Rétablir la vérité sur le pouvoir d'achat

On observe un décalage criant entre les statistiques officielles qui montrent une légère augmentation continue des revenus et du pouvoir d’achat moyens des Français, et l’impression ressentie par la majorité de ces derniers d’une dégradation générale. En effet, la manière dont sont constitués et présentés Ies chiffres pose un réel problème, que nous allons ici démontrer. Il faut réformer ces indicateurs ou à tout le moins les compléter et exiger une plus grande transparence des chiffres.
On observe un décalage criant entre les statistiques officielles qui montrent une légère augmentation continue des revenus et du pouvoir d’achat moyens des Français, et l’impression ressentie par la majorité de ces derniers d’une dégradation générale. En effet, la manière dont sont constitués et présentés Ies chiffres pose un réel problème, que nous allons ici démontrer. Il faut réformer ces indicateurs ou à tout le moins les compléter et exiger une plus grande transparence des chiffres.

 

 

Mesure actuelle et indicateurs publiés

La mesure du pouvoir d’achat[1]s’appuie sur le revenu disponible des ménages[2] (net d’impôts et de cotisations sociales), qui comprend à la fois les revenus salariaux, les revenus de prestations sociales (retraites, allocations chômage, compensations maladie, allocations familiales ou autres aides), les revenus de professions indépendantes, commerçantes ou libérales, ainsi que les revenus du patrimoine, financier ou immobilier. Face à ce revenu disponible, il faut apprécier la capacité d’acheter une quantité de biens et services. C’est l’évolution du revenu disponible rapportée à l’évolution des prix à la consommation qui permet d’apprécier l’évolution du pouvoir d’achat. Ainsi, il est possible de calculer une évolution du revenu disponible « réel », hors inflation, c'est-à-dire déflaté de l’évolution des prix. De plus, il faut mesurer cette évolution par personne (par unité de consommation), tenant compte du nombre de personnes par ménage.

La mesureofficielle de l’Insee s’appuie sur un indice général des prix à la consommation (IPC). Pour ce faire, l’Insee mesure entre deux périodes données, la variation du niveau général des prix sur le territoire français. Au total, environ 200 000 prix sont collectés chaque mois. L’Insee applique ces prix à une structure de consommation moyenne, représentant la part des biens consommés par la moyenne de la population. Le schéma ci-dessous illustre les hypothèses retenues :

 

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Par ailleurs, pourcalculer un pouvoir d’achat par unité de consommation[3], l’Insee divise le revenu disponible de chaque ménage par le nombre de personnes du foyer considéré (1 pour le 1er adulte, 0,5 pour les personnes de plus de 14 ans à charge, puis 0,3 par enfant de moins de 14 ans).

L’évolution du revenu disponible, du pouvoir d’achat (déflaté de l’évolution des prix), global et par unité de consommation, est publiée en moyenne sur l’ensemble de la population. Le revenu médian est aussi publié, permettant d’apprécier le niveau de revenu séparant en deux la population, 50% étant en dessous et 50% au dessus, ainsi que le seuil de pauvreté correspondant à 60% du revenu médian pour l’Insee (50% en norme OCDE). Pour apprécier les disparités au sein de la population, l’Insee fait aussi le rapport entre le revenu moyen des 10% les plus riches et des 10% les plus pauvres, la population étant découpée en déciles (éventuellement aussi sur des tranches de 20%, appelées quintiles).

Cette mesure donne les résultats suivants : selon une étude de l'Insee parue le 25 mars 2011[4] le pouvoir d'achat des Français aurait augmenté de 1,2%,en 2010 (après +1,6 % en 2009). Mesuré par unité de consommation, ce qui permet de le ramener à un niveau individuel moyen, il aurait augmenté de 0,4 % (après +0,8 %). Selon la dernière étude de l’Insee[5] (avril 2011), le taux de pauvreté monétaire atteint 13% en 2008, soit 8 millions de personnes, 6,4% chez les salariés). Il est en recul de 1,5 point par rapport à 1996, la baisse portant surtout sur la période 1997- 2001. En 2008, le niveau de vie médian des personnes vivant dans un ménage en France métropolitaine s’élève à 19 000 € par an, soit 1 580 € par mois. Les 10 % des personnes les plus modestes ont un niveau de vie inférieur à 10 520 € annuels et les 10 % les plus aisées disposent d’un niveau de vie supérieur à 35 550 € (ratio de 3,4). Depuis 2004, les niveaux de vie des personnes les plus modestes cessent d’augmenter plus rapidement que les niveaux de vie intermédiaires alors que ceux des plus aisées continuent leur progression, si bien que le rapport entre la masse des niveaux de vie détenue par les 20 % les plus aisées et celle détenue par les 20 % les plus modestes augmente de 4 à 4,3. Après une période de décrue quasiment continue, l’intensité de la pauvreté s’est accentuée depuis 2002 : le niveau de vie médian des personnes pauvres (773 € par mois en 2008) augmente ainsi moins vite que le seuil de pauvreté (948 € par mois, égal à 60% du revenu médian).

 

 

Critiques de la méthode et propositions d’évolution

1-Il est nécessaire d’apporter des éclairages complémentaires aux extrêmes pour vraiment faire ressortir les inégalités et en particulier l’évolution de la pauvreté. C’est ce qu’a fait ressortir une étude de Camille Landais[6] publiée en 2007, qui montre clairement que les très hauts revenus (0,01% les plus riches, soit 3500 contribuables en France) explosent : +42,6% entre 98 et 2005. La tranche des 10% les plus aisés, pour sa part, a vu son revenu n’augmenter « que » de 8,7% et les 90% restant n’ont eu qu’une hausse de 4,6% de leur revenu sur 8 ans, soit un accroissement annuel moyen du revenu de 0,56%, donc bien en deçà de l’accroissement annuel de la richesse. Les ménages les plus aisés captent en termes relatifs une partie plus importante de la richesse produite et les plus pauvres sont de plus en plus pauvres.
2-Il faut s’intéresser également à la part et à l’évolution des types de revenus : salariaux, allocations, revenus du patrimoine. L’étude de l’Insee d’avril 2011 montre que le travail ne paie plus. Ce sont les revenus du patrimoine, financier et immobilier, qui expliquent la hausse des revenus en particulier des classes aisées. Les Français actifs les moins aisés qui n'ont pas vu baisser leur niveau de vie le doivent aux prestations ou mesures fiscales et les Français actifs plus aisés qui ont vu leurs revenus progresser le doivent à leur patrimoine.
3-
L’indice des prix à la consommation est contestable[7] et doit être revu, notamment sur la prise en compte du coût du logement (13,7% dont 6% pour le loyer). Tout d’abord 60% des Français sont propriétaires et ne paient pas de loyer mais beaucoup remboursent un crédit, ce qui représente un coût. D’autre part le loyer, de même que le coût du crédit (intérêt et amortissement de la dette), pèsent bien plus dans le budget des ménages pour la grande majorité d’entre eux (40 voire 50% pour les classes défavorisées, souvent 30% pour les classes moyennes). L’étude Insee d’avril 2011 montre que 8% des Français consacrent jusqu'à 44% de leurs revenus à l'effort immobilier. Dans d’autres pays, la part du coût du logement dans l’indice de prix est bien plus élevée (25% en Norvège). De même, les dépenses en transport et énergie pèsent de plus en plus dans le budget des ménages.

4-L’indice des prix à la consommation doit aussi être différencié selon les structures de consommation, très différentes selon les catégories de population : la part alimentaire et des dépenses contraintes est majoritaire chez les classes pauvres alors que les riches dépensent plus en loisirs, en voyages, en produits haut de gamme et biens de luxe, et réinvestissent beaucoup en épargne (valeurs mobilières et immobilières). D'après un sondage CSA pour '20 minutes'[8] rendu public le 4 avril 2011 (résultats complets ici), une grande majorité de la population française (77%) estime que son pouvoir d'achat a diminué au cours des derniers mois. Les prix ont en effet beaucoup augmenté à la consommation, dans l'alimentaire notamment, comme l'a montré cette étude de l'association de consommateur CLCV , cette augmentation s'ajoutant à celle de la flambée des prix de d'électricité (+6,4% en un an, 30% annoncé sur prochaines années), du gaz (+16%), des carburants (+17,3%).
Il se trouve que ces hausses de prix touchent beaucoup plus les ménages modestes et les classes moyennes que les plus favorisées, en proportion des revenus, car la structure de consommation des ménages est très différente selon les niveaux de revenus. Pendant que les bas revenus stagnaient, les hauts revenus ont beaucoup augmenté, notamment les revenus financiers (dividendes, plus-values, revenus immobiliers), en ligne avec la hausse des profits du CAC40 en 2010 (+85%, passant de 50 à 82 milliards d'euros) et des distributions de dividendes (40 milliards en 2010), en même temps que les hauts revenus subissent moins proportionnellement les hausses de prix de l’alimentation, de l’énergie et des carburants, du fait de leur structure de consommation différente. En moyenne l'Insee a probablement raison, le pouvoir d'achat par unité de consommation s'est accru de 0,4% mais
c'est la hausse de pouvoir d'achat d'une minorité des plus riches qui compense une baisse notable du pouvoir d'achat des plus défavorisés et des classes moyennes !
Pour rendre compte de l’évolution du pouvoir d’achat par classe de revenu, il faut donc non seulement l’analyser par tranche, par décile et même aux extrêmes par centile comme déjà exprimé ci-dessus pour l’analyse du revenu disponible, mais en plus appliquer un IPC différent par classe puisque la structure de consommation n’est pas la même.
5-Affiner la mesure de l’évolution du pouvoir d’achat par une analyse différenciée de l’effet volume et de l’effet prix sur les structures de consommation des ménages, selon les catégories. Ces dernières évoluent vite : par exemple il y a vingt ans, la proportion des abonnements Internet et téléphonie mobile était faible alors qu'elle est devenue très forte aujourd'hui. Ainsi, si l’on raisonne sur une structure de consommation récente (part élevée de dépenses en communication et téléphonie) en appliquant l’évolution de l’indice de prix (en forte baisse), la méthode revient à mesurer une très forte augmentation de pouvoir d’achat sur cette part, qui compense la hausse sur les produits alimentaires dont la part en volume a baissé. Il faut savoir aussi que ces dépenses en téléphonie et Internet sont devenues des dépenses contraintes (débit en compte), ce qui fait que les dépenses alimentaires sont devenues une variable d’ajustement, la capacité à remplir le caddy s’étiolant de fait par différence. Donc pour comparer l'évolution du pouvoir d'achat, il faut éclairer l'analyse d'une évolution des consommations en volume et en prix par rubrique de consommation, pour obtenir une vision à structure de consommation constante et une autre suivant l'évolution des consommations. Les deux sont intéressantes.

6-La méthode devrait tenir compte du taux d’épargne des ménages, par catégorie. Il se trouve que les hauts revenus ont beaucoup plus augmenté, notamment les revenus financiers (dividendes, plus-values, revenus immobiliers), en ligne avec la hausse des profits du CAC40 en 2010 (+85%, passant de 50 à 82 milliards d'euros) et des distributions de dividendes (40 milliards en 2010). Plus les ménages sont aisés, plus ils épargnent, une part de leur revenu étant placée en investissement immobilier ou en valeurs mobilières (actions, obligations, OPCVM). Or pour ces derniers, on applique un indice des prix IPC sur l’ensemble de leur revenu comme s’ils dépensaient tout leur revenu. Pourtant, seule une partie est dépensée en consommation, le reste étant épargné et de surcroît générant des revenus de rente ! Ainsi, alors qu’un ménage pauvre, qui dépense tout son revenu en consommation, est affecté à 100% par la hausse des prix sur ce qu’il consomme, un ménage aisé qui épargne 50% ou plus de son revenu n’en sera affecté qu’à 50% ou moins ! Bien sûr l’augmentation de son pouvoir d’achat du fait des revenus de rente est bien prise en compte dans l’évolution du revenu disponible, mais la correction visant à le déflater de la hausse des prix est incorrecte. L’application d’un facteur correctif tenant compte du taux d’épargne permettrait de mieux apprécier l’impact de la hausse des prix (qui serait deux fois moindre si le taux d’épargne est de 50%, ce qui renforcerait d’autant la disparité constatée dans l’évolution de l’impact des prix sur le pouvoir d’achat entre les classes défavorisées et les classes aisées.
7-
Enfin, au-delà du « pouvoir d’achat », il vaut mieux apprécier le « niveau de vie ». Certaines prestations de services publics, telles que l’éducation (école, collège, lycée, université), l’utilisation d’infrastructures routières ou d’équipement urbain (crèches, piscines, loisirs, lieux de vie,…), ainsi que l’économie parallèle non marchande (troc, échange de services), ne sont pas achetés ou sont fortement subventionnées par l’impôt (qui lui-même a été déduit du revenu disponible). Pour rendre compte du niveau de vie et de son évolution, il faut aller au-delà de l’appréciation de la capacité à acheter en tenant compte de ces prestations. Il existe un indice, appelé "Revenu Disponible Ajusté" (RDA)[9] permettant de faire des comparaisons internationales, notamment entre un pays qui a un niveau élevé de services public comme le Danemark ou la Suède, à un autre qui a un faible niveau de service public. Mais cet indice, peu connu, n’est pas très utilisé. Il mériterait d’être popularisé et publié. Il faut aussi le relativiser en tenant compte de l’évolution de la qualité des services publics, car l’évolution du coût de ces derniers comporte à la fois un effet prix et un effet volume, pour une qualité qui peut avoir évolué positivement ou au contraire négativement.

 

 

[1] définition du pouvoir d’achat : http://fr.wikipedia.org/wiki/Pouvoir_d%27achat

 

[2] Voir définition du Revenu disponible des ménages : http://fr.wikipedia.org/wiki/Revenu_disponible

 

[3] définition de l’unité de consommation : http://www.insee.fr/fr/methodes/default.asp?page=definitions/unite-consommation.htm

 

[4] Etude Insee : http://insee.fr/fr/indicateurs/ind28/20110325/RD104.pdf et version résumée en PDF : http://insee.fr/fr/themes/info-rapide.asp?id=28&date=20110325

 

[5] http://maviemonargent.info/images/INSEE_dp_revenus_patrimoine_2011.pdf

 

 

[6] Résumé d’études et références sur les inégalités de revenu en France : http://fr.wikipedia.org/wiki/In%C3%A9galit%C3%A9s_de_revenu_en_France, dont l’étude de Camille Landais : http://www.inegalites.fr/IMG/pdf/hautsrevenuslandais.pdf

 

[7] Voir questions sur l’indice des prix et le logement et réponses de l’Insee : http://www.insee.fr/fr/themes/indicateur.asp?id=29&type=1&page=info_ipc_plus.htm

 

[8] Sondage CSA : http://www.20minutes.fr/article/700005/economie-un-francais-trois-pense-reduire-depenses-alimentation

 

[9] Définition du Revenu Disponible Ajusté (RDA) : http://www.insee.fr/fr/methodes/default.asp?page=definitions/revenu-disponible-ajuste.htm

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