Doper le PIB avec la drogue et la prostitution : une bonne idée ?

Le Royaume-Uni, l'Italie et la Belgique viennent de décider d'intégrer dans leur PIB les activités de prostitution et de trafic de drogue. En dehors de toute considération morale, est-ce vraiment une bonne idée ? Dans ce cas pourquoi pas toute l'économie souterraine, le travail au noir ? Au risque de perdre la crédibilité d'un chiffre basé sur des estimations criticables et des ratios habituels de référence sur PIB ?

Le Royaume-Uni, l'Italie et la Belgique viennent de décider d'intégrer dans leur PIB les activités de prostitution et de trafic de drogue. En dehors de toute considération morale, est-ce vraiment une bonne idée ? Dans ce cas pourquoi pas toute l'économie souterraine, le travail au noir ? Au risque de perdre la crédibilité d'un chiffre basé sur des estimations criticables et des ratios habituels de référence sur PIB ?

 

Selon l'ONS, le trafic de drogue fait augmenter le PIB de 5,4 milliards d'euros. (c) Sipa

C'est stupéfiant (c'est le cas de le dire !) : la prise en compte de ces activités illégales dans le PIB est prévue par des règles européennes, dans le but de comparer les économies des pays membres de l'UE.

Selon un porte-parole d'Eurostats : "Nous ne faisons que nous conformer aux normes internationales ! Les Etats-Unis les ont mis en application l'année dernière. Et puis le principe d'inclure les revenus de l'économie illégale était déjà inscrit dans les textes européens depuis 1995 avec les normes ESA 95. Il n'y a donc rien de nouveau !"

Une dépêche AFP reprise par le magazine économique Challenges le rappelle, en donnant des chiffres : le Royaume-Uni dopera ainsi son PIB d'au moins 12 milliards d'euro et ce chiffre provient d'un calcul, d'une estimation.

Selon la Banque d'Italie, l'économie criminelle représenterait 10,9% du PIB en 2012. D'après une grande étude "The Shadow Economy in Europe", citée dans cet article du Point, l'économie souterraine (travail au noir compris), représenterait 21,6 % du PIB italien en 2012  soit 338,2 milliards d'euros !

Toujours d'après cet article, en Bulgarie, le poids de l'économie souterraine représenterait 31,9 % du PIB, 29,1 % en Roumanie, 28,5 % en Lituanie. Les pays d'Europe du Sud ne se situent pas très loin (24 % en Grèce, 19,2 % en Espagne, 19,4 % au Portugal), deux fois plus que la France (10,8 %), le plus vertueux étant l'Autriche, avec 7,6 % du PIB. Dans toute l'Europe, la création de richesse souterraine aurait approché 2 000 milliards d'euros en 2012 (1 902,5 milliards, pour être très précis) pour un PIB total de 16,6 milliards, donc 12% en moyenne.

D'après cet autre article de Challenges, la France se montre "vertueuse" et a décidé non pas d'intégrer l'économie illégale dans son PIB. Pour l'Insee, il n'est pas question d'inclure l'économie illégale dans le calcul du PIB mais l'Insee va produire une "double comptabilité". Qu'est-ce à dire ? Aura-t-on deux versions du PIB ? Faudra-t-il préciser de quelle version on parle dès qu'on cite la valeur d'un PIB ou encore ces nombreux ratios en % du PIB (déficit public, dette publique, dépenses publiques, prélèvements obligatoires, PIB/hab, part de l'industrie dans le PIB etc.) ?

N'est-ce pas une façon de truquer le thermomètre pour démontrer que le malade est moins fiévreux, alors que de nombreux pays de l'UE peinent à respecter les limites de déficit public et d'endettement public ? L'intérêt de ces ratios étant de voir la capacité du pays à rembourser ses déficits (par l'impôt qui lui-même n'est pas collecté sur les activités illégales). De même que le ratio prélèvements obligatoire/PIB permet d'évaluer le poids de la charge d'impôt, de taxes et de charges sur la production totale mais comme ces prélèvements ne le sont que sur les activités déclarées, il n'aurait plus vraiment de sens, que ce soit en absolu ou en relatif à des fins de comparaison des pays entre eux.

Comment évaluer la production de ces activités alors que  l'économie illégale échappe par définition au contrôle des États ? En se basant sur les données de la police et de la justice qui ont une bonne connaissance du volume et des prix des produits stupéfiants et des services des prostitués. Quand on voit déjà les polémiques sur les statistiques policières de la délinquance ...

Quelles conséquences aura cette évolution sur les chiffres ? Cela va-t-il donner plus de marge de manoeuvre budgétaire aux Etats qui dopent ainsi leur PIB ou bien les seuils de Maastricht devront-il être revus (Déficit public<3%, dette publique<60%) ? Cette vision dopera-t-elle artificiellement la croissance et incitera-t-elle les pays à favoriser l'économie illicite ?

Certes, il est intéressant d'évaluer l'économie souterraine, dont les activités criminelles, mais mesurons la et publions la séparément ! Eurostat étant la base de comparaison des chiffres entre pays, ces comparaisons risquent d'être sérieusement décrédibilisées et ceci va encore porter un mauvais coup à l'Europe. Les partis europhobes vont même en profiter pour déplacer le sujet sur le terrain moral et traduire cette application en une dérive immorale de l'Europe !

 

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