L'illusion de la théorie des marchés parfaits dans la mondialisation

Gaël Giraud nous parle dans cet article de "L'imposture économique" de Steve Keen, remettant en cause certaines croyances érigées comme des postulats, des théorèmes, dans la théorie économique néoclassique libérale. Selon cette théorie, les marchés auraient des anticipations parfaites sur tout et autoréguleraient naturellement l'économie dans une concurrence supposée transparente.

Gaël Giraud nous parle dans cet article de "L'imposture économique" de Steve Keen, remettant en cause certaines croyances érigées comme des postulats, des théorèmes, dans la théorie économique néoclassique libérale. Selon cette théorie, les marchés auraient des anticipations parfaites sur tout et autoréguleraient naturellement l'économie dans une concurrence supposée transparente. Pourtant ses hypothèses sont faussées à la base et la vie économique est bouleversée par des événements non anticipés par les marchés, est ponctuée de crises souvent inattendues, celle de 2008, déclenchée par les subprimes en étant un exemple criant. 

Ceci n'appelle pas à rejeter en bloc le libre-échange ni la mondialisation, mais à se méfier de fausses théories visant à justifier une idéologie. La libre-entreprise est salutaire et créatrice d'activité, de richesse, d'emploi, même dans un environnement mondialisé, mais  une régulation est nécessaire pour empêcher les dérives sociales et environnementales, pour interdire l'exploitation de l'humain, pour endiguer la croissance des inégalités.

J'avais décrit les paradoxes de cette théorie et ses fausses croyances dans mon livre "La Révolution Humaniste", paru fin 2011 aux Editions Salvator, dans un chapitre intitulé "Les illusions du système de libre-échange dérégulé dans la mondialisation", que vous propose de lire ci-après. J'ai d'ailleurs offert mon livre à Gaël Giraud lors d'une rencontre sur le thème de la crise financière.

     Les illusions du système de libre-échange dérégulé dans la globalisation

 

1- Basé sur le libre échange, la loi du plus fort, et la compétition, il tue in fine  la concurrence


La concurrence est réputée bénéficier aux consommateurs, aux acheteurs de biens et de services, tirant les prix vers le bas. Du côté des producteurs, la recherche du profit maximum fait peser la pression sur les coûts. Un des moyens de réduire les coûts pour une entreprise est de réaliser des économies d’échelles, gagnant ainsi en coûts de structure. Pour ce faire, les acteurs ont intérêt à se regrouper, d’où une concentration de plus en plus forte par secteur économique. A terme, cette concentration peut nuire à la concurrence, tout le marché étant tenu par quelques gros acteurs ayant un pouvoir sur les prix (centrales d’achat dans la distribution, téléphonie mobile, monopole du logiciel avec Microsoft, gros courtiers agro-alimentaires,…), ce qui finit par causer du tort aux consommateurs tant en termes de niveau de prix que de diversité de l’offre. Ce phénomène est observé au niveau mondial, les fusions étant transnationales (Pechiney/Alcan, Arcelor/Mittal, Alcatel/Lucent, Renault/Nissan, …). De plus, le système entretient l’illusion d’un marché parfait dans la transparence de l’information et la parfaite concurrence, l’équilibre des prix entre l’offre et la demande. Or le marché n’est pas parfait comme l’a démontré Joseph Stiglitz[1] : l’accès à l’information n’est pas le même pour tous, certains étant privilégiés, la concurrence est faussée (effet des concentrations et des lobbyings).

 

Comment l’équilibre de l’offre et de la demande peut-il aussi loyalement s’exercer à l’échelle de la planète, alors que les nations les plus riches exploitent les plus pauvres jusqu’à les priver de leur autonomie de production (avec les semences stériles, par exemple, qui rendent dépendantes bien des agricultures de par le monde), de leur accès aux soins (avec le scandale des médicaments non distribués dans les pays qui en ont le plus besoin) ?

 

2-  Le prix du marché « mondial » équilibre faussement l’offre et la demande


Le prix de marché « mondial » s’établit en réalité sur une offre ou une demande « marginale » et non moyenne. L’alignement des prix s’effectue vers le plus bas en cas d’offre excédentaire momentanée (salaires des postes non qualifiés) ou vers le plus haut en cas de demande excédentaire momentanée (pétrole, denrées alimentaires), quels que soient les réalités économiques, le coût de production réel des marchandises ou des services vendus. C’est le nouvel entrant, en pesant de façon importante sur l’équilibre entre l’offre et la demande, qui va déterminer le prix marginal de l’échange, celui-là même qui devient le prix de référence pour l’ensemble des échanges. De plus, l’ajustement de l’offre et l’ajustement de la demande ne se font pas forcément à un même rythme (cas de l’alimentation mondiale, la demande ayant crû plus vite que la production et les réserves en stock, cas également du pétrole), avec de surcroît l’effet amplificateur de la spéculation. Ainsi en simplifiant, un excédent de demande sur l’offre de 10% peut induire une inflation de prix de 100% au lieu de 10% toutes choses égales par ailleurs, où la logique aurait dû être qu’en moyenne 90% des demandeurs acceptant de payer 10% plus cher pour satisfaire les offreurs sur la même quantité offerte pour un gain final identique !

 

3- La spéculation favorise le mimétisme des marchés, le comportement grégaire des investisseurs, accentuant les variations à la hausse et à la baisse.


Déjà Keynes analysait le comportement grégaire de foule, remarquant que la croyance en un taux d'intérêt ou un prix futur même peu réaliste économiquement fait le taux et le prix d'aujourd'hui, ce qui lui faisait dire qu’il est plus malin pour gagner en bourse d'anticiper la psychologie de la foule plutôt que la tendance réelle des événements et de singer préventivement la déraison. C'est ce qui s'est passé avec la crise malgré les alertes préventives de bulles sur l'immobilier. L’économiste Patrick Artus remarque aussi que la compétition forte entre les investisseurs institutionnels gérant de fonds encourage le mimétisme par comparaison permanente des performances des fonds. Ces derniers cherchant à drainer le maximum d’épargne puisque leur rémunération dépend de ces volumes, qui eux-mêmes sont attirés par la performance maximale.

 

Les règles comptables des banques et des investisseurs institutionnels (assurances, fonds de pension) ont aussi accentué les effets pro cycliques à la hausse et à la baisse. Depuis 2005, ces règles IFRS, venues des Etats-Unis, imposent une valorisation des actifs au prix de marché, même si le prix de marché est artificiellement et momentanément surévalué ou sous évalué notamment par les effets de mimétisme et de crise.

 

4- Basé sur la recherche du profit individuel à court terme et favorisant la prise de risque, ce système va contre l’intérêt collectif mondial et n’est pas durable


- Il ne sait pas venir à bout du réchauffement climatique sans être contraint de manière coercitive ;

 

- Il ne sait pas non plus venir à bout de la misère, de la crise alimentaire, des inégalités entre le Nord et le Sud. La spécialisation régionale, la fourniture à bas prix de denrées alimentaires et de semences stériles aux pays pauvres ont tué leur agriculture vivrière, accentué leur dépendance au détriment de l’autosuffisance alimentaire, décimé leurs emplois, déséquilibré leurs sociétés en en faisant des « assistés », engendré l’immigration massive vers les pays riches qui se sont auto érigés en modèles absolus avec la pensée unique ; Ces pays pauvres sont ensuite devenus beaucoup plus dépendants des pays riches pour leur alimentation et ont encore plus souffert des hausses de prix des céréales en 2008, qui ont déclenché des émeutes de la faim en Egypte, au Maroc, en Indonésie, aux Philippines, à Haïti, ainsi que dans plusieurs pays africains : Nigeria, Cameroun, Côte d’Ivoire, Mozambique, Mauritanie, Sénégal, Burkina Faso.

 

- Il ne permet plus d’optimiser l’investissement industriel à long terme des entreprises mais favorise la rentabilité à court terme même si elle est réalisée au détriment du long terme.

 

- Ainsi, lorsqu’un trader réalise d’importantes plus-values sur lesquelles est prélevé son bonus, il jouit aujourd’hui d’un gain représentant en fait un gain futur hypothétique. De même pour le détenteur de stock-options qui vend ses options au meilleur moment pour réaliser maintenant ses plus-values. On remarquera toutefois qu’il n’existe pas de malus (bonus négatif) pour les traders et que les stock options ne sont jamais réalisées en cas de perte potentielle. Les traders ou dirigeants font courir un risque à leur banque ou à leur entreprise (charge à elles et à leurs actionnaires de les mettre sous contrôle et sous limites) et gagnent en cas de profit, laissant en revanche toutes les pertes à leur entreprise dans le cas inverse. Autrement dit ce système de motivation des opérateurs favorise la prise de risque inconsidérée en l’absence de limites.

 

5- La finance n’est plus au service de l’économie et diverge de l’économie réelle


La valeur totale des actifs dits toxiques (subprimes) est estimée à environ 800  milliards de dollars et les pertes induites des banques entre 2200 et 3600 milliards de dollars dans le monde. Alors que la capitalisation boursière mondiale a chuté de presque 50% en 2008, passant de 62 747 Mds de $ fin 2007 à 32 575 Mds de $ à fin 2008 (voir chiffres de la FIBV), soit une perte de 30 000 milliards de $, plus de 30 fois plus que la perte d’origine qui a causé la réaction en chaîne. C’est dire le prix de la confiance, ou plutôt le coût de la défiance, dû aux anticipations du marché, comparé à la valeur réelle des choses. D’autant plus que du côté de l’économie réelle, il n’y a pas eu de destruction de valeur de l’appareil de production ni des clients potentiels des entreprises (citons l’exemple des compagnies aériennes dont la valeur boursière est tombée en dessous de la valeur des actifs correspondant aux avions en leur possession). Simplement le marché anticipe par méfiance et pessimisme des pertes futures qu’il chiffre au présent, en valeur actuelle nette, via le cours de bourse.

 

Pour illustration voici l’évolution des indices boursiers, retombant au niveau de 1997, 11 ans avant :

      

Regardons maintenant l’évolution de la capitalisation boursière mondiale depuis 17 ans et comparons la à l’évolution du PIB mondiale (en $ courants) :

 

Et en taux de croissance annuel :

 

Sur l’ensemble de la période, la capitalisation boursière mondiale s’est accrue de 147% sur les dix dernières années tandis que le PIB mondial lui augmentait de 81%, soit un rapport de presque 2, la capitalisation boursière reflétant une croissance double de celle du PIB. En moyenne annuelle, le rapport est de 2,1 (2,4 sur 17 ans) et même de 3,1 (3,6 sur 17 ans) si on raisonne en croissance réelle, hors inflation.

 

Or, l’accroissement de la valeur boursière d’une société devrait refléter l’anticipation de l’accroissement futur de valeur engendrée, traduite par l’anticipation des dividendes versés ou de la valeur de l’entreprise accrue par ses bénéfices mis en réserve et utilisés pour investir et développer son activité.

Globalement dans le monde et sur le long terme, il devrait y avoir une équivalence entre l’évolution de la valeur des bourses (appelée capitalisation boursière) et l’évolution de la production globale, c'est-à-dire du PIB. Certes il serait plus exact de faire cette comparaison a posteriori avec un décalage dans le temps (croissance année n de la capitalisation boursière comparée à croissance exprimée en valeur actuelle des 10 années futures du PIB), et aussi pour être exact prendre en compte une croissance de capitalisation boursière hors nouvelles introductions en bourse dans l’année, qui ont un impact inflationniste sur le taux de croissance de la valeur boursière des entreprises. Il serait également plus juste de raisonner sur une valeur d’ensemble des entreprises, y compris celles qui ne sont pas cotées en bourse. Cependant, en comparant les taux d’évolution entre la valeur des entreprises cotées et celle de l’économie, de l’accroissement des richesses globales, il est logique de s’attendre à une convergence. Je laisse aux économistes puristes le soin de préciser le calcul. Mais la tendance est claire : vu rétrospectivement, nous étions dans une bulle générale. La crise des subprimes ne fut qu’une bulle de l’immense marmite bouillonnante entretenue par la chaudière des marchés financiers, dont l’éclatement a été un catalyseur de la réaction en chaîne de type thermonucléaire.

 

6- Le secteur financier a vampirisé la création de richesse au détriment de l’économie réelle.


Les profits des établissements financiers sont caractérisés par des ROE (Return on Equity) de 25-30% de 40% voire plus dans leurs activités de marché (André Orléan, De l’euphorie à la panique penser la crise financière), comparé à 15-20% dans les firmes industrielles. La part de profit dans les banques est passée de 10% du total des profits des entreprises françaises en 1980 à 41% en 2007 alors que le secteur financier ne représente que 5% de l’emploi salarié et 16% de la valeur ajoutée.

  

7- Alimenté par des liquidités abondantes et une fuite en avant des déficits et de l'endettement, le système vit à crédit en compromettant le futur


Déjà avant la crise des subprimes et ses conséquences, donnant lieu à d’importants plans de relance financés par du déficit public dans de nombreux Etats, certains Etats « cigales » vivaient à crédit depuis une trentaine d’années. C’est le cas des Etats-Unis, mais aussi de la France, ce qui malheureusement ne leur a pas permis de bénéficier de réserves pour affronter les temps de crise quand la bise fut venue. Les Etats-Unis étaient plombés par le coût énorme de leur guerre en Irak et la France par la récurrence de ses déficits sociaux et maintenant la détérioration de sa balance commerciale. Les pays émergents exportateurs dont la balance commerciale est positive, comme la Chine et les pays producteurs de pétrole ou de matières premières, détiennent de leur côté d’importantes réserves de change qu’ils placent en dollars et en euros en achetant des bons du Trésor américains ou européens (essentiellement américains, le dollar représentant 60% des réserves de change mondiale et l’euro 24%). C’est l’équilibre de la « barbichette ». C’est aussi une fuite en avant où les débiteurs empruntent pour rembourser leur dette et leurs intérêts, roulant leur position débitrice au fil des ans. Le coût considérable des plans de relance ainsi que la perte de recettes fiscales et d’un surcoût social dû à la récession, ont fait exploser les déficits et la dette globale en 2009. Pour ne pas grever la consommation, ce qui accélèrerait la récession, les Etats ont tous décidé d’émettre de la dette publique. Ils ont déclarés un total cumulé de plus de 2800 milliards de dollars (2190 milliards d’euros) sur 2 ans  (Le Monde du 20 février 2009) :

 

o   Etats-Unis : 800 Mds $ (auxquels s’ajoutent 700 Mds $ de soutien aux banques, initialement plan Paulson, augmenté récemment à 1000 Mds par le gouvernement Obama) soit 5,6% du PIB nord-américain,

 

o   Chine : 460 Mds €= 600 Mds $ soit 12% du PIB chinois.

 

o   Europe : 200 Mds €= 260 Mds $ (plus 300 Mds € de soutien aux banques sans distinction entre l’apport en capital et les garanties sur financements), soit en moyenne seulement 1,5% du PIB européen.

 

Concernant l’épargne privée, le constat est le même :

 

o   fort endettement des Américains pour financer notamment leur consommation dans un contexte de liquidité abondante,

 

o   et forte épargne des citoyens des Etats émergents pour faire face à la déficience de protection sociale dans ces pays (la Chine épargne 40% de son PIB).

 

8- Les paradis fiscaux, trous noirs de la globalisation, permettent aux plus favorisés de contourner les obligations réglementaires et fiscales, ainsi qu'aux activités illicites et mafieuses de prospérer


Dans cet univers mondialisé et de plus en plus dérégulé, les tentatives de régulations menées par les Etats au travers de la fiscalité et des contrôles des banques et des entreprises sont inopérantes dans des Etats non coopératifs, dits « paradis fiscaux », qui participent à la globalisation et sont même au cœur de l’économie mondiale. Ainsi, des personnes fortunées et des institutions financières comme des entreprises, peuvent à loisir loger leur fortune ou leur siège à l’abri de tout contrôle et en exonération de toute imposition. L’éviction fiscale annuelle est estimée au niveau mondial à environ 350 à 500 milliards de dollars, dont 100 milliards de dollars aux Etats-Unis, 200 milliards en Union européenne dont 20 pour la France (l’équivalent du déficit de la Sécurité sociale ou de la moitié de l’impôt sur le revenu). Environ deux tiers des fonds spéculatifs (hedge funds) sont domiciliés dans les paradis fiscaux et ne sont pas soumis à contrôle. Ils drainent approximativement 2 000 milliards de dollars d’investissements. Ces pays « non coopératifs » permettent aussi aux mafias, aux trafics de drogue, aux trafics d’armes en tous genres, de prospérer en menant leur économie parallèle également dans la globalisation. Les Etats eux-mêmes se servent de cet outil pour verser des rétrocessions de commissions sur les marchés d’Etat d’armement, ce qui explique notamment leur embarras sur la question !

 

Des annonces ont été faites par le G20 fin 2008 suite à la crise financière, listant les pays incriminés, mais cette liste existait déjà depuis 10 ans à l’OCDE et aucune mesure coercitive, de sanction, n’a été proposée à l’égard de ces pays. Comme pour les abus des rémunérations des traders et des grands patrons, les gouvernements dénoncent mais sans agir ! Pire encore, la liste rendue publique de pays non ou faiblement coopératifs, qualifiés de noirs ou gris foncés, s’est rapidement « éclaircie » par la ratification d’accords avec certains pays récalcitrants jusqu’à ce jour, dont il faut bien constater que le gris clair dont ils se sont targués sur le moment n’était qu’un effet de couleur destiné à l’opinion publique, alors que les pratiques n’ont pas changé et que la fiscalité reste bel et bien trouble, voire totalement opaque dans ces régions du globe qui continuent de drainer d’importants flux financiers. C’est d’autant plus choquant et révoltant depuis les déclarations clamées la main sur le cœur, avec force effets de manche, par certains responsables de gouvernements, alors que personne n’est dupe sur l’absence de mesures efficaces, c’est-à-dire principalement de mesures concertées !  

 

9- Le modèle capitaliste mondialisé favorise l'accroissement des richesses globales mais aussi m'accroissement des inégalités


La recherche individuelle du profit dans le contexte ouvert et mondialisé de libre échange est censée conduire à l’accroissement des richesses globales, la croissance économique du PIB, mais elle se fait systématiquement au travers d’une répartition inégale, les riches devenant plus riches parce qu’ils détiennent les moyens matériels, financiers et intellectuels de mettre en œuvre le moindre de leurs projets, et les pauvres plus pauvres. Ce phénomène s’est amplifié avec la globalisation. Le chapitre suivant établit un état des lieux du constat de croissance des inégalités.

 

10- La spécialisation à outrance au niveau international nuit à l’équilibre des sociétés, à  la diversité des cultures


Cette spécialisation visant à répondre à l’efficacité dans l’environnement concurrentiel mondial, est illustrée par :

 

-          les délocalisations, bien souvent sans transfert de technologie de sorte que la valeur ajoutée reste dans les pays riches, les sites de production ayant le statut de simples sous-traitants dénués de toute visibilité, ou, comme cela s’est produit fréquemment lorsqu’il y avait une cession de brevet, l’implantation d’unités reposant sur l’exploitation de brevets dont le coût de recherche et développement était déjà amorti, et trop polluants pour continuer à être utilisés dans les pays développés ;

 

-          et la division internationale du travail - le but étant, pour les pays riches, la recherche de main d’œuvre bon marché pour atteindre les objectifs de productivité - associée à la concentration de plus en plus forte des acteurs.

 

La spécialisation a ainsi conduit à une urbanisation croissante (désertification des campagnes et création de mégapoles), zones de plus en plus articulées autour d’un secteur spécialisé, au détriment de la diversité des activités. Elle mène également à une désindustrialisation progressive de l’Occident, qui touche les classes moyennes et se traduit différemment selon les pays, selon leurs spécialisations, selon leur modèle économique, selon le degré de dépendance de leur croissance au volume des exportations et des importations. Ainsi l’Allemagne, spécialisée sur des activités manufacturières de production de machines à forte valeur ajoutée bénéficie d’une clientèle croissante dans les pays émergents et reste peu sensible à la hausse de l’euro (peu de concurrence sur ces secteurs) tout en engrangeant des baisses de coût grâce à l’externalisation d’activités (outsourcing notamment de l’informatique) et par des délocalisations de fournisseurs de base. Alors que la France s’est polarisée d’un côté sur quelques secteurs hautement spécialisés (aéronautique, transport, énergie/nucléaire, informatique, luxe, finance) et sur des emplois de services domestiques locaux peu sophistiqués, son industrie peu différenciée ayant beaucoup souffert des délocalisations. Comme le démontrent Patrick Artus et Marie-Paule Virard[2], la mondialisation accélère ainsi les divergences entre les pays, joue un rôle de révélateur des compétitivités relatives entre les pays.

 

11- La mondialisation, qui s’appuie sur les valeurs de liberté et de démocratie, prônant le libéralisme et la liberté individuelle, peut conduire à une restriction croissante des libertés


A la base démocratiques et libéraux, les Etats qui participent à la mondialisation risquent de devenir de plus en plus autoritaires et autocratiques par combinaison des facteurs suivants, suscités par l’accroissement des inégalités et de l’insécurité, engendrés par la délinquance et la misère croissante et l’immigration difficile à contenir :

 

-          Fermeture des frontières à l’immigration,

 

-          Développement de la vidéosurveillance, portant atteinte à la vie privée et aux libertés individuelles,

 

-          Contrôle des médias et de l’opinion publique, en particulier des masses défavorisées.

 

Il est possible de voir ressurgir des dictatures, au départ déguisées en démocraties, laissant croire au peuple qu’il a toujours le pouvoir par son libre accès à l’information (cependant façonnée, uniformisée et contrôlée à son insu), en élisant ses représentants et ses dirigeants (mais ses choix seront influencés et même dictés par des médias sous contrôle et du marketing d’opinion, dans un cadre politique qui ne favorise pas le pluralisme), voire en choisissant volontairement de se soumettre à une dictature, à un leader protecteur et rassurant.

 

En conclusion,  le modèle néocapitaliste libéral actuel dans la mondialisation, appelé globalisation, n’est pas durable en l’état.

 

Non seulement il conduit irrémédiablement, si on ne lui résiste pas, à une civilisation invivable et insupportable, reposant sur des injustices criantes, mais il nous fait prendre le risque de conduire à l’extinction de l’espèce humaine et à la destruction de la planète, par un développement irraisonné et dénué de concertation, puisque certains pays se croient autorisés à se passer purement et simplement de l’avis des autres, alors que nous partageons cette planète et devons en être co-responsables. L’intérêt général doit primer sur les intérêts particuliers lorsqu’il est mis en péril au point de mettre finalement en jeu les intérêts particuliers ou ceux des générations futures.

 


[1] [1] Un autre monde. Contre le fanatisme du marché, par Joseph Stiglitz éd. Fayard, 2006,

[2] « La globalisation, le pire est à venir », Patrisk Artus et Marie-Paule Virard, La découverte, mai 2008.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.