Majorité Silencieuse

A deux mois du premier tour, les militants de gauche battent la campagne pour défendre les projets de leur candidat Benoît Hamon. feuilleton d'une présidentielle qui s'arme sur le terrain.

 

 

Douzième arrondissement, allée Vivaldi, Un homme ouvre avec son bip la porte de l’immeuble, nous nous engouffrons deux par deux. Direction l’ascenseur, dernier étage, un couloir obscur, des portes sans nom, des sonnettes sans bruit, il n’est pas aisé d’entrer lorsque l’on n’est pas invité. Dans ce couloir glacial du sixième étage,  je me demande soudain ce que je fais là. Derrière les portes, on sent que ça s’agite : sons qui sortent des écrans de télévision, cris ou pleurs d’enfants, casseroles, odeurs de cuisines, épices qui s’entrechoquent. On sonne, la sonnerie est le plus souvent inopérante, on frappe et le bruit devient plus lointain, plus silencieux, puis juste un souffle derrière ces murs identiques. C’est déjà un espoir. On s’approche pour ne pas les effrayer même s’ils nous ignorent.

- Bonjour on vient vous présenter le programme de Benoît Hamon

- Qui ?

- C’est pour les présidentielles

C’est alors que le silence devient pesant, gênant, menaçant ; vont-ils ouvrir la porte, quelquefois des bruits de clés, des chaînes de la servitude du quotidien se délient timidement, une tête dépasse, voilée ou non, un son aveugle :

- Non, ça m’intéresse pas.

- On ne vous prendra que quelques minutes.

Ils ont tous quelque chose d’attachant ceux qui osent ouvrir la porte à des inconnus, comme cette petite fille qui se jette dans mes bras, ou cette femme qui souri car elle n’a pas compris un traître mot de ce qu’on lui a dit. On agit avec méthode, du haut vers le bas, il n’y a aucune différence entre le huitième étage et le septième  ou le troisième. Ces murs verts pour dissimuler la crasse d’un couloir qui ressemble à un hall d’hôpital.  Des visages anonymes, des murs identiques et quatre-vingt dix portes frappées, trente portes ouvertes, huit tracts distribués et sur ces trente personnes qui nous ont ouvert, il n’y en avait que trois susceptibles d’aller voter le 27 avril et le 7 mai. Un certain nombre d’étrangers en attente de leurs papiers. Mais surtout des non-inscrits sur les listes électorales ; ils ne feront donc pas partie des abstentionnistes, ils sont juste cette majorité silencieuse qui a décidé de ne pas s’exprimer. Je les regarde sans complaisance mais nullement avec mépris. Je me rends compte que la tâche est titanesque. L’immobilisme devient une provocation, une violence par elle-même, c’est l’aveu de l’échec de ces politiques, « tous les mêmes » comme ils disent. Le silence comme provocation ultime.  La  majorité a quitté l’uniforme de travail pour enfiler sa chemise de nuit : pantouflards de la semaine, la télé les berçant d’illusion ;  le dialogue n’est pas d’actualité, c’est comme une énergie  dormante, souffrante, la fièvre de l’imaginaire a déserté cet immeuble. Alors que la menace du Front national est à nos portes, le plus grand nombre se refuse à ouvrir la leur, ils se sont abonnés à la déculture. Comment faire le procès de gens sans motivation, sans alibi. C’est comme si une partie de nous, de la France, était plongée dans la léthargie, tandis que de l’autre côté chez les extrêmes naissait une fraternité nationale. Comme le dit Edgard Morin « nous traversons une crise profonde de civilisation » : même ceux qui sont dans un certain confort matériel dépérissent d’un manque d’idéal, et désormais seuls les esprits vulnérables décident de prendre des initiatives. La France se regarde mourir sans réagir dans un silence mortifère. Que faire? Ne pas se laisser aller au découragement, ce n‘était que le premier numéro de la rue, tel un théâtre sans spectateur, il y a aura d’autres, la campagne ne fait que commencer, une campagne courte, aride, entre un candidat sans programme et une candidate surprogrammée. Nous n’avons d’autre choix face à « l’intraitable beauté du monde » que de choisir la troisième voie : en soutenant celui qui  par son programme politique entend imposer par la loi le plus de liberté et d’égalité afin que nous réussissions à réveiller la fraternité, celle qui vit à l’intérieur des citoyens. C’est un débat que nous lançons : comment faire rejaillir en quelques mois, le Nous, le collectif, le besoin d’autrui, de la communauté ?

 

J’habite une blessure sacrée. J’habite des ancêtres imaginaires. J’habite un vouloir obscur. J’’habite un long silence » 

Aimé Césaire

 

 

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