 2015 (rubriques non renseignées dans le PLF 2006).

A cela s’ajoutent 2, 19M€ sur crédits déconcentrés au titre des résidences, toutes disciplines confondues, 1,39M€ au titre de la valorisation des écritures contemporaines, de la recherche (patrimoine et création), des revues et publications, des colloques. (Non renseigné en 2006)

S’agissant des festivals en région la dotation sur crédits déconcentrés est passée de 11,6M€ en 2006 à 7,2 en 2015 soit une réduction de 63%.

Plus de sélectivité pour résister à la « festivalite », priorité aux festivals de découverte artistique et/ou de dimension internationale, refus des festivals ne concourant qu’à un marketing local  apparaissent la moindre des choses dans une contexte budgétaire aussi tendu.

Le delta correspond aux interventions en investissement sur des équipements relevant de labels nationaux. C’est la caractéristique du titre 6 d’incorporer pour un montant marginal les subventions en investissement.[*] 

Klaus Frahm - Looking from Behind: The Fourth Wall © Klaus Frahm

QUATRIEME CONSTAT :

Tous labels confondus les charges de structure représentaient en moyenne en 2006, 66,8% des charges. Elles sont aujourd’hui annoncées par la DGCA à 69%.

On est donc très loin des 60/40 que l’on avançait comme objectif il n’y a pas encore si longtemps.

J’ai lu également avec attention la « Présentation stratégique du projet annuel de performances » associé au PLF 2015, établie par la DGCA.

Parmi les objectifs affichés, développement des séries, renforcement des liens entre le secteur indépendant et les institutions, incitation à l’innovation et à la diversification des esthétiques, renouvellement des bénéficiaires des dispositifs de soutien à la création (33%, seuil minimal annuel de renouvellement des conventionnements et des aides au projet, je tiens à m’attarder ici sur celui de la préservation des marges artistiques.

Je cite : « (…) préservation des marges artistiques des établissements par le recours à la coproduction et un effort d’optimisation de leur gestion. Malgré leurs efforts, le poids relatif des charges de structures demeure élevé en raison d’évolutions mécaniques (alourdissement des charges liées aux bâtiments et aux assurances, augmentation des charges de personnel). L’enjeu prioritaire est de contenir l’évolution des charges de structure. »

Sachant, que les dotations de l’Etat à l’ensemble des labels s’élèvent en 2015 à 192 698 651€,

2,2 points de progression des charges de structures représentent 4,23M€ de plus qui ne sont pas consacrés aux dépenses artistiques.

Et évidemment d’avantage si l’on prend en compte l’ensemble des recettes de ces mêmes établissements.

Cette analyse ne prend pas en compte les autres ressources, à commencer par celles, majoritaires des collectivités locales et territoriales (sauf lorsqu’il s’agit des CDN, CCN et centres de création musicale)  pas plus que leur évolution  sur cette même période de dix ans. Pas plus que celles des sociétés civiles collectrices et répartitrices de droits.

Je ne dispose pas des outils nécessaires et d’ailleurs en a-t-on jamais agrégé et harmonisé les données ?

Une chose est en tout cas certaine : les collectivités n’ont globalement pas actualisé leurs dotations pour tenir compte de l’inflation (heureusement faible), et l’heure est aujourd’hui à la recherche systématique d’économies.

Maintenir les dotations est déjà un objectif impossible dans bien des cas, pour raisons idéologiques, économiques, les deux à la fois.

Ce n’est pas pour rien que la Ministre signe des « pactes » de consolidation avec des collectivités autant qu’elle le peut, ce qui a pour effet, mais c’est un autre sujet, de rigidifier un peu plus les interventions de son ministère.

Pour autant, chercher à préserver les moyens budgétaires ne veut pas dire, on vient de le voir, être en capacité, par ce seul biais, de préserver la totalité des acquis.

Certes, « l’optimisation de la gestion » est encore pour partie à conduire bien que depuis longtemps largement et sérieusement engagée. Il est également possible de retrouver quelques marges par une meilleure maîtrise de l’évolution de la masse salariale permanente (le point d’indice de la fonction publique n’est il pas gelé depuis des années ?) ce qui suppose aussi un strict contrôle par la tutelle des mesures individuelles et collectives accordées par les directions d’établissements, (j’ai quelques exemples sanglants en tête qui démontrent que tel n’est pas le cas).

Il en va de même du respect des plafonds d’emplois.

Je sais qu’on demande beaucoup à ces mêmes établissements s’agissant de l’augmentation et de la diversification de leur action culturelle (EAC, présence territoriale…) et que parfois la ressource humaine manque en interne.

Je ne dispose que d’une donnée partielle: en 2006 les 70 scènes nationales totalisaient 1627 emplois permanents. Les 71 en 2015, 1700, soit 73 emplois de plus.

De ce côté-là il n’y a pas eu d’inflation manifeste.

Mais cette optimisation, aussi nécessaire et éthique soit elle, n’est évidemment pas une réponse à la hauteur de l’enjeu.

Quel argumentaire politique est tenu à l’appui de ces demandes de crédits ?

Nous allons procéder maintenant au rapprochement des éléments d’orientations stratégiques fournis par le ministère au parlement, extraits de ces mêmes bleus budgétaires pour 2006 et 2015 en justification des crédits demandés.

Ils font preuve d’une grande continuité dans les ambitions affichées.

Autrement dit les constats que nous faisons ici ne sont pas le fruit d’infléchissements budgétaires délibérés et assumés mais plutôt d’un écart croissant entre la volonté politique affichée et les moyens pour la mettre en œuvre à mesure que croissent les besoins et que les moyens pour y répondre, sauf exception ne progressent pas.

Ces moyens ne se résument pas aux seules capacités budgétaires. Ils incluent celle aussi pour l’Etat à faire prévaloir ses priorités d’action auprès d’une profession toujours prête à instaurer avec lui un rapport de force et à en découdre quelles que puissent être les contradictions qui la traversent.

Pour essentielles et pertinentes quelles soient, ce sont les priorités d’un Etat affaibli par la stagnation budgétaire et sa permanente obligation de composer avec la volonté des collectivités locales (Quand il ne s’agit pas d’injonctions de leur part) dont jouent très habilement nombre de directions d’établissements relevant d’un label ou d’un réseau tandis que d’autres à l’inverse en pâtissent.

Les orientations stratégiques avancées en 2006 étaient les suivantes, je cite :

-       qualité et diversité de la création

-       maintien de conditions économiques satisfaisantes pour la production de spectacles

-       rencontre d’un public large et diversifié

« Les propositions pour l’avenir du spectacle vivant marquent la volonté du ministère de répondre aux enjeux révélés par la crise de l’intermittence (…)

Elles s’organisent autour de 3 objectifs :

-       professionnaliser l’entrée dans les métiers du spectacle

-       conforter l’emploi dans des formes plus stables, notamment dans les structures subventionnées

-       accompagner les parcours professionnels des artistes »

« L’Etat encourage la rémunération du travail artistique pour faire reculer le recours à l’intermittence ou encore la présence d’équipes artistiques dans les différents lieux de production et de diffusion sous forme de résidences. Une charte des engagements réciproques des équipes artistiques et des lieux qui les accueillent sera rédigée. »

« L’Etat veille :

- au développement de la diffusion des œuvres créées qui sont globalement insuffisamment diffusées (l’offre de spectacles doit pouvoir répondre à la demande du public de région hors ville siège.

- à l’adaptation des lieux à la production chorégraphique et à l’écoute de musiques acoustiques »

« L’action 1 (production et diffusion du spectacle vivant) recouvre 4 activités principales :

-       les aides à la création et aux nouvelles écritures

-       le soutien aux institutions et aux équipes artistiques du spectacle vivant

-       le soutien aux lieux et résidences, aux réseaux de diffusion et festivals

-       la connaissance, la valorisation et la promotion du patrimoine du spectacle vivant »

 Voilà pour ce qui est des orientations stratégiques avancées il y a dix ans.

S’agissant de celles avancées dans le bleu 2015, j’en reprends ci après de larges extraits.

« Priorités de la création artistique :

accompagner la vie des spectacles et la diffusion des œuvres en favorisant notamment le nombre de représentations par spectacle sur une saison

favoriser la circulation des œuvres et accompagner nos opérateurs et réseaux à une plus grande ambition européenne et internationale

poursuivre le soutien aux esthétiques ou secteurs les plus fragiles

renforcer les centres de ressources dans une meilleure cohérence de leurs activités.

dans le secteur du théâtre, le ministère veillera tout particulièrement à favoriser le renouvellement et la solidarité intergénérationnelle en revisitant les dispositifs d’aide aux compagnies, les modalités de transmission vers les plus jeunes ainsi que les liens entre le secteur indépendant et les institutions.

Le ministère poursuivra également la recomposition de la filière de soutien aux écritures dramatiques.

-   dans le secteur de la danse, (il) continuera de veiller à la diversité des esthétiques de la danse dans l’accompagnement des professionnels et des publics par les structures de production et de diffusion, en particulier en ce qui concerne les parcours des artistes chorégraphiques dont plusieurs générations sont concomitamment en activité.

-       Dans le secteur de la musique (il) poursuivra une politique de renouvellement des ressources artistiques et des répertoires dans les réseaux permanents symphoniques et lyriques en lien renforcé avec les équipes et les initiatives des ensembles indépendants. Il favorisera à cette fin une articulation plus étroite entre les dispositifs d’insertion professionnelle et les institutions majeures du champ musical, à commencer par les formations résidentes ou associées à la Philharmonie de Paris. Il veillera enfin à renforcer l’inscription des esthétiques les plus sensibles et innovantes dans des réseaux de production nationaux et européens par une attention privilégiée portée à tous les acteurs structurants (scènes et réseaux) de ces champs privilégiés de l’exception culturelle musicale française » (Sic !)

Si à l’évidence la hiérarchisation des préoccupations du ministère n’est pas exposée de même manière à dix ans d’écart, cela n’emporte pour autant aucune conséquence en termes de réorientation budgétaire qui viendrait éclairer ou nuancer les constats faits précédemment, à savoir, un périmètre qui demeure constant d’opérateurs et d’établissements labellisés, un nombre de compagnies et d’ensembles subventionnés à peu près stable, avec à côté des  montées en charge, d’établissements nouveaux (Pôles cirque ; CNAR) des SMAC et des scènes conventionnées qui s’invitent autour de la table, l’ensemble constituant un paysage qui voit ses capacités de production et de diffusion artistiques globalement se contracter.

On ne procède manifestement pas non plus sur la période à une révision de l’assiette des dépenses subventionnables des établissements quelque soit le label ou le réseau dont ils relèvent.

Cette approche comparative  entre les budgets de l’Etat dédiés au spectacle vivant en 2006 et 2015 prend ainsi une mesure encore partielle (je le redis il faudrait aussi pouvoir agréger à l’étude l’évolution des dotations des collectivités locales et territoriales, mais ce serait une tâche d’une autre ampleur) mais déjà probante de l’appauvrissement budgétaire de la création sur ces dix dernières années, du moins dans les champs du théâtre, de la musique et de la danse.

Si l’on ajoute à ces constats,  la concentration en moyens de production sur un nombre de plus en plus limité d’artistes à forte notoriété, ce que pointe Thibaud Croisy dans sa tribune déjà citée ici, on voit bien que l’économie de la création dans le domaine du spectacle vivant est bel et bien en grande mutation dont il n’est pas certain qu’elle soit réellement sous contrôle.

Projetons nous en 2025.

Confronté à des baisses probables et durables (massives ?) des dotations de certaines collectivités mais peut-être aussi de l’Etat, à une inflation que l’on peut espérer demeurer faible de par les mécanismes de régulation mis en place (aujourd’hui c’est de la déflation dont on cherche d’abord à se prémunir !) mais qui érodera très probablement d’au moins 10% l’euro 2015 (j’écarte ici et conjure tout scénario catastrophe), l’ensemble ci-dessus détaillé, héritage des décennies passées,  pourra-t-il encore trouver une soutenabilité financière ?

Que restera-t-il des moyens dévolus en propre aux équipes artistiques et comment alors prétendre sécuriser le travail et l’emploi et réduire le recours à la permittence ?

Si l’objectif d’une masse salariale artistique plancher de 40% de leur masse salariale totale est aujourd’hui assigné par le ministère à ses opérateurs, qu’en est il de celle redistribuée par les labels et réseaux relevant du titre 6 (interventions), dont le ministère pointe lui-même (Cf. supra) l’inexorable contraction ?

Je ne dispose pas des données agrégées mais je les espère disponibles auprès de la DGCA.

Un dernier point : quelle place réserver de surcroît aux arts « technologiques » (je ne trouve pas meilleur qualificatif) dans ce programme de soutien à la création qui viendra nécessairement en déduction  des dotations aux artisanats traditionnels, même si, je le sais et m’en réjouis souvent, nombre d’auteurs, compositeurs, metteurs en scène, chorégraphes ont déjà recours à l’hybridation des écritures et des formes.

Voilà pourquoi je ne peux plus croire à une pérennité du modèle construit entre la Libération et les années 70, qui a pour seule légitimité politique et budgétaire d’être pleinement au service de la création, du renouvellement des formes, des esthétiques, des croisements de vocabulaires et donc des artistes, de leurs oeuvres, de leur rencontre avec des publics aussi larges que divers.

Alors que faire ?

Laisser faire, laisser se poursuivre, à bas bruit,  par décantation, une sélection « naturelle » qui en tout premier lieu sera fatale, aux plus décalés, aux derniers arrivés, sauf insignes exceptions de fulgurants parcours que nous avons en tête, recherchés et choyés par une galaxie de coproducteurs et de diffuseurs, adulés par les médias, un peu comme un arbre peut cacher la forêt?

Et pour filer cette métaphore, une canopée trop dense ne peut que gêner la pousse de nouveaux sujets.

Je voudrais par exemple connaître le nombre de compagnies ou d’ensembles qui, toutes régions additionnées, attendent depuis plusieurs années un conventionnement recommandé sans relâche par un comité d’experts ?

Et pour satisfaire cette attente il faudrait nécessairement faire en sorte qu’un clou chasse l’autre, qu’on décide, brutalement,  indépendamment du travail artistique et d’ancrage territorial de chacun, de la fidélité de son public, de l’appréciation des professionnels sur le dit travail, sortir du dispositif autant de compagnies ou d’ensembles qu’il n’y en a à y faire entrer. Selon une simple arithmétique en quelque sorte.

Si l’on doit procéder (et il le faut !) à des retraits de conventionnement, ce ne peut être précisément que sur des critères artistiques ou par constat que l’équipe considérée ne parvient plus à honorer les termes de son cahier des charges.

Sinon, où est la recherche d’équité? Où se traduit dans les faits la recherche d’une transmission générationnelle féconde si tout ancien voit dans le plus jeune un possible Brutus ?

Il faut espérer que l’Etat, au premier chef, de façon évidemment concertée avec ses partenaires s’attache à fonder un modèle adéquat à notre temps, soutenable budgétairement, qui s’inspire le cas échéant de ce qui se passe ailleurs, dans d’autres pays, et anticipe à 10 ans un dispositif renouvelé de soutien à la vitalité des arts du spectacle.

Pour cela il faut beaucoup de courage et de force politique : comment donc faire évoluer le financement du spectacle vivant ?

Ce sera l’objet d’un second chapitre qui je l’espère fera preuve d’audace et tout autant de responsabilité, second chapitre que je propose de bâtir à l’issue d’un débat collectif et contradictoire mené à quelques un(e)s (artistes, professionnels, universitaires…) avant que, d’en faire livraison dans quelques mois.

JF. Marguerin


[*] Pour le lecteur qui ne le saurait pas, le titre 5 (investissement), dont j’ai dit que je l’écartais de cette étude, ne concerne que les travaux sur les propriétés de l’Etat ou de ses établissements publics qui se sont vus transférer la propriété des immeubles et équipements dont ils ont la jouissance.

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