Citée sous pseudo dans l’enquête #MeToo dans l’édition: je suis Jeanne, une Jeanne parmi d’autres

Le métier d’écrivain est intrinsèquement précaire. L’auteur débutant est placé sous la gouvernance d’un éditeur dont le rayonnement protège et éclipse tout à la fois. Investi des espérances d’auteurs et autrices précaires, il abuse de sa position. Pour les femmes, c’est double peine [...]. Mais peu importe qu’on les menace, qu’on salisse leur travail, les autrices placeront toujours les livres comme des douves entre elles et le reste du monde et continueront d’écrire. – Je suis Jeanne, une des témoins cités sous pseudo par Mediapart le 21 avril.

Je suis Jeanne, l’une des témoins cités sous pseudo par Mediapart dans son enquête du 21 avril 2021. M. Marsan a répondu à cet article en identifiant les témoins, les unes après les autres, dans un exercice d’intimidation qui doit figurer dans un chapitre du Nécronomicon. Dans l’un des derniers paragraphes et sous couvert d’éloges contrits, il rend mon identité publique en citant Albin Michel, ma maison d’édition. Déjà, tout le monde s’en fout, de mon identité, donc joke’s on you.

De plus, ce droit de réponse contourne soigneusement les accusations qui l’ont rendu nécessaire. Il est donc urgent qu’on parle de la manière dont le rapport de force entre l’auteur et l’éditeur favorise et renforce les violences sexistes. 

Les conditions d’un crash

Chaque année de nouveaux arrivages de chair fraîche font grossir les rangs des aspirants à l’édition. Banalisés par le nombre, lissés par l’anonymat, on peine à distinguer les candidats les uns des autres. Beaucoup de jeunes, et beaucoup de femmes qui s’offrent en lamelles dactylographiées. Cet abandon de soi au profit du livre est un péril dont le point de bascule oscille entre l’espoir et la vulnérabilité. L’obsession de l’artiste est doublée par la rage de réussir que la société a su infliger à la plupart d’entre nous. Il semble, à ces auteurs et autrices, qu’il y a tout à gagner et peu à perdre, car ils n’ont rien à se reprocher : ils ne font que proposer leur travail à des gens dont le jugement est absolu. Tout au plus les portes fermées le resteront-elles. La littérature est bâtie sur le risque d’être rejeté.

Ce sont les règles d’un jeu aussi cruel qu’universel : celui de la sélection. Un jeu à la perversion subtile, qui gagne malgré eux tous les joueurs à sa cause. Les perdants n’ont guère l’occasion de se faire entendre, frappés qu’ils sont par la honte. Quant aux gagnants, il serait malvenu de mordre la main qui les relève.

Les auteurs, tout entiers dévoués à leurs livres-totem, perdent parfois de vue qu’au fil des pages c’est eux qu’on scrute.

L’une de mes nombreuses qualités

En 2019, c’est avec un cerveau sous vide et 4 heures de sommeil à mon actif que j’arrive aux Imaginales. Comme les autres, j’ai investi pour être là. Je ne me fais pas d’espoirs inutiles, mais j’ai payé une centaine d’euros pour aller à Épinal et y passer la nuit. Je dois donner le meilleur de moi-même. J’ai été sélectionnée pour participer au speed-dating et, déjà, ce champ lexical de la rencontre amoureuse jette le trouble parmi les candidats. Nous sommes à la merci d’un coup de foudre. Exceptionnellement, nous savons qu’aujourd’hui on ne nous jugera pas sur nos compétences d’écrivains, mais sur notre capacité à convaincre.

Et en face, les juges — les éditeurs — attendent d’être séduits. C’est un exercice de charme qui ne dit pas son nom et ignore ses limites.

Quant à moi, je veux renvoyer l’image d’une autrice fiable et mature. Je m’assure d’avoir les ongles propres, le dos droit et de bien connaître la ligne éditoriale de chaque maison à laquelle je vais pitcher mon roman. J’aimerais paraître intelligente sans suggérer la prétention, comme dans n’importe quel entretien d’embauche. C’est donc pressurisée jusqu’au trognon que je me présente enfin devant Stéphane Marsan.

L’article de Mediapart déroule très bien la suite, jusqu’à sa conclusion odieuse. Tout le temps qu’auront duré mes échanges avec Stéphane Marsan, je me suis reprochée d’être paranoïaque (il ne pensait pas à mal en me demandant où j’allais passer la soirée) et imbue de moi-même (pourquoi cet homme mondain me ferait-il des avances ?). Après tout, il voulait m’éditer. Et n’avait-il pas dit que « ses auteurs » lui devaient la gratitude ? N’avait-il pas cité, sans la nommer, l’une de ses protégées qui l’avait injustement trahi ? N’avait-il pas justifié ses manières par l’extraordinaire particularité de la relation auteur/éditeur, intimement dysfonctionnelle et si troublante ?

Par chance, d’autres maisons s’intéressaient à mon texte. Si bien que ce soir-là, j’avais demandé à Stéphane Marsan un délai pour signer mon contrat. Poussant la crétinerie jusqu’au bout, j’ai même expliqué mon dilemme. Nous nous quittons donc et j’entre dans la bouche de métro, déraisonnablement heureuse de commencer ma carrière et impatiente de progresser. La rame n’a pas le temps d’arriver que, déjà, je reçois un SMS de lui. Je me demande ce qu’il a pu oublier de dire ; je m’attends à un commentaire badin, sans doute amical. Et je lis :

« Vu miss nibs. Haut blanc transparent sur un sous tif en dentelles. Ah ça pour négocier un contrat elle sait faire ! :)”

Je passe une seconde interloquée, encore embuée par la joie, avant de comprendre. Envahie par la honte, je baisse les yeux sur mon tee-shirt blanc, porté toute la journée au bureau. Le métro arrive, et avant de perdre tout amour-propre, je lui réponds pour lui signaler sa misérable erreur :

« C’est l’une de ses nombreuses qualités, M. Marsan. »

C’est purement bravache et ça ne me fait pas rire. Je me mets à pleurer, coincée entre deux voyageurs un peu embarrassés.

Rétrospectivement, je m’étonne de l’intensité avec laquelle j’ai vécu cette humiliation. Cet homme s’était ridiculisé en se trompant de destinataire. Pourtant, j’étais honteuse au-delà de l’insulte. Je l’ai sentie faire écho à d’autres attaques, comme tant de femmes en ont vécu. Je n’avais pas prévu que cette violence s’inviterait dans ma profession rêvée. Au cœur de ma dimension littéraire — la plus cérébrale, la moins incarnée — cet éditeur m’avait épinglée comme un objet excitant. Ce SMS m’avait durablement convaincue que j’étais nulle.

Que je ne devais mon contrat qu’au contenu de mon tee-shirt blanc. Que j’avais été provocante, vulgaire, insipide, soumise, aveugle, tout et son contraire. Je me suis retournée comme une chaussette, à l’image de toutes ces femmes qui doutent d’elles-mêmes après avoir été bafouées. Une expérience familière.

Une Jeanne parmi d’autres

Qui sont les responsables de cette dangereuse fusion publique entre l’œuvre et le corps ? L’oligopole culturel qui rend certains hommes incontournables, malgré leur réputation de prédateur ? L’exigence de rentabilité imposée aux artistes ? La société du spectacle, qui réclame toujours plus de chair à vif et attend de ses écrivains qu’ils aient plus à offrir que des livres ? Je pense que ces paramètres font système, et que ce système se referme autour des plus fragiles.

Le métier d’écrivain est intrinsèquement précaire. Merveilleux, mais précaire. L’auteur débutant est placé sous la gouvernance d’un éditeur dont le rayonnement protège et éclipse tout à la fois. Quoiqu’asymétrique, cette relation est souvent enrichissante et donne à l’auteur les outils de son indépendance au fil des années et de ses publications. Mais parfois, la maison d’édition se transforme en huis clos.

Et l’éditeur, investi des espérances d’auteurs et autrices précaires, abuse de sa position. Pour les femmes, c’est double-peine. Lorsque la relation de travail tourne au harcèlement sexuel, l’autrice est piégée dans une rhétorique sexiste : le soupçon s’abat sur elle et son talent.

Il faut le rappeler : le contrat d’édition et les négociations qui le précèdent posent les bases d’un rapport strictement professionnel. L’autrice n’engage ni sentiments ni sexualité, et ne doit rien d’autre que son texte. Pourtant, il est trop courant de voir les éditeurs recourir au chantage émotionnel — voire économique — pour faire pression sur une jeune femme inexpérimentée. « Je prends des risques pour toi », « Je dois bien te connaître pour travailler avec toi », autant d’éléments de langage qui repositionnent la relation de travail dans le champ de l’affect. Première étape, volontaire ou non, d’un processus manipulatoire, ce décalage émotionnel peut déboucher sur une emprise paralysante pour l’autrice.

À ceci s’ajoutent l’intimidation, l’humiliation systématique des femmes qui ne souscrivent pas au silence et la crainte d’être exclue d’un milieu où tout le monde se connaît : comment s’étonner que #MeToo débarque à peine dans l’édition ? Et pourtant, le phénomène ne date pas d’hier, comme les réactions en attestent : tout le monde savait. Le harcèlement sexuel serait une variable fâcheuse du milieu, un peu comme le coût des impressions en couleur.

À la fin de sa communication, Stéphane Marsan brise mon anonymat avec l’élégance qu’on lui connaît désormais. En citant ma maison d’édition, il s’est assuré une réaction : aujourd’hui, chez Albin Michel, tout le monde sait que j’ai témoigné sous le pseudonyme de Jeanne. Cet accueil réservé à mon début de carrière est, pour tous les acteurs de l’édition, une injure déguisée en connivence.

Il pense que vous lui ressemblez. Il sollicite votre complicité. Il s’attend à ce qu’une fois au courant, ses confrères s’affolent de voir une autrice parler et rompre le pacte tacite. Mais il oublie que partout, des hommes et des femmes solidaires s’investissent pour rendre le monde meilleur. Y compris dans l’édition. Cela ne fait que quelques mois que je suis publiée, mais j’ai déjà eu la chance de rencontrer certaines de ces personnes. Je suis soutenue par ceux qui m’ont publiée, et entendent me publier à nouveau.

Peu importe qu’on les menace, qu’on salisse leur travail, les autrices placeront toujours les livres comme des douves entre elles et le reste du monde et continueront d’écrire. C’est l’une de leurs nombreuses qualités, M. Marsan.

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[Ce texte a initialement été publié dans Actualitté. Ndlr : ActuaLitté se doit de rappeler que M. Marsan bénéficie pleinement de la présomption d’innocence, n’ayant par ailleurs, selon ses propres termes « jamais été mis en examen, gardé à vue ou fait l’objet d’une enquête judiciaire ».]

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