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Billet de blog 11 juil. 2012

Bayrou n'a pas "glissé à gauche", c'est la gauche qui a glissé au centre et la droite à droite !

Il serait temps d'avoir une autre vision de l'échiquier politique, que cette sempiternelle échelle à une dimension : gauche-droite en passant par le centre ... Cette échelle appauvrit le débat politique et favorise la bipolarité au détriment du pluralisme, en applatissant tout sur un axe, alors qu'il faudrait regarder plusieurs dimensions :

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Il serait temps d'avoir une autre vision de l'échiquier politique, que cette sempiternelle échelle à une dimension : gauche-droite en passant par le centre ... Cette échelle appauvrit le débat politique et favorise la bipolarité au détriment du pluralisme, en applatissant tout sur un axe, alors qu'il faudrait regarder plusieurs dimensions :

- l'échelle de valeurs : priorité au mérite individuel plutôt à droite (=> libéralisme, loi du plus fort, efficacité économique) ou priorité à l'égalité et à la solidarité plutôt à gauche (=>socialisme, services publics, redistribution des richesses) ou bon équilibre (au centre) associant la reconnaissance du mérite, la liberté d'entreprise et aussi les valeurs de solidarité, résumées dans le triptyque des valeurs républicaines de liberté d'égalité,  d'égalité et de fraternité.

- l'idéal de modèle de société : organisation sociale, de la démocratie, de la gouvernance, de l'économie ...

- les moyens d'actions à privilégier pour atteindre des objectifs qui souvent convergent (créer des emplois et réduire le chômage, améliorer le niveau d'éducation, épanouir les jeunes, protéger les personnes âgées,...)

- le comportement politique : confiance au citoyen, pluralisme, décisions décentralisées, ou autoritarisme et centralisation ?

Ainsi on peut trouver certaines contradictions dans les positions de partis classés à droite ou à gauche. Par exemple le Front National est dit très à droite pour sa politique sécuritaire et d'immigration, associée à de la xénophobie, à l'opposé du Parti de Gauche qui veut régulariser tous les sans-papiers et ouvrir les frontières à l'immigration (ce qui d'ailleurs n'est pas compris paradoxalement par les classes populaires qui y voient une menace pour leurs emplois non qualifiés). Et dans le même temps la politique économique du Front National, anti-européenne et protectionniste, se rapproche de celle de l'extrême gauche.

De plus, il y a un effet d'optique : il semble que l'axe gauche-droite s'est déplacé vers la droite progressivement ces dernières années. Je le remarquais dans un article déjà en 2009, quand Francois Bayrou et Marielle de Sarnez avaient proposé un "Parlement de l'alternance" et fait une offre publique de dialogue à toutes les forces politiques démocrates et progressistes, notamment socialistes et écologistes, qui souhaitaient une alternance à la politique de Nicolas Sarkozy. Ce n'est pas François Bayrou qui a glissé vers la gauche, mais la droite qui a glissé à droite et la gauche qui s'est déplacée vers le centre. D'ailleurs c'est ce déplacement du PS vers le centre qui a motivé le départ du PS de Jean-Luc Mélenchon, créant le Parti de Gauche, ce que beaucoup d'abonnés de Mediapart font souvent remarquer.

Ainsi, quand François Bayrou a annoncé entre les deux tours de l'élection présidentielle son vote en faveur de Hollande (qui correspondait aussi à la majorité des choix exprimés par les membres de son bureau exécutif et du Conseil national consultés avant), il ne s'agissait pas d'un "glissement à gauche", mais d'une réaction à un glissement très à droite de Nicolas Sarkozy, de l'affichage d'une dérive droitière xénophobe et populiste, qui ne parlait plus que de frontières et clivant dangereusement les Français.

Aussi rappelons ce que je disais en 2009, ce qui est toujours et plus encore d'actualité et s'est accentué lors de la campagne présidentielle :

[François Bayrou, Marielle de Sarnez et autres cadres et militants du Mouvement Démocrates, qu'ils soient anciens de l'UDF ou nouveaux du MoDem, n'ont pas changé pour l'essentiel de valeurs, de fondamentaux. Ils ont fait valoir de nouvelles priorités face à l'urgence climatique et face aux injustices croissantes, mais restent bien sur l'idéal démocratique, républicain, alliant la liberté d'expression, de création, d'entreprise, une liberté de marché (sous condition de régulation !) et la solidarité, la protection des faibles, un socle de protection sociale et des services publics garantissant l'égalité des chances et l'octroi d'un service à tous et sur tout le territoire non forcément asservi à la rentabilité, notamment dans la santé et dans l'éducation.

En revanche, la droite a changé. Autrefois, la droite était plus conservatrice en termes de valeurs, de morale, d'autorité, de valeur du mérite et du travail. Elle était surtout républicaine. De Gaulle était fervent gardien de ces valeurs républicaines, d'une éthique morale, de l'égalité des chances pour les Français. Le centre, avec Lecanuet et Giscard, ont porté aussi ces valeurs fondamentales. Avec Chirac, la droite était encore républicaine, mais plus teintée de "copains-coquins", de politique de clan, ... Avec l'ère Sarkozy elle a connu une réelle rupture, un alignement au modèle anglo-saxon générateur d'inégalités croissantes, une politique au service des amis du président et des plus fortunés, une atteinte de plus en plus évidente à l'égalité des chances et aux valeurs républicaines, à la démocratie, avec une concentration de tous les pouvoirs, sans respect pour les règles les plus élémentaires de séparation des pouvoirs chères à Montesquieu et indispensables au bon fonctionnement de la démocratie, avec démantèlement progressif ou mise sous tutelle ou sous influence de tous les contre-pouvoirs dont la justice, les médias, et même le Parlement qui n'est plus qu'une chambre d'enregistrement des décisions du gouvernement,... Et la valeur centrale qui domine est l'argent, le culte du profit, la rentabilité au mépris des autres critères, dans une mondialisation où règne la loi du plus fort, où le faible n'est plus protégé, ou le riche devient toujours plus riche et bénéficie de plus en plus d'avantages fiscaux. Et l'emprise de l'Etat, chère à la gauche, est devenue l'apanage de la droite. Et ce qui est en train de s'installer en France, sournoisement et sans dire son nom, c'est un régime autoritaire, autocratique, inégalitaire, qui ne respecte plus les valeurs prônées par l'ancienne droite et le centre qui lui était autrefois allié. Oui, la droite a changé, ce n'est plus la même. 

La gauche aussi a changé. Autrefois elle était socialiste ou communiste, idéologies basées sur l'égalité entre les hommes, mais égalité garantie par une économie administrée, où l'Etat est au centre de tout, collectiviste, liberticide. Elle a évolué d'abord vers des valeurs "libertaires" sur le plan des mœurs puis, avec la pérestroïka et la chute du mur de Berlin, le système collectiviste administré a été rejeté. Des pays se proclamant encore communistes comme la Chine ont adopté le capitalisme et n'ont gardé du communisme que la dictature du prolétariat. En France, les gouvernements socialistes ont dérégulé la finance, privatisé, facilité le développement de l'activité de marché des traders (à partir des années 1983), mis en place les stock-options (D.Strauss-Kahn), défiscalisé les investissements en œuvres d'art et les bonus (L.Fabius). Même si les tenants de la gauche se proclament plus sociaux et que le parti socialiste n'a pas changé de nom, pensant que le label "social", dans le mot "socialiste", serait la caution de cette idéologie. Le mot de "social-démocratie" a qualifié les modèles de société nordiques, qui présentent plus de redistribution sociale, moins d'inégalités de revenus. Sans le dire, une partie de la gauche, des socialistes, s'est finalement retrouvée dans les valeurs prônées par le centre. Oui la gauche a changé, ce n'est plus la même.

Alors regardons cette évolution en face et requalifions le repère euclidien droite-gauche, ou mieux encore, au lieu de droite-gauche, appelons les idéologies par leur nom. Encore que ... les partis prennent des étiquettes convenables (Le parti néoconservateur de Bush était nommé le parti "républicain"). Revoyons tous ensemble la véritable ligne de clivage, qui doit nous servir de repère pour envisager une alternance. C'est bien celle du choix entre deux modèles de société. Tout en acceptant le pluralisme de mouvements qui représentent une diversité de vues, de préférences de moyen d'action, mais qui peuvent converger sur les valeurs et les priorités. ]

 Alors, me direz-vous, pourquoi François Hollande n'ose-t-il pas dire qu'il a repris et applique beaucoup d'idées de François Bayrou et pourquoi François Bayrou n'a pas osé franchir le pas d'une alliance avec le PS ? Les raisons sont nombreuses, tacticiennes, humaines :

- parce que le PS n'avait pas besoin de Bayrou et du Modem pour gagner (croyaient-ils, car la présidentielle s'est jouée à 3% des voix, correspondant aux voix des électeurs de Bayrou pour Hollande ...) et n'a pas montré d'ouverture. Il avait aussi peur de déstabiliser ses partenaires sur sa gauche.

- parce que François Bayrou et le MoDem, en paraissant "glisser à gauche" même si c'est un effet d'optique, risquaient de se faire écraser par le mastodonte et perdre leur existence, leur liberté, leur originalité (comme le PRG est dévenu un ectoplasme). Aussi car ils risquaient de faire fuir les militants et les électeurs du centre historiquement rétif au socialisme, l'identifiant encore au communisme dans leur représentation mentale.

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