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Billet de blog 17 mai 2022

Être psychologue et partie civile dans le procès V13

Salah Abdeslam est vivant et coincé dans un paradoxe : il ne peut ni parler, ni se taire. Parler, c’est trahir son frère. Se taire, c’est se trahir lui-même.

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Si je suis partie civile dans ce procès, c’est parce que cette tuerie a touché de plein fouet ma famille. J’ai perdu ma sœur, mon beau-frère et trois amis qui étaient réunis à la terrasse de La Belle Équipe ce soir-là pour fêter l’anniversaire de l’un d’entre eux.

J’appréhendais l’arrivée de ce procès autant que je l’attendais.

Lorsque je me rends dans cette salle d’audience, c’est aussi bien en tant que sœur de Marie-Aimée, que en tant que psychologue. Je porte toujours dans cette salle une attention particulière à mes ressentis et à mes pensées.

La première fois que je m’y suis rendue, mon cœur a palpité très violemment. Je ne savais pas ce que j’allais éprouver en voyant les accusés. J’étais plutôt effrayée à cette perspective, mais très vite cette appréhension a disparu. Aujourd’hui, ce n’est plus un sujet. 

Une étape importante a été mon témoignage le 5 octobre : le choix de mes mots et le fait que je sois la porte-parole de ma famille. Je me suis rendue à la barre avec mon neveu, aujourd’hui orphelin de mère. J’ai senti beaucoup d’émotion et aussi combien cette journée était importante pour moi, pour ma famille, mes proches.

Par la suite, je me suis aperçue que je me rendais au palais dès que cela était possible. J’ai aménagé mon emploi du temps en libérant des heures d’audience. Certaines dates étaient surlignées en fluo dans mon agenda, celles où les accusés avaient la parole, et les trois jours d’expertises psys que j’attendais impatiemment depuis le début du procès.

C’est comme si j’étais aimantée. Ma place est dans cette salle. Pour moi ? Pour ma sœur ? pour les deux sans doute. Pour ma famille et mes amis aussi. En tout cas, je cherchais à comprendre le sens de ces événements terrifiants. Comment des hommes peuvent en arriver à commettre des actes comme ceux-là. 

Cette salle d’audience est particulière, je la trouve belle, presque chaleureuse. Elle peut faire penser à un lieu de culte. Il y a les habitués. On se reconnait. On regarde de quelle couleur sont les cordons autour du cou. On se parle.

Un jour où en sortant du Palais avec mon neveu (aujourd’hui orphelin de mère), il m’a dit « Ce n’était pas intéressant aujourd’hui ». Et moi de lui répondre « Si, c’est justement ça qui est intéressant ! ».

Petit à petit, en écoutant le discours des accusés, j‘ai pris la dimension de leur vide affectif et intellectuel. Beaucoup d’entre eux ne comprennent pas les questions. Leur pensée est peu construite, sans réflexion. Leur point commun c’est que leur enfance « était formidable », leurs parents « supers ». Ils se décrivent et/ou sont décrit par leur famille comme « trop gentils », « naïfs ». Il m’est arrivé de bouillonner de colère. Je me disais que les expertises psys allaient m’éclairer. Que l’enfance, les liens, les dynamiques familiales allaient être explorés. J’étais prise dans mon désir de compréhension par la recherche du mal. Où se logeait t-il ? Les personnalités des accusés apparaissaient de plus en plus banales. Les écrits du psychiatre Karl Jaspers et de la philosophe Hannah Arendt ne m’étaient pas inconnus, mais je restais dans l’attente toujours insatisfaite d’une clé qui ouvrirait vers du sens. 

Parmi les accusés, certains se sont réfugiés dans leur droit au silence. Une façon pour eux de garder le pouvoir, de ne pas se plier à la Loi des hommes ? Je me suis questionnée sur des fonctionnements pervers. Ce qui pouvait ouvrir une piste de réflexion, compte tenu des faits commis.

Les semaines passaient, j’ai continué à me rendre aux audiences autant que possible et à les suivre via la WebRadio.

Puis sont arrivés les derniers interrogatoires des accusés la semaine du 12 avril où enfin Salah Abdeslam est sorti de son silence :

« Si j’ai fait usage de mon droit au silence, c’est parce que je ne me suis pas senti écouté, c’est pour cette raison que j’ai décidé de faire usage de mon droit au silence (...) Je pense que depuis le début de cette affaire, on ne veut pas voir la personne que je suis vraiment (...) On a cette image qui a été faite dans les médias et cette image ne correspond pas (...) ça dérange.

Maintenant, je décide de m’exprimer parce que c’est la dernière fois que j’aurai l’occasion de le faire et vous, ainsi que la Cour, ainsi que les personnes ici présentes ont besoin d’entendre mes réponses (...) »

Il a parlé trois jours de suite et le vendredi, j’ai été particulièrement touchée par ses propos, plus personnels, plus authentiques et je pense que les pièces du puzzle ont enfin commencé à s’ajuster pour moi. En sortant du Palais, j’ai appelé mon compagnon, j’ai eu besoin de lui parler, de lui raconter et j’ai été surprise par mon émotion. Enfin j’ai pu comprendre quelque chose de ce dans quoi Salah Abdeslam a été pris lorsqu’il a parlé de son frère Brahim : « Quand j’étais petit, j’ai toujours voulu lui ressembler (...) »

J’ai vu à ce moment-là le petit frère, celui qui suit son aîné en l’admirant, qui lui fait entièrement confiance, parce que ce grand frère est un modèle pour lui et peut-être pour la famille entière. J’ai compris le conflit abyssal dans lequel il se trouvait.

Il a désobéi en ne se faisant pas exploser et en même temps il a obéi à sa conscience en ne se faisant pas exploser...

Ce droit au silence lui a permis de rester fidèle à son grand frère, il ne l’a pas trahi en se taisant. Mais lui, Salah est vivant et coincé dans un paradoxe : il ne peut ni parler, ni se taire.

Parler, c’est trahir son frère. Se taire, c’est se trahir lui-même.

J’en étais là de mes réflexions jusqu’à votre intervention du jeudi 21 avril.

Puis les propos des Drs Ballivet et Zagury qui ont effectué l’expertise psychiatrique de Salah Abdeslam, m’ont permis de comprendre qu’effectivement, ces huit mois de procès avec ses amis d’enfance dans le box l’ont probablement restauré. Un chemin s’est fait, il a pu prendre la décision de parler, d’avoir une parole propre, de se reconnecter au « petit gars de Molenbeek » qu’il est.

M’est ensuite revenue cette phrase qu’il a dit le vendredi après avoir parlé de son frère :

« Je regrette aussi pour ma famille (...) j’ai fait énormément souffrir ma propre famille. Ma mère me dit qu’elle voit en moi ses deux fils, que je compense la perte du premier, que grâce à ça, elle arrive à supporter. »

Salah est aujourd’hui coincé. Pour ne pas faire mourir sa mère de chagrin, il doit être son frère et lui-même. Il me fait penser à ces enfants de remplacement qui ne peuvent être eux-mêmes. Leur mission : faire vivre le mort en étant l’incarnation de l’enfant mort.

En repensant à son discours, il ne s’est, je crois, jamais prononcé sur les intentions de son frère. En gardant le silence concernant les agirs de Brahim, il lui reste fidèle tout en se dégageant de lui, il peut ainsi avoir une parole propre.

Salah Abdeslam a tenu longtemps en justifiant son engagement à l’État Islamique. Il était sans doute dans cette posture pour rester fidèle à son frère Brahim et protéger sa mère.

Brahim a été un clone comme tous les frères musulmans adhérents au système totalitaire.

Salah, lui, a sans doute cherché à être un clone de son frère Brahim.

Je ne crois pas que son discours soit falsifié. Je le pense sincère dans ses conflits. L’émotion était là. C’est un petit frère, un suiveur, qui a compris trop tard dans quoi il était pris.

Les experts ont mentionné qu’il n’avait jamais formulé de critique vis-à-vis de sa famille comme peuvent le faire les sujets radicalisés. Et ils ont rajouté que ces hommes étaient voués à mourir avant leurs parents.

Pour reprendre les concepts du psychanalyste Paul-Claude Racamier, je ne pense pas que Salah Abdeslam soit dans l’auto-engendrement. Il ne se vit pas lui-même comme générateur de sa propre existence, contrairement à son frère Brahim et contrairement aux terroristes qui se sont fait exploser, ou qui sont morts à la suite du 13 novembre. Eux sont sortis de leur généalogie en devenant des soldats de Dieu. On est là dans la toute-puissance de la mégalomanie.

Brahim, en se faisant mourir avant ses parents est également dans un renversement générationnel. Salah, lui, respecte l’ordre générationnel en ayant choisi la vie.

Là aussi, il y a conflit : être comme son frère qui voue son existence à Dieu, c’est à dire un « surmusulman » (être au-delà de l’humain comme le dit Fethi Benslama) ou être le fils de sa mère, le petit gars de Molenbeek...

Ce petit frère va-t-il pouvoir poursuivre sa construction, va-t-il supporter la dépression, faire le deuil de son frère ?

Mes propos ne remettent aucunement en question les faits qui lui sont reprochés. Je tiens à exprimer ma confiance dans la justice des Hommes, celle qui nous permet de vivre ensemble dans la différence. Différence de culture, de religion… La croyance, c’est l’intime de chacun.

Je me sens apaisée. Je pense enfin saisir quelque chose du fonctionnement de cet homme dont le frère a tué ma sœur, d’autres personnes que j’aimais, et tant d’autres encore.

Marie-Amélie Dalloz

15 Mai 2022

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