Le financement de la dette publique par la banque centrale: une illusion anti-sociale

Le sujet de la Dette Publique est un peu passé au second plan, n'intéresse pas les gens, n'est pas porteur électoralement. Pourtant il est crucial et conditionne l'économie. Se prétendre social, en multipliant les dépenses publiques et en les faisant financer par de la dette sous forme de prêt de la banque centrale grâce à une reprise de notre souveraineté monétaire, est en fait anti-social.

Il n'est pas nécessaire d'être expert en économie et en finance pour comprendre le sujet. Je vais essayer de donner quelques clés de repère et vous laisse en juger vous-même.

Marine Le Pen comme Jean-Luc Mélenchon utilisent les arguments suivants pour démontrer que l'on peut "raser gratis", dépenser toujours plus, en coût de fonctionnement, prestations sociales et investissements, grâce à la solution magique  : il suffit de revenir à un outil du passé supprimé en janvier 1973 par la loi Pompidou-Giscard qui a modifié le statut de la Banque de France :

1- La dette publique serait "illégitime" et aurait enrichi les banques. Donc nions-là, ne la remboursons pas ou créons simplement de la monnaie pour la rembourser !

Car sa progression depuis 40 ans par cumul des déficits successifs est majoritairement dû d'une part aux intérêts de la dette, qui profitent à la finance aux marchés, aux banques, d'autre part à la crise financière déclenchée du fait des banques (crise des subprimes venue des Etats-Unis), ce qui a nécessité un renflouement de l'économie par l'Etat et de nouvelles dépenses sociales. Le peuple n'est donc pas responsable de cette dette !

2- La dette est un outil de domination et d'oppression des marchés sur les Etats : son niveau trop élevé justifie les politiques d'austérité, de limitation des dépenses sociales et de services publics au détriment des peuples. 

3- La perte de souveraineté monétaire induite par le passage à l'euro car déléguée à la BCE indépendante, avec respect des critères de Maastricht (seuil maximum du déficit public à 3% et de la dette publique à 60%), empêche l'Etat de maîtriser sa monnaie et son budget. Encore la faute à l'Europe et à l'euro, donc sortons de l'euro, voire aussi de l'Union européenne !

Maintenant rappelons quelques chiffres et quelques évidences :

- Le financement de la dette de l'Etat par la Banque Centrale, appelé aussi "monétisation de la dette" ou financement par la "planche à billet", c'est à dire par de la création monétaire, induit de l'inflation, une baisse de la valeur de l'argent. C'est comme de la fausse monnaie.

- chaque année, l'Etat doit rembourser presque 200 milliards de dette publique arrivant à échéance, ce qui représente 10% de la valeur totale de la dette (normal vu qu'elle est en surtout émise via des obligations OAT 10 ans), ce qui représente également 10% du PIB. Comme l'Etat ne dégage pas d'excédent permettant de rembourser cette dette, il doit emprunter pour la rembourser.

- si au lieu d'emprunter sur les marchés, l'Etat empruntait à la Banque centrale ces 200 milliards en créant de la monnaie, il n'aurait pas à payer d'intérêt aux marchés mais la valeur de sa monnaie baisserait de 10% du PIB, cela créerait 10% d'inflation, ou encore aussi une dévaluation de sa monnaie face aux autres devises, renchérissant d'autant les importations, qui elles-mêmes représentent 25% du PIB. Alors si, en plus de faire face à ces échéances de remboursement, il s'agissait aussi de financer les dépenses supplémentaires annoncées, nous pourrions facilement nous retrouver dans la situation du Vénézuéla !

- or l'inflation, favorable aux emprunteurs à condition que leurs revenus augmentent facialement face à leur dette, nuie non seulement aux épargnants mais surtout aux ménages, aux salariés, aux retraités, aux bénéficiaires d'allocations, car le coût de la vie agmente avant que les revenus ne rattrapent le retard de cette hausse. Comme si on avait augmenté la TVA d'autant. L'inflation, c'est l'impôt du pauvre, le plus injuste, celui qui baisse le pouvoir d'achat de tous à commencer par les plus vulnérables.

- ajoutons que les taux d'intérêt sont très bas, pratiquement nuls depuis l'an dernier. En ce moment cela ne coûte pas cher à l'Etat d'emprunter sur le marché. En revanche, il est exposé à une prochaine hausse des taux qui serait en effet très préjudiciable. D'autres solutions sont possibles pour ne pas risquer cette exposition à la hausse des taux : contenir l'inflation par une gestion budgétaire rigoureuse, ou financer la dette publique par l'épargne des Français, comme le livret A, comme le font les Japonais.

- enfin, qui achète la dette sur les marchés ? Les banques et investisseurs institutionnels qui sont tenus d'en acheter pour respecter des ratios de liquidité, avoir un matelas de trésorerie disponible obligatoire, pouvoir mobiliser ces créances à la BCE pour obtenir des liquidités. Mais ce n'est pas s'enrichir, le taux de la dette publique étant extrêmement bas. 

- et croyez-vous que les banques bénéficient actuellement de la faible inflation (voire déflation) ? Pas du tout. Leur marge s'en trouve réduite. Lorsque le coût de gestion des dépôts à vue, des agences, des distributeurs, des chèques etc. (environ 5%) est supérieur au taux d'intérêt auquel est placé l'argent descomptes créditeurs, elles subissent des pertes considérables. Il y a vraiment de fausses idées sur le sujet.

On enfume les peuples avec ces histoires de dette publique illégitime, on en profite pour accuser l'Europe et l'euro. Et ceci masque l'effet immédiat et inévitable des solutions avancées par ces bonimenteurs : une baisse de pouvoir d'achat des classes moyennes et des plus vulnérables, assortie d'une fuite des capitaux et des investissements, d'un effondrement de l'économie et donc une explosion du chômage.

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