Pascal Lamy : le temps du bilan

A 66 ans, le 31 août 2013 au soir, Pascal Lamy terminera son mandat de Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), après huit années. Personnalité atypique et contrastée, très respectée et en même temps parfois contestée, se proclamant socialiste mais en même temps libéral, qui est véritablement Pascal Lamy et quelle est sa vision du monde aujourd’hui ?

A 66 ans, le 31 août 2013 au soir, Pascal Lamy terminera son mandat de Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), après huit années. Personnalité atypique et contrastée, très respectée et en même temps parfois contestée, se proclamant socialiste mais en même temps libéral, qui est véritablement Pascal Lamy et quelle est sa vision du monde aujourd’hui ?

Intervenant assez rarement sur les médias, plutôt discret et pourtant tenace et tranchant, il était l’invité de Patrick Cohen sur la Matinale de France Inter ce lundi 15 juillet 2013 (ré-écouter l’interview de la 89ème à la 90ème minute, puis les questions des auditeurs de la 96ème à la 111ème minute).

 

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Interrogé sur la mondialisation, sur l’Europe et la Chine, sur les aspects positifs ou négatifs du libre-échange économique, sur les menaces ou les craintes de l’accord en négociation entre l’Europe et les Etats-Unis, Pascal Lamy répond simplement, sans détours, et néanmoins avec nuances :

« Il y a à la fois du bon et du mauvais dans la mondialisation des échanges :

-          du bien car elle a permis de sortir des milliards de personnes de la pauvreté (dans les pays émergents). Du bien aussi pour les Français lorsqu’elle permet d’exporter par exemple des Airbus, de produire de la valeur ajoutée sur des métiers d’avenir. La Chine a vu ses exportations croître de 20% par an ces dernières années mais aussi ses importations croître au même rythme. L’entrée de la Chine dans l’OMC en 1997 a été une très bonne chose pour le monde et  même pour la France ;

-          des chocs et du stress si la mondialisation n’est pas maîtrisée, pas régulée, si elle se fait au détriment de la santé, de nos emplois, de l’environnement.

 

Refuser la mondialisation en tant que telle est néfaste. Il faut la maîtriser. Le protectionnisme consistant à se planquer derrière des écluses est une erreur. Cependant il faut un protectionnisme positif pour le consommateur, par exemple respectant des normes respectant la santé, l’émission de carbone pour les voitures etc. Il est normal aussi que le traité européen fasse une place spécifique à la culture, donc d’exclure l’audiovisuel dans l’accord de libre échange avec les USA.

L’Europe et la France sont en panne de croissance. Il leur faut retrouver au moins 2% de croissance ne serait-ce que pour ne pas augmenter le chômage, ne pas accroître les déficits et pouvoir continuer de financer leur modèle social, la protection sociale, les services publics, l’éducation etc.

Le propre de l’Europe est son modèle social, et il faut le préserver.

Pour cela il faut retrouver des vecteurs de croissance et cela passe par les échanges commerciaux. À court terme, l’Europe doit aller chercher la croissance sur les marchés des pays émergents. 90 % du supplément de demande qui sera adressée à l’économie européenne, dans les dix années qui viennent, proviendra de ces pays, dont un tiers de la Chine.

La France doit à la fois redresser ses finances publiques et améliorer la compétitivité de ses entreprises, de son industrie.

La France a perdu ses parts de marché à l’exportation sur l’Europe, pas sur les pays émergents notamment la Chine. C’est en profitant de la croissance des pays émergents (entre 5 et 10%) et de leur demande nouvelle que la France et l’Europe peuvent trouver un vecteur de croissance, à condition de savoir répondre à cette demande, sur des produits innovants, à valeur ajoutée, compétitifs. »

En complément, voir aussi ces extraits d'autres entretiens de Pascal Lamy :

[Dans un entretien le 3 juillet au journal La Croix, Pascal Lamy soulignait que l’accord de libre-échange en négociation entre l’Europe et les Etats-Unis ne procurerait sans doute pas de gains à court terme, compte tenu du temps que requiert ce type de négociation. Il ne s’agit pas d’un accord « à la papa » où l’on s’entendait pour baisser les droits de douane sur les produits. Seuls 30 % de la négociation vont porter sur ce qui protège le producteur. Le reste, 70 %, porte sur ce qu’on appelle les barrières non tarifaires : protection des données personnelles, sécurité des produits, normes sanitaires, émissions polluantes, qui visent la protection du consommateur. Il s’agit de questions où les sensibilités et les philosophies diffèrent de part et d’autre de l’Atlantique, débouchant sur des écarts entre régulations. La négociation consiste à créer un standard euro-américain. (…)

En France, l’opinion générale n’a pas cette compréhension que l’ouverture des échanges est bonne pour l’économie. Démontrer que délocaliser une partie de sa production permet de maintenir de l’emploi en France et que le protectionnisme ne protège pas l’emploi est très contre-intuitif pour la pensée française, de droite comme de gauche.

Aujourd’hui les chaînes de production sont devenues globales. Grâce aux technologies qui réduisent les coûts de la distance, les produits que nous exportons sont fabriqués à partir de biens intermédiaires importés, au point que la notion de pays d’origine est obsolète. Il faut s’inscrire dans ce paysage, là où notre valeur ajoutée est la meilleure. Le terme de « libre-échange » lui-même est trompeur : l’échange n’est pas libre, il existe des normes à respecter. Personne ne veut des échanges au détriment de la santé, de l’environnement.

Mais, de fait, l’ouverture à la concurrence recompose les tissus économiques et sociaux. Elle est porteuse de changements plus durs à supporter par les faibles que par les forts. C’est pourquoi les pays qui réussissent le mieux ces mutations sont ceux qui disposent des meilleurs systèmes sociaux.]

[Dans un récent entretien aux Echos, Pascal Lamy disait aussi qu’il fallait un nouveau logiciel de la gouvernance mondiale. «les marchés et la technologie intègrent l’espace mondial, tandis que la politique reste arrimée à l’espace local», d’où une contradiction, un problème de légitimité politique de ce fonctionnement. «Aussi longtemps que l’on restera dans cette contradiction – avec une économie et une technologie qui ignorent l’appartenance –, aussi longtemps qu’il n’y aura pas ce sentiment que l’on est sur le même bateau, et que par là-même, il faut à peu près savoir qui fait quoi, quelles sont les règles, à quelle heure on mange et qui prend le quart, alors le fossé restera infranchissable.» il lui apparaît important et vital de «créer un sentiment d’appartenance, un socle de valeurs communes qui serait le logiciel de la gouvernance». Plus facile à dire qu’à faire puisque qu’aujourd’hui, «une chose est certaine, c’est que les préférences des Etats-nations diffèrent». Pour faire simple, les préférences collectives chinoises ne collent pas à celles des Etats-Unis ou de l’Europe. Le système de valeurs communes n’est que pure théorie. «C’est une des raisons pour lesquelles ce que produit le G20 est décevant par rapport à la conviction commune qui veut qu’à partir du moments où les grands dirigeants de cette planète se réunissent, ils vont finir par coopérer, c’est-à-dire converger. Ce n’est pas le cas.» Lorsqu’ils se séparent, chacun se précipite devant ses propres médias pour ne parler qu’à ses concitoyens.]

[Dans une précédente interview au NouvelObs en 2012, Pascal Lamy affirmait que la TVA sociale n’était pas le bon moyen pour lutter contre les délocalisations premièrement, parce que le coût du travail, même charges sociales comprises, n'est pas le problème majeur de la compétitivité française. Il faut l'améliorer par d'autres moyens, comme l'innovation ou l'amélioration des qualifications. Deuxièmement, parce que s'il faut vraiment transférer des charges sociales sur une autre assiette, il y en a de moins injustes que la TVA, qui pèse davantage sur les moins aisés].

Analyse :

Lorsque Pascal Lamy souligne que le déficit commercial extérieur de la France s’est creusé face à l’Europe et non face à la Chine et autres pays émergents, il faudrait vérifier l'évolution des exportations et des importations en montant par pays partenaire des échanges (et hors dépenses de pétrole, gaz et matières premières). En effet, un rapport du gouvernement sur le commerce extérieur de la France en 2012 paraît contredire cette version (voir p.48 et 49) : « L’érosion tendancielle des positions françaises depuis 1990 n’apparaît pas principalement liée à un problème de compétitivité vis-à-vis des autres pays de l’OCDE. La baisse de notre part de marché en valeur résulte davantage de l’insertion progressive dans le commerce international des pays émergents, qui réalisent une part croissante des échanges mondiaux. De fait, la plupart des pays industrialisés perdent tendanciellement des parts de marché depuis 1990, l’Allemagne faisant figure d’exception en maintenant son niveau pendant les années 2000. Toutefois, la part de marché de l’Allemagne recule depuis 2009. »

Pour le reste j’ai trouvé personnellement ses propos très sensés, équilibrés, proches de la vision de François Bayrou à laquelle j’adhère également et que partage visiblement François Hollande. Pascal Lamy est un héritier de Jacques Delors, dont il a été le bras droit et le chef de cabinet à la Commission européenne pendant dix ans avant de prendre la direction générale du Crédit Lyonnais puis devenir Commissaire européen au commerce sous la présidence de Romano Prodi (voir un portrait intéressant ici). On lui colle souvent une image ultra-libérale alors qu'il n'est pas favorable à un libre échange intégral, il est le premier à dire qu'il faut de la régulation et des garde-fous (mais respecter des normes préservant la santé et l'environnement ne doit pas être assimilé à du protectionnisme). Il rappelle d'ailleurs que Jacques Delors et Romano Prodi avaient prôné plus de régulation (financière notamment), de gouvernance économique en Europe, mais que ce sont les forces anglo-saxonnes (Etats-Unis et Grande Bretagne) qui s'y opposaient.

Patrick Cohen a fait justement remarquer dans son interview que la vision économique de Pascal Lamy semble moins éloignée de celle de François Fillon et Alain Juppé que de celle de socialistes comme Arnaud Montebourg qui prône la démondialisation et une forme de protectionnisme (Pascal Lamy avait déjà eu avec ce dernier un échange verbal musclé). Le profil libéral de Pascal Lamy reste un repoussoir pour l'aile gauche du Parti socialiste …

On sent bien que les lignes ont bougé et que si les forces partisanes incitent les politiques à rester dans leur clan pour des raisons de famille politique, il y a bel et bien une réalité de convergence de politique économique que l’on peut appeler progressiste, réformiste, pour une mondialisation conciliant libre-échange économique mais à condition qu’elle soit maîtrisée et régulée, qu’elle réponde à un socle de valeurs, à une vision durable du développement garantissant un équilibre entre l’économique, le social et l’environnemental.

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