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Billet de blog 6 nov. 2013

Jean-Louis Borloo et François Bayrou proposent l'Alternative

Jean-Louis Borloo et François Bayrou ont annoncé publiquement hier leur volonté de rassembler les forces politiques du centre UDI et MoDem au sein d'un mouvement, une sorte de coopérative et non un nouveau parti, appelé L'Alternative.

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Jean-Louis Borloo et François Bayrou ont annoncé publiquement hier leur volonté de rassembler les forces politiques du centre UDI et MoDem au sein d'un mouvement, une sorte de coopérative et non un nouveau parti, appelé L'Alternative. Les objectifs et le fonctionnement de cette maison commune du centre sont proposés dans une charte qui sera soumise très prochainement aux instances des deux formations. Plutôt qu'aborder l'événement sous un angle politicien d'optimisation électorale aux municipales, ou de s'en étonner en rappelant les petites querelles ou désaccords du passé entre des personnes, intéressons-nous au fond, à la signification de cette offre politique dans le contexte actuel de crise de notre pays.

© Mouvement Démocrate

Convergence de valeurs et d'idées

Sur le plan des valeurs et des grandes lignes politiques, les deux formations politiques, l'UDI elle-même rassemblant différentes sensibilités de centre-droit, comme le Mouvement Démocrate s'affirmant de centre indépendant, sont d'accord sur l'essentiel :

- sur la République et la Démocratie comme vecteurs du modèle de société,

- sur l'organisation politique et la gouvernance du pays, favorisant le pluralisme et non le sectarisme et la bipolarité politique,

- sur la vision humaniste de la société (tolérance, respect, primauté à la dignité humaine, à la solidarité envers les plus faibles), la priorité à l'éducation et à l'égalité des chances,

- sur la place et le rôle de l'Europe garante de notre souveraineté dans la mondialisation,

- sur une approche économique libérale et décentralisée laissant respirer les entreprises (créatrices d'emplois) et laissant agir les corps intermédiaires, et non dirigiste et centralisée, laissant croire que l'Etat peut tout faire à leur place et tout régenter jusqu'à déresponsabiliser et même infantiliser le citoyen ;

- sur le contrat social : le développement économique ne devant pas se faire au dépens du progrès social, d'où l'importance de maintenir un contrat social efficace (protection sociale et services publics de santé, d'éducation, de sécurité,...),

- sur la préoccupation du développement durable et du long terme, tant sur le plan écologique sur nos devoir envers les générations futures (cela vaut également en termes de finances publiques, de la charge de la dette).

Ces grandes lignes sont rappelées dans la charte. Au delà des paroles, qu'il est nécessaire d'édicter, seuls les actes feront foi. Et il est temps d'agir.

Nouvelle offre politique ?

Mais est-ce vraiment nouveau ? Après tout François Bayrou défend ces idées depuis toujours, les responsables politiques de l'UDI affirmaient déjà ces priorités et ont fait partie de la majorité précédente en alliance avec l'UMP. Certes, mais le contexte politique a évolué.

D'un côté François Bayrou a tout fait avec son équipe dirigeante du MoDem pour essayer de construire cette majorité centrale et même pris un risque important qu'il a payé cher en votant François Hollande à l'élection présidentielle, en opposition avec Nicolas Sarkozy qui faisait une course poursuite à l'extrême-droite, et espérant que François Hollande applique les réformes nécessaires pour le pays et marque une ouverture au centre. Des réformes de fond sont nécessaires tant pour le redressement économique, la dette et l'équilibre des finances publiques, par une baisse des dépenses publiques d'administration, une vraie réforme des collectivités locales (suppression du département, réorganisation et simplification administrative), sur l'éducation (la réforme des rythmes scolaires est vraiment secondaire pour résoudre l'illettrisme), sur les retraites (unification des régimes et garantie de l'équilibre et de la souplesse des choix individuels grâce à un système à points), sur la moralisation de la vie politique (dose de proportionnelle au scrutin législatif, indépendance des médias et de la justice, ...). Le gouvernement n'a pas fait grand-chose, n'a pas osé entamer les vraies réformes car prisonnier d'un PS verrouillé par une alliance à gauche au sein de laquelle il y a des lignes incompatibles, certaines étant contre les réformes. Le PS (l'appareil) a refusé l'alliance avec le MoDem et a tout fait pour couler François Bayrou; même si certains, peu nombreux, se sont montrés bienveillants à son égard. Force est de reconnaître maintenant que cette alliance paraît impossible, en tout cas au niveau national, alors que d'autres forces politiques compatibles sont prêtes au rassemblement sur les questions essentielles, pourquoi les refuser ? Si ces forces sont situées plus à droite, il est facile de dire que le MoDem vire à droite même s'il reste au centre et n'a pas changé de ligne sur le fond ... Mais là n'est pas l'enjeu. Ce repère devient bien dérisoire alors qu'il y a des dissensions importantes tant au sein de "la droite" que de "la gauche".

D'un autre côté, les centristes alliés à la droite ont pu constater la dérive d'une partie de l'UMP vers l'extrême-droite et leur impuissance tant que le centre (même centre-droit) ne passait pas un seuil supérieur pour peser dans la vie politique. Ils ne veulent pas continuer à cautionner une alliance en bloc avec une UMP qui dérive mais conditionner cette alliance à droite par le respect des valeurs humanistes et républicaines. Le rapprochement avec le MoDem devient alors possible, naturel et même souhaitable.

Ce qui est en train de se créer est très important pour les Français, qui pour beaucoup craignent d'un côté une UMP qui décroche des valeurs républicaines et de l'autre sont extrêmement déçus d'un PS incapable de tenir une ligne cohérente et de redresser vraiment le pays. Il serait fort désolant que l'alternative à ces deux forces politiques (encore) majoritaires ne soient représentée que par l'extrême-droite FN et par le Front de Gauche et l'extrême gauche. Il est salutaire qu'une force politique différente, constructive, réformiste et réaliste, se présente pour proposer autre chose. D'ailleurs, d'après un sondage IFOP, les Français sont près de 80% à approuver cette union, 84% au PS, 76% à l'UMP. L'UDI et le MoDem bénéficient aussi de la meilleure cote de popularité parmis les partis politiques auprès des Français avec respectivement 44% et 42% d'opinions favorables, de même que François Bayrou et Jean-Louis Borloo figurent dans les 5 premiers sur la cote de popularité des personnalités politiques.

Virage à droite du MoDem ?

Sur le fond des valeurs et des idées, la ligne du MoDem est restée la même. Sur la question des alliances, il y a eu refus de la gauche, du PS, de s'allier au centre en vue d'appliquer une politique réformiste, alors que sur le centre-droit et la droite républicaine il y a eu bienveillance et ouverture.

J'avoue ne pas aimer cette phrase de la charte disant que "L'alliance avec le PS et les appareils de coalition au pouvoir est impossible", surtout que les choses peuvent évoluer alors que je suis plutôt d'accord avec la formulation "En ce qu'elle respecte les valeurs humanistes, la droite républicaine est naturellement notre partenaire politique. Pour autant nous considérons que le pays a besoin d'une majorité réformiste, allant non seulement de la droite républicaine au Centre mais jusqu'aux sensibilités écologistes et sociales-démocrates". Cela présente une vision politicienne qui est forcément interprétée comme un basculement "à droite", une alliance exclusive sur la droite (les écologistes et socio-démocrates y étant acceptés mais sous-entendu pas sous leur étiquette PS ou EELV), ce que dit toute la presse d'ailleurs.

J'aurais dit les choses autrement : "les partenaires naturels pourront être de sensibilité de droite républicaine, à condition de respecter les valeurs humanistes, ainsi que de sensibilité écologiste ou social-démocrate, même si l'alliance avec le PS est impossible du fait du verrouillage de cet appareil dans une union de la gauche incompatible avec notre vision réformiste."

Les grands enjeux de demain : l'alternative face au risque de rupture

Juger ce rassemblement sous l'angle politicien est bien réducteur. Il faut voir plus loin, sur les enjeux essentiels. Notre pays est dans une situation bien plus grave qu'on a pu le laisser croire et c'est la situation de ses finances publiques qui pourrait bien devenir très prochainement explosive, agir comme un détonateur.

François Bayrou a été un des premiers responsables politiques à nous avertir sur le danger et le scandale de la dette publique, ayant cumulé des déficits publics depuis trente ans pour financer nos dépenses courantes (ainsi que les intérêts à payer sur la dette) et non (très peu) l'investissement, faisant reporter le fardeau sur les générations futures. Avec la dernière crise, alors que nous n'avions plus de réserve, l'épée de Damoclès  est devenue plus que jamais menaçante. Comme d'autres l'ont dit également (Jacques Attali notamment), François de Closets fait un ultime avertissement dans son dernier livre "Maintenant ou jamais" : "La France va à la rupture" et "Le scénario du pire est enclenché", prévient-il.

"La crise ultime vers laquelle nous nous dirigeons pourrait être un mal nécessaire pour que le pays accepte de s’en remettre à un gouvernement de salut public. Le détonateur viendra des créanciers de la France qui exigeront un jour prochain des taux d’intérêt plus élevés pour lui prêter de l’argent. Ce qui placera le pays illico en cessation de paiements et sous la coupe des gendarmes internationaux."

"Il faut expliquer que le pays en grand danger, annoncer les efforts et indiquer comment ces mesures vont sauver le pays. Or aujourd’hui tout est fait pour cacher la réalité à la population. Au lieu du nécessaire discours churchillien, l’exécutif met en œuvre la méthode Queuille selon laquelle il n’y a pas de problème qu’une absence de solution ne puisse résoudre. François Hollande emmène les Français à un pique-nique en leur disant de ne pas paniquer alors qu’ils se rendent en réalité sur un champ de bataille. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que les Français rechignent devant les efforts. On voudrait redresser le pays sans que les Français s’en rendent compte, à l’image de cette soi-disant réforme des retraites. Ce n’est pas possible."

Quand le pays sera acculé face à un remontée importante du taux de sa dette ou à une incapacité de la rembourser sauf mesures drastiques immédiates telles que la baisse des salaires des fonctionnaires, des retraites, des allocations (comme au Portugal et en Espagne), l'heure de vérité aura sonné. Rappelons qu'un doublement du taux appliqué à l'ensemble de la dette devient à doubler l'impôt sur le revenu pour le financer. Et sur la première année, une hausse de 3 points de taux sur le montant nécessaire de renouvellement annuel de la dette de 200 milliards s'élève à 6 milliards d'euros.

Il n'y aura alors plus que deux choix politiques possibles :

- celui qui sera prôné par les partis populistes de l'extrême droite et aussi de l'extrême gauche : refuser le remboursement de la dette et monétiser la nouvelle dette, c'est à dire la financer par création monétaire pure, par un financement de la Banque Centrale, mais qui ne sera possible que si la BCE accepte, au prix d'une poussée forte d'inflation et supposant un accord de nos partenaires européens de la zone, ou si on sort de l'euro avec des conséquences catastrophiques sur notre économie.

- celui de refuser la cessation de paiement qui aurait de graves conséquences, en reprenant en main la situation financière du pays grâce à des réformes profondes garantissant un retour à l'équilibre par une réduction des dépenses publiques (d'administration) et le retour à l'équilibre des comptes sociaux, sans pour autant obérer la relance économique ni la solidarité aux plus faibles. Pour le renouvellement de dette encore nécessaire, faire appel à l'épargne publique, à un taux modéré, s'affranchissant ainsi du risque vis à vis des marchés financiers.

Les forces politiques de droite républicaine, du centre et de gauche social-démocrate devront alors se mobiliser et former un front commun pour redresser le pays, et alors, les solutions préconisées par le centre pourraient bien s'avérer être l'alternative permettant cette mobilisation.

© Mouvement Démocrate
© Sgtpepperv2

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