Le phénomène Michel Onfray

Combattant la pensée unique et les fausses certitudes, politiquement incorrect, créant souvent la polémique, désigné par une partie de l’intelligentsia et des médias comme l’homme à abattre, en même temps qu’il jouit d’un énorme succès populaire, Michel Onfray est un sacré phénomène !

En même temps, on peut parler d’un « phénomène Onfray », au sens philosophique kantien du terme, c’est-à-dire de la perception que nous avons d’une chose, d’un personnage, d’un discours, sous l’emprise de notre expérience, de notre sensibilité, de nos réflexes conditionnés.

Ainsi, voilà plusieurs fois qu’un extrait de propos de Michel Onfray est utilisé pour créer une véritable polémique, lui prêter une intention malfaisante, l’accuser un jour de faire le jeu du Front National, l’autre celui de Daech, ou encore d'être xénophobe ou islamophobe. Or si on lit bien les propos à l’origine de la polémique, en les remettant dans leur contexte, il faut reconnaître que tout cela est bien déformé, comme les intentions qui lui ont été prêtées.  Comme il ose s’attaquer à des tabous, dire des choses qui dérangent mais qui en même temps font appel à la réflexion, il peut créer un certain malaise. Il en résulte que l’on ne retient plus que la polémique, sans retenir le fond pourtant intéressant de l’article, du discours, qui nous appelait à réfléchir et à débattre.

Citons quatre exemples récents. Le dernier en date  remonte à hier, suite à la parution d’une interview de Michel Onfray dans le Figaro Magazine, dans laquelle un extrait a créé le scandale, déclenchant les foudres de l’animateur Cyril Hanouna et de ses fans :

" Aujourd'hui et ce depuis la gauche, on nous présente des modèles tragiques qui font rêver les jeunes. Bernard Tapie, la Rolex, la Ferrari, Cyril Hanouna, un joueur de foot qui donne des coups de boule, etc... Il y a 60 ans ou plus, un jeune rêvait d'être médecin, avocat ou professeur d'université, Jean-Paul Sartre ou Maurice Chevalier... Vouloir ressembler à Serge Reggiani ou à Yves Montand, c'est tout de même moins déshonorant que de vouloir ressembler à Cyril Hanouna ! Il est donc logique que de nos jours, la kalachnikov devienne le rêve ultime. (...)"

Sans doute Michel Onfray s’est-il exprimé avec maladresse, appelant forcément une réaction, mais le fond du sujet était l’importance des modèles pour les jeunes, des représentations qu’on leur donne de l’idéal à atteindre, de la fascination de l’argent comme emblème de réussite et des signes extérieurs de richesses, de l’impact de la perte de repères, de l’absence du père, du manque d’autorité. L’analyse de Michel Onfray m’a paru tout à fait juste, intéressante, dans la tentative d’expliquer la fascination de jeunes pour le terrorisme, leur attirance pour le djihad. Il expliquait également les causes géopolitiques de la haine des membres de Daech à l’égard de l’occident, qu’il faut entendre même si elles ne justifient pas les crimes. Il donnait son avis sur le danger et l’inefficacité des bombardements, s’exprimait sur la naïveté de ceux qui ont cru qu’en faisant tomber une dictature on ferait surgir la démocratie. Il parlait également de l’Islam et du Coran, qu’il a lu contrairement à beaucoup de gens qui en parlent sans le connaître, relevant qu’il y a dans ce texte à la fois des sourates appelant à la paix et la fraternité et des sourates qui invitent au massacre, si bien qu’en prélevant de préférence les sourates guerrières on justifie le terrorisme !

Malheureusement, au lieu de débattre sur cette intéressante réflexion, les médias ont relayé la petite phrase polémique…

On se souvient aussi de l’attaque virulente contre Michel Onfray en novembre, par Laurent Joffrin, directeur de Libération, déclenchant à nouveau une joute polémique. Le journaliste en chef lui reprochait d’être l’allié objectif de Marine le Pen, car il avait critiqué la mise en scène de la photo du petit Aylan, lors de la crise des migrants, alors que pendant ce temps des gens qui souffrent aussi dans le pays pouvaient aussi se sentir oubliés. Etait-ce vraiment obscène ou xénophobe que dire cela ?

De même en septembre le vif affrontement dans l’émission « On n’est pas couché » entre le chroniqueur Yann Moix et le philosophe.

Ou encore en mars dernier la leçon d’idées que lui a infligée le premier ministre Manuel Valls : «Quand un philosophe connu, apprécié par beaucoup de Français, Michel Onfray, explique qu'Alain de Benoist, qui était le philosophe de la Nouvelle droite dans les années 70 et 80, qui d'une certaine manière a façonné la matrice idéologique du Front national, avec le Club de l'Horloge, le GRECE, (...) au fond, vaut mieux que Bernard-Henri Lévy, ça veut dire qu'on perd les repères ».  Or Michel Onfray ne disait pas qu’il préférait de Benoist à BHL, mais voici ce qu’il avait dit exactement exactement au Point : « Je préfère une analyse juste d'Alain de Benoist à une analyse injuste de Minc, Attali ou BHL et que je préférais une analyse qui me paraisse juste de BHL à une analyse que je trouverais injuste d'Alain de Benoist. Ne pas souscrire à cette affirmation de bon sens élémentaire revient à dire qu'il vaut mieux une idée fausse avec BHL qu'une idée juste de droite »

Ce « phénomène »  démontre la difficulté à évoquer certains sujets tabous, comme l’immigration et l’Islam, sujets qui préoccupent pourtant les Français, donc l’impossibilité de débattre sereinement.  Michel Onfray ose évoquer ces sujets, donner un avis, appeler à la réflexion en revenant à la source des faits et des textes, en partant de la réalité constatée. Mais il est tout de suite cloué au pilori par les médias. Comme il le dit lui-même, « le problème de la presse est quelle agit comme un pouvoir sans contre-pouvoir, d’où les attaques et les déformations de propos à son endroit. C’est la même chose avec Internet (…), lieu du pathos et de la haine, de l’agressivité et des règlements de comptes ».

 

Le résultat : Michel Onfray a annoncé sa retraite des médias et a fermé son compte Twitter. C’est bien dommage, car en ces temps de désespoir, d’inculturation, de superficialité, de méfiance à l’égard des élites,  il est un des rares à avoir fait naître un besoin populaire de culture, de débat et de réflexion, comme en atteste ke succès de son université populaire à Caen qui fait salle comble chaque semaine. Par ailleurs, si on veut vraiment affronter Marine Le Pen sur les idées et faire réfléchir les gens sur les thèmes qui les préoccupent, il faut oser aborder la réalité des sujets et ne pas les abandonner au Front National.

L'auteur chez lui, à Caen, devant une partie de sa bibliothèque. Son héros Albert Camus veille sur lui.

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