Karachi, Balladur: le rôle trouble de Jean-Claude Marin

Selon une dépêche AFP du lundi 23 juin de source judiciaire, la Cour de justice de la République (CJR) va enquêter sur le rôle joué dans l'affaire dite de Karachi pour des faits commis entre 1993 et 1995, par l'ancien chef du gouvernement Edouard Balladur (pour complicité d'abus de biens sociaux et complicité de détournement de fonds publics) et son ex-ministre de la défense François Léotard  (pour complicité et recel d'abus de biens sociaux ), 

Selon une dépêche AFP du lundi 23 juin de source judiciaire, la Cour de justice de la République (CJR) va enquêter sur le rôle joué dans l'affaire dite de Karachi pour des faits commis entre 1993 et 1995, par l'ancien chef du gouvernement Edouard Balladur (pour complicité d'abus de biens sociaux et complicité de détournement de fonds publics) et son ex-ministre de la défense François Léotard  (pour complicité et recel d'abus de biens sociaux ), 

Renaud Van Ruymbecke est le Premier vice-président chargé de l'instruction du tribunal de grande instance de Paris qui enquête sur l'affaire Karachi et un éventuel financement illégal de la campagne présidentielle d'Edouard Balladur en 1995. Il a dû dessaisir début février ce tribunal du cas des anciens ministres au profit de la CJR, seule compétente pour juger les délits commis par des membres de gouvernement dans l'exercice de leurs fonctions.

Le procureur général de la CJR est celui de la cour de cassation : Jean-Claude Marin (voir la composition de la CJR ici). Il se trouve être déjà l'objet de plusieurs polémiques et connu pour être de proximité notoire avec l'UMP et particulièrement  Nicolas Sarkozy, qui l'a fait nommer à son poste par décret du 28 juillet 2011.

Jean-Claude Marin connait bien le dossier des présupposées rétrocommissions, déjà évoqué dans le cas de l'affaire des Frégates de Taiwan, lorsqu'il était procureur de la République de Paris. Renaud Van Ruymbecke également, ayant été le magistrat instructeur de cette affaire et s'étant fait opposer le secret défense, l’empêchant de mener l’enquête pour remonter aux bénéficiaires des commissions et des rétrocessions de commissions sur ventes d’armes, supposées réglées via la plateforme de compensation CLEARSTREAM par les filiales de la DCNI ‘Direction des Constructions Navales International), Heine et Eurolux au Luxembourg. Nicolas Sarkozy était alors ministre du budget, porte-parole et directeur de campagne d’Edouard Balladur. Il avait validé et signé les commissions versées sur cette affaire.

Le dossier judiciaire de l'affaire des Frégates de Taiwan contenait des notes dont fait référence un PV du Parquet daté du 22 novembre 2007, publié par le journal Bakchich.info, mettant en cause Nicolas Sarkozy et Edouard Balladur, concernant le financement de la campagne de ce dernier en 1995 (voir http://www.bakchich.info/Fregates-le-rapport-du-parquet-de,06545.html). Mais elles sont naturellement « succinctes et imprécises », écrit Jean-Claude Marin dans son rapport, ajoutant "il est hors de question de s’intéresser à cet aspect du dossier."

Voilà un extrait de ce rapport, une pièce interne au parquet et qui ne figure donc pas au dossier d’instruction :

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Le procureur détaille l’affaire dans laquelle apparaît le nom de Sarkozy. Le nom de code « Bravo » est celui de l’affaire des frégates vendues à Taiwan par DCN et Thales (alors présidée par Alain Gomez), une opération dans laquelle l’intermédiaire Andrew Wang a joué un rôle clé. - JPG - 132.8 ko

JC Marin n'a donc pas voulu tenir compte de ces informations, jugeant les notes succinctes et imprécises, et a classé sans suite. Jean-Marie Boivin, ex directeur des officines luxembourgeoises,  menaçait de faire des révélations importantes. Il a reçu la visite de deux émissaires qui ont dû calmer ou négocier ses ardeurs et il a été licencié. Egalement sans suite ...Ces rétrocessions de commissions concernaient aussi la vente de sous-marins au Pakistan, débouchant sur l’affaire de l’attentat de Karachi.

Ainsi, comme le relate cet article de Rue89-NouvelObs, le 14 décembre 2009, l'avocat des victimes de l'attentat de Karachi, Me Olivier Morice, a déposé plainte auprès du procureur de la République de Paris, Jean-Claude Marin. Objectif : ouvrir un deuxième front judiciaire, en plus de l’information judiciaire pour « assassinat » instruite par deux magistrats du pôle antiterroriste. Me Olivier Morice n’y va pas par quatre chemins : « Nicolas Sarkozy est au coeur de la corruption dans cette affaire, à la fois comme ministre du Budget [de 1993 à 1995, ndlr] et dans le rôle qu’il a joué comme port-parole et directeur de campagne d’Edouard Balladur. »

La liste des infractions relevées dans la plainte est large, mais elle qualifie juridiquement plusieurs informations parues dans la presse depuis un an et demi, précise l'article. Car c’est bien ce paradoxe qui a fait bondir les familles : comment la presse pouvait-elle savoir ce que même les juges antiterroristes ignoraient ?

  • entrave à la justice : ce point vise l’action du parquet de Paris qui a juste « oublié » de transmettre des pièces de l’enquête menée au pôle financier sur la vente des sous-marins Agosta aux juges du pôle antiterroriste chargés de l’enquête sur l’attentat
  • corruption passive et active : la qualification recouvre l’ensemble des commissions versées en marge de ces contrats ; en tout cela représente au moins 75 millions d’euros, sur un contrat de 825 millions d’euros (5,4 milliards de francs en septembre 1994)
  • faux témoignage : Jean-Marie Boivin, ancien consultant de DCNI, devenu ensuite gérant d’une cascade de sociétés off-shore au Luxembourg et en Suisse, a nié les montages révélés dans les rapports Nautilus
  • Extorsion et tentative d’extorsion en bande organisée : le même Jean-Marie Boivin a adressé plusieurs courriers au président Chirac, à plusieurs ministres, ainsi qu’à la DCN, menaçant les uns et les autres de faire des révélations si le reliquat des commissions n’était pas réglé ; il prétend avoir des documents compromettants dans un coffre à Zurich (Suisse)

Il faudrait peut-être enfin lever le secret défense comme le souhaitait Renaud Van Ruymbecke et entendre à nouveau Jean-Marie Boivin ...

 

 

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