Attention à la paranoïa sur l'Europe et Merkel !

A l'extrême gauche comme à l'extrême droite, l'Europe est désignée comme impuissante à résoudre nos crises, voire comme responsable de nos crises, de même qu'incapable de nous sortir d'un carcan néolibéral, forçant les Etats à une politique de rigueur budgétaire donc d'austérité, privant aussi les nations de leur souveraineté monétaire, qui permettrait selon eux d'insuffler une respiration de l'économie par une dévaluation nationale. 

A l'extrême gauche comme à l'extrême droite, l'Europe est désignée comme impuissante à résoudre nos crises, voire comme responsable de nos crises, de même qu'incapable de nous sortir d'un carcan néolibéral, forçant les Etats à une politique de rigueur budgétaire donc d'austérité, privant aussi les nations de leur souveraineté monétaire, qui permettrait selon eux d'insuffler une respiration de l'économie par une dévaluation nationale. L'Allemagne et surtout sa chancelière Angela Merkel, serait le chef d'orchestre de cette politique, motivée par une échéance électorale prochaine et devant répondre à un égoïsme du peuple allemand fourmi qui en aurait soupé de subventionner les nations endettées, ces cigales. Mais gardons-nous de cette caricature ! 

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L'alliance de la gauche avait déjà du plomb dans l'aile, Jean-Luc Mélenchon désignant les "salopards" du gouvernement, coupables de se plier au diktat des marchés, de l'Europe, de Merkel et de pratiquer une politique d'austérité. Les Ecologistes menacent de ne plus soutenir la majorité. Au sein du gouvernement, une fissure s'ouvre au grand jour, des ministres se montrant réticents à une politique dont ils devraient être solidaires, donnant des avertissements publics au gouvernement : Montebourg, Duflot, Hamon demandent une inflexion de la politique du gouvernement, au motif que le sérieux budgétaire tue la croissance, et se font recadrer par le président Hollande et le premier ministre Jean-Marc Ayrault, qui affirment garder le cap, souhaitant un juste équilibre entre assainissement des finances publiques et le soutien à la croissance.

Puis c'est au tour du Parti Socialiste, lors de son  Conseil national samedi dernier, de désigner clairement son adversaire : la droite allemande d'Angela Merkel. "Il y a un rapport de force à installer dès maintenant", a déclaré Jean-Marc Ayrault, qui souhaite que Paris "pèse pour la réorientation de l'Europe en direction de la croissance". L'Europe est pointée du doigt, ainsi que l'Allemagne. Marie-Noëlle Lienemann appelle à "taper fort du poing sur la table", "On nous explique qu'il faudrait avoir rétabli nos comptes pour pouvoir parler face aux Allemands ? Mais heureusement que De Gaulle n'a pas attendu que la France soit reconstruite pour faire entendre sa voix !". Emmanuel Maurel rappelle que "Nous avons été les premiers à mettre sur la table le débat contre les 3 % de déficit public que tout le monde a repris aujourd'hui à son compte au PS". Guillaume Balas prévient : "Il n'est pas question, par exemple, que la souplesse de la Commission européenne sur les 3 % se traduise par des réformes libérales imposées sur les retraites. Sinon la prochaine fois, on sera moins gentils".

Pour François Bayrou, ce Conseil national du PS marque le franchissement d'une ligne, il lance dans Le Monde une alerte rouge au président de la république : "Répandre l'idée que nos problèmes viennent d'ailleurs est dangereux et démobilisateur" :

"Depuis plusieurs jours se développe et se répand une idée extrêmement dangereuse à mes yeux : celle que les réformes que nous avons à faire et que les économies auxquelles nous devons réfléchir, seraient en fait imposées à la France par l'Europe et par l'Allemagne. C'est une idée absolument fausse, dangereuse parce qu'elle est démobilisatrice, régressive. Elle consiste à faire croire que ce ne sont pas nos problèmes qui nous obligent à changer, mais la décision et l'influence des autres. Or, tous les problèmes qui sont ceux de la France aujourd'hui, ne viennent pas de l'extérieur, de l'Europe, de l'euro ou de l'Allemagne : le déficit sur lequel je mène une bataille depuis de très longues années, l'effondrement de notre commerce extérieur, le fait que nous n'arrivons plus à produire, le fait que notre école et ses résultats soient très insuffisants, le fait que nous dépensons pour nos services publics près de 20% de plus que nos voisins sans avoir des services spectaculairement meilleurs. Ce sont des problèmes français ! C'est parce que nous avons une société qui n'est pas organisée comme elle devrait être, qui a depuis longtemps laissé vieillir les structures de son organisation, que nous sommes dans cette situation de difficulté."

Il me semble en effet qu'il faut se garder de fausses idées simplistes visant à désigner le coupable à l'extérieur, en s'exonérant ainsi de ses propres responsabilités, de ses propres faiblesses. Cela fait monter les tensions, exactement comme cela s'est passé dans les années trente avant la guerre. Regardons avant tout la réalité des faits pour mieux affronter nos difficultés :

- d'abord la politique du gouvernement français est une politique visant l'équilibre budgétaire (et encore, avec persistance d'un déficit !) mais pas d'austérité, qui signifie réduction des salaires, des retraites, des allocations chômage, des prestations sociales, comme on l'a vu en Grèce, au Portugal, en Espagne ;

- la dette était déjà abyssale avant crise, dépassait le seuil de 60%, et faite de déficits cumulés depuis trente ans, avec coût des intérêts, déficits essentiellement de fonctionnement, donc iniques vis à vis des générations futures. Si bien qu'aucune réserve ne pouvait être utilisée en cas de crise, la marge de manoeuvre bien faible ... Et l'Europe ni l'euro ne sont responsables de cette mauvaise gestion ;

- notre déficit commercial extérieur de 70 milliards d'euro a commencé en 2003, avant la crise de 2008, par l'effet d'importations croissant comme la demande intérieure globale, pas plus, en même temps que la croissance des exportations industrielles a décroché, ont moins augmenté que les importations*. De nombreux pays, pas seulement l'Allemagne, de même niveau de vie que le nôtre et de même coût du travail, ont une balance extérieure positive, partageant la même monnaie que la nôtre. Leurs produits sont plus attractifs, mieux positionnés ;

- l'euro a pourtant été un facteur stabilisateur, avec une faible inflation, des échanges facilités dans la zone euro. Il n'est aucunement coupable de nos difficultés économiques ;

- l'Europe ni l'Allemagne ne sont responsables de la forte dégradation du niveau scolaire de notre pays et des conséquences qui s'ensuivent ;

- l'accroissement du chômage a bien sûr découlé de la récente crise mais son niveau était déjà élevé avant la crise ;

- et  le vieillissement de la population dans ce contexte de chômage, la baisse du taux actifs/retraités, est un problème structurel que nous devons résoudre indépendamment de la crise. Ce n'est pas à l'Europe de nous imposer une réforme des retraites, mais bien nous-mêmes pour notre propre survie.

Donc arrêtons la paranoïa et écoutons un peu plus François Bayrou, dont la parole est d'or. Il avait raison sur la dette, sur le commerce extérieur, sur l'insuffisante production en France, source de toutes les dégradations, sur la nécessité de valoriser nos achats en France par un label, sur l'indispensable moralisation de la vie publique. Maintenant, devant les mauvaises passions, les tentations populistes, évitons de diviser et d'ajouter aux tensions, cherchons à résoudre les problèmes à la source. Il me semble que François Hollande, Jean-Marc Ayrault, Pierre Moscovici, sont dans cet esprit-là et ont une tâche difficile à mener, par une mobilisation générale. Il faut maintenant dépasser les étiquettes et les clans pour mener le redressement, comme le dit François Bayrou.

*Annexes sur le commerce extérieur :

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Aperçu du commerce extérieur de la France(données de référence : Janvier 2013) :
http://lekiosque.finances.gouv.fr/Appchiffre/Etudes/tableaux/apercu.pdf

Etude NATIXIS avec 3 graphiques parlants :

- l’évolution de la profitabilité de l’industrie ;
- la manière dont la demande intérieure de produits industriels est satisfaite ;
- l’évolution des parts de marché à l’exportation.

http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=66200

Etude Banque de France : Bulletin de la Banquede France • N° 189 • 3e trimestre 2012

Évolution des déséquilibres courants dans la zone euro : choc de compétitivité ou choc de demande ?
http://www.banque-france.fr/fileadmin/user_upload/banque_de_france/publications/Bulletin-189-desequilibres.pdf

 

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