Face aux tenants de la rigueur budgétaire et du respect de la limitation du déficit public à gauche comme à droite en passant par le centre, on trouve des partisans d'un certain laxisme budgétaire et d'un financement des déficits publics par la création monétaire, via un financement direct par la banque centrale. D'un côté Marine le Pen qui prône la sortie de l'euro pour reprendre la souveraineté monétaire nationale, de l'autre Jean-Luc Mélenchon qui propose de permettre cette création monétaire au niveau de l'Europe, de la Zone Euro, sans pour autant sortir de l'euro. Est-ce possible, est-ce souhaitable ?    

Invité hier soir de l'émission «Tous Politiques» sur France Inter, Jean-Luc Mélenchon a fustigé la politique menée par le gouvernement et François Hollande, la qualifiant de "droite extrême". Voir aussi cet article du Parisien qui résume son intervention. Il voulait dire par là, avec cette formule caricaturale, que le gouvernement privilégie les intérêts économiques des entreprises et de la finance sur ceux des travailleurs et des pauvres. Il déplore la politique de rigueur budgétaire, de compression des salaires, d'économies sur dépenses publiques, services publics comme protection sociale. Pour ne pas décevoir les marchés, pour maintenir les taux bas sur notre dettes publiques et in fine garantir la rentabilité du capital,, nous devons tous nous serrer la ceinture et n'avons plus de marge de manoeuvre pour investir afin de recréer de la croissance, donc des emplois.

  

 

Jean-Luc Mélenchon déclare :"Je fais une proposition (...) Il faut que la Banque centrale européenne rachète les dettes souveraines de tous les pays européens. Il y aura une inflation d'à peine cinq ou six points et permettra aux pays de mieux respirer. La dette ce n'est rien, nous faisons tous ces sacrifices pour rien. "... L'inflation aura pour effet de dévaluer les actifs mais modérément et ce n'est pas grave (sous-entendu que cela n'impactera que les riches qui possèdent des actifs).

Reprenons cette proposition et étudions ses conséquences et sa faisabilité.

Création monétaire et monétisation de la dette publique

Avant la loi Pompidou de 1973, la Banque de France avait de droit de prêter directement au Trésor (de même qu'existaient aussi les Bons du Trésor souscrits aux guihets des trésoreries principales par des particuliers). Cette disposition a été interdite, obligeant l'Etat à émettre des obligations souscrites par le marché, par les banques et les investisseurs institutionnels, à un taux fixé par le marché, fonction du risque, de l'inflation, de l'abondance ou de la rareté de la liquidité. Cette interdiction était motivée par la volonté d'indépendance de la Banque Centrale vis à vis de l'Etat et d'empêcher le risque d'inflation incontrôlé dû à la création monétaire induite à cause d'un Etat trop dispendieux.

Aux Etat-Unis, la FED fait des avances aux Trésor, donc pratique la création monétaire. Mais en même temps, le dollar étant une monnaie de réserve mondiale avec une masse considérable, la part relative de monnaie créée l'a été d'une manière absorbable.

Le rachat de dettes publiques par la banque centrale par création monétaire peut s'accompagner soit d'une annulation de la dette publique (amélioration de la solvalivité de l'Etat débiteur), ce qui s'appelle la monétisation de la dette (voir article de Patrick Artus) soit au contraire d'un maintien de cette dette (que l'Etat doit rembourser au détenteur de la dette aux même conditions, fût-il la Banque Centrale). C'est ce cernier cas de figure que nous avons vu avec le rachat éffectué par la BCE après la crise financière. Il améliore la liquidité sans pour autant résoudre le problème de solvabilité de l'Etat ni lui redonner plus de marge de manoeuvre budgétaire. De plus, la banque centrale peut décider de réduire d'autant des liquidités injectées dans le système bancaire pour "stériliser" la monnaie créée, par exemple en jouant sur la rémunération/pénalisation des réserves bancaires auprès de la Banque Centrale, afin de de pas augmenter la création monétaire. C'est aussi ce qu'avait fait la BCE.

Une monétisation de la dette (avec annulation de dette pour l'Etat) permet de détendre le budget, mais dans quelle proportion, avec quel risque et quelle efficacité ?

Rappelons que l'inflation représente la hausse des prix. Elle correspond aussi à l'évolution du rapport entre la masse monétaire et le PIB. La masse monétaire  étant la monnaie en circulation, pièces, billets, liquidités en comptes, dépôts à termes ainsi que les titres de créances négociables. Dans le cas de crédit octroyé par la Banque Centrale à l'Etat, il faut aussi le considérer comme augmentation de la masse monétaire. 

Si la masse monétaire augmente sans que le PIB augmente en volume, il y a inflation, hausse des prix et aussi baisse de la valeur relative de la monnaie (cours de change). La valeur relative des choses, des actifs existants, a donc baissé. Si on ajoute à la masse monétaire existante la valeur de monnaie crée par la banque centrale pour racheter la dette publique et l'annuler, cela créera une inflation dans la même proportion. Précisons aussi que lorsqu'on dit hausse des prix, il ne s'agit pas que de l'indice des prix à la consommation, du type "panier de la ménagère. Par exemple une hausse des prix de l'immobilier, accompagnée d'une hausse d'émission de titre négociables finançant ces actifs immobiliers sans qu'il y ait proportionnellement la création de logement (impactant le PIB) alimente une bulle financière qui contribue aussi à la hausse globale des prix et à la hausse de la masse monétaire.

Pour que l'inflation créee ne soit que de 5 ou 6% comme le dit Jean-Luc Mélenchon, il faudrait que le montant de création monétaire soit de l'ordre de 5 ou 6% du PIB. Or quels sont les chiffres ?

La zone euro vient de franchir la barre des 10 000 Milliards d'euros pour la masse monétaire (M3). Elle dépasse légèrement le montant du PIB de la zone euro (9 600 Milliards en 2013). La dette publique en zone euro s'élève à 93% du PIB. Le déficit public  de la zone euro est quant à lui de 2,9% du PIB (à ne pas confondre avec la dette publique issue du cumul des déficits annuels et de leur charge financière).

Un rachat total des dettes publiques de la zone euro par la BCE avec annulation de dette publique des Etats génèrerait une inflation de 93% !

Jean-Luc Mélenchon a-t-il plutôt fait référence à un rachat par la BCE ou prêt direct aux Etats par la BCE pour le renouvellement annuel des dettes publiques, pour les nouvelles émissions à venir ? Le chiffre serait alors plus plausible, mais encore bas. La nouvelle dette émise correspond au besoin visant à faire face aux échéances arrivant à maturité (remboursement) et aux nouveaux besoins (déficit public). Ce serait intéressant de savoir d'où il tient ce chiffre.

Il faut également dire que du fait que les niveaux de déficit public et de dette publique sont très inégaux entre pays de la zone, financer globalement les Etats par le BCE revient à mutualiser le coût de leur dette, à imposer une solidarité financière entre ces pays. L'allemagne et les Etats du Nord "fourmis" y voient une subvention aux pays "cigales" du sud.

En effet, les conséquences en termes d'inflation et de baisse de la valeur de l'euro, donc du renchérissement du coût des importations, seraient subies par tous les pays, y compris les plus vertueux budgétairement, les pays en excédent commercial notamment (Allemagne).

Quand bien même la France souhaiterait soutenir la proposition de Jean-Luc Mélenchon, il faudrait convaincre nos partenaires ...

Par ailleurs, il convient aussi de se demander si les liquidités rendues aux investisseurs, notammant bancaires, bénéficieraient au financement de l'économie. Mais comme la réglementation prudentielle renforcée oblige les Banques à avoir une liquidité d'un mois, grâce à un coussin de titres de qualité mobilisables à la BCE, l'argent devrait être plutôt réinvesti dans d'autres titres, par exemple des titres d'Etat anglais ou américains.

Enfin, on peut s'interroger sur les conséquences d'une augmentation de l'inflation. Elle correspond à une baisse de pouvoir d'achat car les salaires, le SMIC, le minimum vieilesse, auront toujours un train de retard. Au final ce sont les plus pauvres qui trinquent. Et est-ce que le financement de la dette par création monétaire permettrait de créer des emplois ?

Si ce financement est une alternative à une baisse des dépenses publiques traduites en suppression de postes de fonctionnaires, cela viserait à éviter ces suppressions mais pas encore permettre des créations de postes.

Si la création monétaire excède la couverture des déficits publics et que l'Etat utilise cet argent pour investir dans de nouveaux travaux publics, des infrastructures, cela commence à créer des emplois et du PIB, mais combien ? Et cela veut dire au final que 'ensemble des salariés, retraités, chômeurs, auront financé ces emplois par une baisse de pouvoir d'achat. Sont-ils d'accord ?

L'exercice de la démocratie mérite qu'il y ait une pédagogie sur ces sujets que les gens ne comprennent pas et qu'ils puissent être consultés en connaissance de cause.

Voir aussi mon article de l'an dernier : Annuler ou monétiser la dette publique ?

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Tous les commentaires

Et si on commençait par le commencement : l'audit citoyen de la dette publique. Cela nous conduirait à une bonne solution démocratique et déontologique : la répudiation de la dette publique illégitime. Je renvoie à l'excellent rapport publié en mai dernier par le collectif d'audit citoyen de la dette publique : "Que faire de la dette ? Un audit de la dette publique de la France", accessible par le lien : http://www.audit-citoyen.org/wp-content/uploads/2014/05/note-dette.pdf    
Et puis on pourrait poursuivre par une réforme fiscale destinée à récupérer les 80 milliards d'euros qui échappent chaque année au fisc du fait de la fraude et de l'évasion fiscales.
La question de la dette ne peut être évoquée isolément, sous peine de raccourcis qui construisent un propos hors sol, coupé des réalités.
La réponse à la question de la dette est une réponse politique qui demande de choisir entre accepter que le système actuel perdure ou vouloir son éradication et son remplacement par  un autre solidaire et dont la préoccupation première est la transition écologique. Mon commentaire s'inscrit dans ce deuxième choix.