Francisque Gay, 50 ans d'actions pour la démocratie et pour une presse libre

Par Jean-Michel Cadiot* (journaliste et écrivain) Un hommage sera rendu à Francisque Gay, (1885-1963), mardi 5 novembre dans la mairie du 6è arrondissement de Paris. Une occasion de se remémorer non seulement un grand homme mais aussi le rôle important du courant humaniste chrétien du XXème siècle dans la lutte contre le nazisme,  l’opposition au gouvernement de Vichy, au sein du Conseil National de la Résistance et dans l'élaboration des lois sociales qui s’ensuivirent, la promotion de la laïcité, dans le christianisme social qui a fait évoluer l’Eglise.

Par Jean-Michel Cadiot* (journaliste et écrivain)

Un hommage sera rendu à Francisque Gay, (1885-1963), mardi 5 novembre dans la mairie du 6è arrondissement de Paris. Une occasion de se remémorer non seulement un grand homme mais aussi le rôle important du courant humaniste chrétien du XXème siècle dans la lutte contre le nazisme,  l’opposition au gouvernement de Vichy, au sein du Conseil National de la Résistance et dans l'élaboration des lois sociales qui s’ensuivirent, la promotion de la laïcité, dans le christianisme social qui a fait évoluer l’Eglise.

 

Ce grand humaniste, proche de Marc Sangnier, fut éditeur (Bloud et Gay), journaliste (fondateur de La Vie catholique en 1924 et le quotidien L'aube en 1932) et chargé par le Conseil National de la Résistance de préparer les réformes de la presse libérée. Directeur de la presse pendant l'insurrection, il est à l'origine des ordonnances d'août 1944 pour la transparence de la presse, contre la concentration et la poursuite des activités des journaux collaborationnistes.

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Chrétien "d'avant-garde", il a marqué la vie politique en rassemblant les "démocrates d'inspiration chrétienne", son courant de pensée, sa famille politique qui deviendra le MRP à la Libération. Il fut ministre d'Etat ou vice-président du Conseil des gouvernements De Gaulle, Gouin et Bidault (en 1945-1946).

Son action a profondément marqué et la République : il a voulu moraliser la politique et a sauvé l'honneur de la presse par son opposition à Munich, en 1938 ; il a aussi influencé les positions de l'Eglise en poussant les chrétiens à rompre avec le conservatisme.

C'est au Canada, où il fut ambassadeur de France pendant seize mois en 1948-1949 que Francisque Gay se sentit le plus libre, serein. Il prit sa mission très à coeur, parcourant le pays, parfois en voiture, se rendant dans des fermes, discutant à bâtons rompus, retrouvant les lieux magiques où vécut son grand oncle, l'idole de son enfance, Mgr Isidore Clut, "l'évêque du grand nord". A son départ d'Ottawa, les journaux de gauche, de droite, catholiques, protestants, athées, francophones, anglophones dressaient un même tableau: ils avaient décidément rencontré un homme hors du commun, ouvert, passionné, souriant, bonhomme même, derrière sa barbe légendaire qui avait fait longtemps les délices du Canard enchainé.

Pourtant, sa vie ne fut que combats, gagnés, perdus, toujours impossibles.

Toujours il a agi en révolutionnaire, c'est-à-dire partisan de changements radicaux et soudains qu'il jugeait indispensables. La "révolution par la loi" fut le slogan, à la Libération, du Mouvement Républicain Populaire, le parti né dans la Résistance dont il fut un des fondateurs.  Et il a agi en conscience, c'est-à-dire que c'était un homme dont l'honnêteté, la lucidité et la connaissance ont été reconnues comme pouvant élever, éveiller les autres. Pour lui, l'exigence morale primait sur tout.

Révolutionnaire, il l'était aussi tout simplement parce qu'il épousait les idéaux de la révolution française, de liberté, d'égalité et de fraternité, et aussi de laïcité, lui l'admirateur d'Aristide Briand. Tous ces idéaux, il a contribué à les faire adopter par les chrétiens.

Conscience et responsabilité, les deux forces intérieures, indissociables, qui ont guidé toute l'action de Marc Sangnier, au sein et en dehors de l'Eglise, étaient aussi les maîtres-mots de Francisque Gay qui, toute sa vie, fut fidèle sans la moindre réserve de Marc Sangnier et du Sillon.

 

Une jeunesse bien républicaine

Francisque Gay est né à Roanne le 8 mai 1885, ses parents étaient d'Annonay en Ardèche, et se sont installés dans cette ville de la Loire, en pleine industrialisation.

Camille Gay, son père, était ce qui s'appelle un "honnête homme".  Artisan-plombier, il était chrétien et républicain, ce qui était en cette période où une forte majorité du clergé était monarchiste, pas si facile.  Maire-adjoint de sa ville, il fut maire par intérim pendant la grande guerre.  Sa mère, Amélie, aidait l'entreprise, et éleva ses deux fils, Elie, l'ainé, que le destin entraina loin des siens, en Afrique, et Francisque, enfant fragile, de santé souvent précaire, parfois anxieux, et surtout extrêmement curieux, débordant de vitalité.

Il fut pensionnaire chez les lazaristes à Lyon, obtint son bac à 18 ans. Il décrochera plus tard une licence de philosophie, mais ce n'était pas un universitaire.

C'est sa foi chrétienne et ses convictions républicaines et démocrates, affirmées très tôt qui guidèrent toute sa vie. Il avait 17 ans quand cette vocation s'imposa. En mars 1903, il entend, à Lyon, Marc Sangnier, qui parle de "l'amour plus fort que la haine", de la démocratie. En avril 1904, il assiste à un Congrès des Cercles d'étude, toujours à Lyon qui réunissait le Sillon de Marc Sangnier, la Chronique sociale de Marius Gonin, et l'abbé Jules Lemire, l'abbé démocrate, député-maire d'Hazebrouck, qui obtint en 1906 le congé dominical si précieux.

De ces trois hommes hors pair, visionnaires, c'est de Marc Sangnier qu'il se sentira le plus proche. Bien sûr il s'engagera aussi aux Semaines sociales, toujours actives en 2013, fondées notamment par M. Gonin et Henri Lorin, et aux Jardins ouvriers, aujourd'hui Jardins familiaux de l'abbé Lemire.

En 1904, Francisque obtient de ses parents un billet de train pour Paris. Il a l'immense joie de rencontrer, très furtivement, Marc, de faire du travail militant au Sillon, Bd Raspail, et aussi de prendre contact, avec la famille Bloud, notamment Edmond, futur député-maire de Neuilly-sur-Seine. Il sera pendant quelques mois en 1905 "colporteur" chez Bloud , avant d'entrer au séminaire de Francheville à Lyon. Le séminaire fermera en 1906, en raison de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Francisque renoncera au sacerdoce.

La maison Bloud et Cie, puis Bloud et Gay, qui s'installera rue Garancière, à l'ombre de l'église Saint-Sulpice, éditeront des manuels de catéchisme et de liturgie, des vies de saints, mais aussi des auteurs prestigieux avant-gardistes comme Laberthonnière ou Serttillanges, l'abbé Henri Bremond, l'auteur de la magnifique "Histoire littéraire du sentiment religieux". Francisque Gay, qui entrera, après quelques années de séjours à l'étranger, d'études, notamment du cardinal Newmann, en 1909 à plein temps chez Bloud, lancera aussi Montherlant, et éditera parfois Mauriac, un ami de la maison et éditera deux histoires de l'Eglise de référence, celles de Fliche et Martin et celle de Mourret..

En mai 1911, Francisque épouse une jeune femme silloniste, Blanche Fromillon, dont le père, Alphonse, fut cheminot et sympathisant de la Commune de Paris. Sa mère, Elisa Bacharah, modiste, fabricante notamment de chapeaux, était née dans une famille juive allemande de Mayence. Elle a choisi le patriotisme français, mais aussi la religion chrétienne, après avoir écouté un sermon sur la "grâce" à Paris, d'une très grande figure du christianisme social, engagé immédiatement auprès des dreyfusards, l'abbé Georges Frémont. 

Blanche fut aussi écrivaine et écrivit un best-seller (200.000 exemplaires), "Comment j'élève mon enfant". Profondément chrétiennes, Elisa et Blanche n'ont jamais lâché leur judéité.

Pendant la guerre, sous la direction de cardinal Beaudrillart, recteur de l'Institut catholique, tout près d'ici également, Francisque Gay est le secrétaire du Comité catholique de propagande à l'étranger, visant à montrer le patriotisme des chrétiens dans les pays neutres, notamment l'Irlande et l'Espagne où Bloud et Gay aura des succursales.

Sa santé fragile l'empêchant de rejoindre l'armée, c'est sa contribution à la patrie. En période de  tension encore vive Eglise-Etat, c'est une première action où l'Etat, en la personne du ministre des Affaires étrangères Delclassé et sous la suggestion de Paul Claudel, écrivain mais aussi diplomate, confie une mission à des catholiques.

 

Le lancement de La Vie Catholique

Le Sillon ayant été dissous en 1910, son engagement politique ayant été condamné par Pie X, Francisque Gay continue d'accompagner Marc, à la Jeune République, parti politique situé à gauche, d'inspiration chrétienne mais laïc. Vous l'ignorez peut-être, mais la JR, si elle n'a plus d'activité, n'est pas dissoute.

Ce parti, le seul dont tous les députés ont voté contre les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940, a compté ans ses rangs Maurice Schumann, ancien porte-parole de la France libre, ancien président du MRP, mais aussi Eugène Claudius-Petit, l'abbé Pierre, Jacques Delors ou le communiste Anicet Le Pors.

Le grand tournant pour Francisque Gay, c'est 1924. C'est la victoire du Cartel de gauche, avec Edouard Herriot, qui relance un temps la querelle religieuse. Francisque Gay, qui ne constate aucun rassemblement de sa famille d'esprit, quitte la JR, restant dès lors à égale distance de ce parti et du tout nouveau Parti démocrate populaire (PDP), de "centre-droit".

Francisque Gay , plus que jamais partisan de l'apaisement, lance La Vie Catholique, pour montrer la vitalité et la diversité des catholiques. C'est un journal fait par des laïcs, mais qui a le soutien de la hiérarchie, en tout cas d'une partie.

Y collaborent ses amis de toujours, Maurice Blondel le philosophe du Sillon, Paul Archambault, dont Bloud et Gay publie le mensuel de réflexion Cahier de la nouvelle journée, Georges Hoog, le pilier de la Jeune République, l'abbé de la Thellier de Poncheville, François Veuillot, le père du futur cardinal de Paris, d'une lignée ultramontaine, la poétesse Marie Noël, Jacques Maritain, et, au départ, des proches de Maurras comme Henri Massis, Henri Pourrat, Robert Valléry-Radot..

II y a aussi parmi les collaborateurs, Paul Claudel, Georges Bernanos, plus occasionnels. Francisque Gay confie la rubrique littéraire à Jean Morienval et l'helléniste Maurice Brillant, et celle de la vie sociale à son ami Gaston Tessier, secrétaire général de la CFTC, qui a pour adjoint ... un certain Robert Schuman.  Je parle de 1926!

Cette même année 1926, suite à une enquête montrant que Charles Maurras, chantre du nationalisme intégral et de l'antisémitisme national, deux idées totalement à l'opposé à l'esprit du Sillon, le Vatican, Pie XI, s'inquiète de cette grave dérive. Un grand combat est alors mené par La Vie Catholique et son directeur pour faire écho à la crainte du Pape, en publiant de nombreux textes. Le 27 décembre 1926, Francisque Gay reçoit chez lui, personnellement, rue Garancière, un télégramme personnel de Pie XI, cas rarissime, le félicitant de sa "croisade courageuse" pour le défendre.

Après 1926, tous les sympathisants de l'Action française quittèrent La Vie Catholique. Le journal persévèrera, ce sera une très belle aventure. Mais la concurrence du journal des Dominicains Sept, apparait gênante. Pour Francisque Gay qui propose une fusion, il n'y a pas place pour deux journaux aussi proches. Mais La Vie catholique n'est pas en danger. En 1937, il confie à son ami Georges Hourdin, membre important du PDP, et journaliste à l'aube, de poursuivre, comme directeur-adjoint les contacts. Toutefois, Sept disparait et il est remplacé par Temps présent qui, de fait, absorbe La Vie catholique en mai 1938. Ce n'est pas ce qu'avait envisagé Francisque Gay.

Il n'empêche. Aujourd'hui, héritier de cette histoire, La Vie est extrêmement précieux comme magazine populaire d'information et de réflexion.

 

L'aube, journal antimunichois

Dans l'année 1931, Francisque Gay, jamais content, est convaincu qu'il faut à son courant de pensée un quotidien. A Noël 1931, il en parle d'abord en famille. C'est décidé. Comme d'habitude il lance une souscription. Elle marche bien, et le 1er mars 1932 le journal parait.

Comme La Vie Catholique, tout ce monde cohabitant vaille que vaille dans les locaux de la rue Garancière, l'aube sera pauvre, mais jamais en perdition, grâce à de savantes économies, de la publicité obtenue par Emilien Amaury, -futur directeur du Parisien libéré- et des souscriptions. Combien de souscriptions entre 1924 et 1940 pour La Vie Catholique ou l'aube ! Les gens convaincus répondaient toujours présents. C'est un gage de l'indépendance.

Ces deux organes de presse vendront toujours entre 10 et 15.000 exemplaires, ce qui est peu en soi, mais appréciable pour des journaux d'opinion.

De nombreuses personnalités soutiennent cette initiative, Gaston Tessier, qui le codirige, Marc Sangnier bien sur, mais aussi Georges Pernot, responsable d'un des courants chrétiens républicains, créateur des caisses de compensation familiales en 1920, ancêtres des allocations familiales, mais aussi du code de la famille en 1939, René Coty, futur président de la République, Wladimir d'Ormesson.

Il choisit comme collaborateurs une petite équipe: le journaliste-syndicaliste lyonnais,Louis Terrenoire, et, début 1933, un jeune professeur d'histoire agrégé, Georges Bidault. S'ajoutent à l'équipe Jean Pochard, puis Jean Dannmülller.

1932 est une année fabuleusement intense, ce qui favorise le lancement d'un quotidien : mort le 7 mars d'Aristide Briand le 7 mars, que Francisque Gay voulait tellement voir à l'Elysée, assassinat de Paul Doumer, le 6 mai en pleines législatives qui voient la victoire de la gauche, et le retour d'Herriot. Salle des 4 colonnes à l'Assemblée, Herriot, l'homme du Cartel, l'anticlérical jusqu'ici, demande à Francisque Gay de "prier pour lui". Cela ne s'invente pas.

Contrairement à une légende, il n'y a pas d'éditorialiste à l'aube. Les trois principales "plumes" étaient Francisque Gay lui-même, qui donnait la ligne du journal dans sa présentation d'une longue rubrique de presse quotidienne, sous le pseudonyme en général de Lucidus, étant parfois remplacé par sa fille ainée Elisabeth, alias Lucida, qui épouse en 1935 Louis Terrenoire.  Les deux autres sont précisément Louis Terrenoire et Georges Bidault.

L'aube combat vigoureusement immédiatement le nazisme montant, se désolidarise complètement du Zentrum, parti démocrate chrétien qui, d'une façon aberrante, a facilité la victoire d'Hitler, et appelle au soutien des juifs très vite martyrisés, menant des actions avec le grand rabbin Israël Levy et la Fédération protestante de France. L'aube donne écho à la déclaration des évêques allemands de Fulda, souvent oubliée, de 8 juin 1933, qui décrète le nazisme incompatible avec le christianisme et conduisant à "accabler la conscience chrétienne". 

Un des premiers a pressentir que la paix mondiale était en danger dans les colonnes de l'aube, fut Paul Valéry.

Cette même année 1933, où les démocrates d'inspiration chrétienne sont partagés entre leur horreur du nazisme, qu'ils veulent combattre et leur pacifisme, l'aube fait deux grandes enquêtes, au regard de cette actualité.

Sur l'armée d'abord, sous la direction du Jeune Républicain André Lecomte. Exposant leurs points de vue, le pacifiste d'action Marc Sangnier, Robert Champetiers de Ribes, président du PDP, futur président du Conseil de la République, le jeune républicain Philippe Serre, député, qui sera ministre du Front populaire, et un certain colonel De Gaulle qui y expose ses vues sur les blindés, certes anonymement, mais très clairement. Nous sommes en 1933.

L'autre enquête concerne la jeunesse et la démocratie. Le jeune socialiste protestant André Philip, Georges Hourdin, et Emmanuel Mounier, qui vient de fonder Esprit, qui prône la révolution personnaliste et rejette pour beaucoup la démocratie parlementaire et appelle à une révolution personnaliste s'expriment.

Parmi les collaborateurs de l'aube, Jacques Madaule, historien, et, les dernières années des années 30 Maurice Schumann, journaliste également à l'agence Havas, qui signe sous le pseudonyme d'André Sidobre.

En 1934, L'aube, qui défend en février la République menacée, est chaque jour le cible de l'Action française, Charles Maurras, ce Charles Maurras qui appellera même quelques mois plus tard à tuer Francisque Gay avec un "couteau de cuisine", comme 142 parlementaires, parce qu'il demande des sanctions contre l'Italie fasciste qui a agressé l'Ethiopie. Maurras fera de la prison pour cet appel au meurtre.

En 1936, l'aube accorde un préjugé favorable au Front populaire, où il a de nombreux amis puisque la JR en est, tandis que le PDP y est opposé. Francisque Gay est un des rares chrétiens à saisir la "main tendue" de Maurice Thorez, mais sera toujours sans concession avec le système soviétique. Lors d'une réunion, il rencontre Léon Blum qui lui propose de faire passer dans l'aube les publicités nationales. Cela fit de précieuses rentrées financières.

En mai 1936 aussi, Francisque Gay qui connait bien l'Espagne et pense, à tort peut-être, qu'il y a des analogies entre situations française et espagnole, prend parti pour la République espagnole. Très vite, il se rend compte de l'anticléricalisme de dirigeants républicains, et défend le clergé. Etre à la fois pour la République et contre ses excès. C'est une position délicate, courageuse aussi. Il en fera un des ses meilleurs livres "Dans les flammes et dans le sang". L'aube est sans aucune concession adversaire de Franco en qui il voit l'allié du nazisme et du fascisme.

1938, c'est Munich. Don Luigi Surzo, le fondateur du parti populaire italien, ancêtre du Parti démocrate-chrétien, collaborateur assidu de l'aube, demande instamment à Daladier de ne pas se rendre à Munich.

Trop tard. Après Munich, que Francisque Gay dénonce dans sa revue de presse l'aube, malgré, une fois, un titre bien malencontreux, n'a cessé de dénoncer la capitulation et de soutenir les Tchèques. Un livre est publié en ce sens, signé conjointement par Gay, Terrenoire, Bidault, Schumann et Hourdin.

Nous y arrivons. C'est sans doute la plus réussie des actions de Francisque Gay. Et pourtant elle fut en apparence éphémère.

  

La NEF

En octobre 1938, comprenant la guerre inéluctable et proche, constatant la faillite du système parlementaire tel qu'il fonctionnait, Il lance un mouvement. Tout simplement l'association des amis de l'Aube, qui compte 2.000 adhérents, mais joue un rôle marginal, devient Les Nouvelles Equipes Françaises, la NEF, avec cette mission de rassembler toutes les consciences, les forces morales .

En novembre, au Parc des expositions, à la Porte de Versailles, se tient le premier et de fait le seul congrès de la NEF. Un texte "Aux hommes de notre esprit" est préparé par Bidault. C'est le point de départ de la résistance spirituelle.

 Dans l'assistance, nous trouvons Marc Sangnier, bien sûr, Maurice Blondel, l'équipe de l'aube avec Bidault, Terrenoire, Pochard, Falaize, Dannenmuler, Maurice Schumann, Gaston Tessier et les syndicalistes chrétiens, tous les responsables de la JR et du PDP, mais aussi Georges Pernot, Emmanuel Mounier et l'équipe d'Esprit, Georges Hourdin, et les amis de Temps Présent, Ella Sauvageot et les Dominicains Bernardot, Hubert Beuve-Méry qui, c'est peu connu, fut correspondant non seulement du Temps mais aussi, plus rarement certes, de l'Aube à Prague avec cette différence que la collaboration continua après Munich, et pour cause.

Cela allait bien au-delà. Nous trouvons le professeur Robert Debré, René Cassin, Pierre Cot, l'ancien ministre du Front populaire qui engagea en politique Jean Moulin, et qui représentait le Rassemblement Universel pour la Paix, le RUP, où se retrouvaient Henri Barbusse, le communiste Marcel Cachin et Georges Hoog. Il y avait aussi le jeune Gaston Monnerville, futur président du Sénat, les anciens ministres du Front populaire Cécile Brunschwig, Léo Lagrange et Yvon Delbos.

La NEF compta 103 équipes. A Aix, le responsable ets Maurice Blondel, à Brive, c'est Edmond Michelet,  à Rennes,  c'est Henri Fréville, futur maire, dans le Doubs c'est Robert Bichet, successeur de Francisque Gay à la direction de la presse fin 1944, dans le Rhône, c'est Jean Lacroix, à Epernay, c'est André Colin, futur président du MRP, en Meurthe-et-Moselle, c'est François Menthon, futur garde des Sceaux et Paul Teitgen A Paris, se trouvent Gay, Bidault, Terrenoire, Maurice Schumann et le futur maire du XIVè arrondissement, Gilbert Perroy.

Parmi les membres qui se réunirent au sein du CNR autour de Jean Moulin ou de Georges Bidault, plus du tiers étaient liés à la NEF, qui non seulement forgea les consciences, mais permit des rencontres qui se révélèrent tellement utiles pour la Résistance.

Francisque Gay veut encore plus. Encore un journal, ce sera Journal de bord, organe de la NEF, qui paraitra deux fois par moi l'année 1939. Le premier numéro demande au x français d'être plus forts que les nazis."Dix ans avant de s'emparer du pouvoir, Hitler ne disposait que de maigres effectifs. Lui-même était en prison", rappelle le journal.

En avril 1939 c'est un autre temps fort. Paul Van Zeeland, qui fut durant deux ans Premier ministre belge, et battit le fasciste Léon Degrellle dans une élection, Degrelle le "rexiste" le fasciste, est reçu dans un grand banquet de 400 convives. C'est la conscience démocrate, européenne, et alors chrétienne qui est célébrée. Il faut savoir que Van Zeeland avait été élu avec les voix de gauche, socialistes et communistes.

Pendant la "drôle de guerre", Bidault et Terrenoire étant mobilisés, Francisque Gay est à peu près seul, et fabrique le journal, vaille que vaille, avec Paul Archambault.

Un des tout derniers articles de l'Aube qui se saborde bien sûr avant que l'armée allemande n'arrive à Paris, ce qui est déjà un acte de résistance, sera pour se féliciter de l'entrée de De Gaulle dans le gouvernement Reynaud.

Pendant l'exode, la famille est à Meslon tout près de Saint-Almand-Montrond, avec l'essentiel de l'équipe de l'aube, les Dannenmüller, et Henri Hoeben, président des journalistes néerlandais chrétiens venu à pied de Breda pour rejoindre Francisque Gay. Ensemble, ils pleurent de rage, quand Pétain annonce l'armistice. Tous les deux ont déjà décidé de résister. Francisque Gay entend le général de Gaulle le 23 juin, puis reconnait la voix de Maurice Schumann à la radio. Il part à Vichy tenter de convaincre le cardinal Gerlier de ne pas prêter allégeance à Pétain. Peine perdue. Néanmoins, nombre d'évêques et de prêtres auront un comportement exemplaire pendant la guerre.

Puis, avec sa famille, il rentre à Paris, participe avec Jean Sangnier et Emilien Amaury au "groupe de la rue de Lille", groupe qui reçoit en janvier 1941 Honoré d'Estienne d'Orves à la demande de De Gaulle, pour l'aider à faire une radio clandestine. Francisque Gay participe avec Henri de Montfort, Emile Cornaeert, professeur au Collège de France, Paul Petit, à La France continue, bimensuel clandestin imprimé près du Collège de France, résolument chrétien. Paul Petit, qui fut décapité à Munich le 24 août 1944, deux ans après avoir été emmené par la Gestapo, est aussi une grande figure, méconnue de la résistance.

Vivant rue Garancière, avec sa barbe taillée, il distribue des tracts clandestins, aide à fabriquer de faux papiers, notamment pour les juifs, avec son ami Maurice Lacroix. Sous le couvert des Jardins ouvriers, il obtient des laissez-passer pour parcourir la France. Les résistants sont chez lui rue Garancière, notamment Georges Bidault, qui prend la parole à la première réunion du CNR, le 27 mai 1943 rue du Four. Robert Chambeiron, seul membre du CNR encore en vie en 2013, qui était le secrétaire-général adjoint, a dit que c'était en raison de l'attitude anti-munichoise de l'aube que Bidault fut choisi.

 

Libérer la presse

En dehors de cette activité inlassable pour faire se rencontrer les résistants, Francisque est chargé par François de Menthon pour le Compte du Comité général d'études du CNR, inauguré par Jean Moulin rue Garancière, de préparer, avec Pierre-Henri Teitgen, les réformes de la presse.

Et c'est sans doute cela une des plus grandes entreprises de sa vie. Rendre la presse propre, ne plus permettre à des journaux comme Le Temps, le Matin, d'appartenir entièrement à de grandes familles.

Il lance une grande enquête, en réactivant les fichiers de l'aube, utilisés dans le même temps pour la résistance.

Le 23 mars 1944, après des articles de Maurras le visant personnellement, c'est une rafle de la Gestapo rue Garancière. La police nazie pense que Francisque Gay est sans doute le successeur de Jean Moulin, ce qui est bien sûr est faux. Gay n'est pas là mais à Marseille. Mais Terrenoire, Dannenmüller et Gaston Garo, un employé de l'aube, homme de confiance de Francisque Gay sont arrêtés. Après quelques mois de prison, tous trois torturés ils vont à Dachau, où ils retrouvent Edmond Michelet, puis à Kempten.

C'est dès lors une clandestinité complète pour Francisque Gay et Blanche qui restent à Paris, allant d'une maison d'ami à une autre.

Francisque Gay continue néanmoins son travail. Il publie clandestinement un très grande ouvrage intitulé simplement "Propagande". Puis un opuscule "Eléments pour une politique de presse". C'est un travail considérable.

Il y écrit, page 13:  "Si l'on doit s'engager dans des expériences vraiment révolutionnaires, il sera de toute façon de toute première importance d'avoir longuement mûri le projet, prévu toutes les incidences possibles et que les dispositions adoptées donnent à la presse nouvelle des moyens techniques aussi puissants que ceux qui avaient été constitués par la presse capitaliste de l'ancien régime".

Il propose pour la "grande réforme" à venir que, dans les sociétés anonymes, "des dispositions particulières soient stipulées qui permettraient de limiter le pouvoir de l'argent sur la presse". "Nous souhaiterons pouvoir imposer les formes si souples de la coopérative", ajoute-t-il.  Il faut, dit-il, "secouer le jour de l'argent et esquiver les risques  de la concentration entre quelques mains dorées, du plus puissant moyen d'action sur l'opinion".

Il ne veut pas que les actionnaires soient tout puissants, l'actionnariat doit être élargi et il n'accepte  pas pour la France ce qu'il appelle les "trusts à l'américaine".

La grande réforme ne verra jamais le jour. Mais les Ordonnances du 6 mai 1944 qui rétabliront la liberté de la presse et celles du 22 et 26 août, en pleine insurrection libératrice, rédigées précisément par Francisque Gay, directeur de la presse auprès du ministre de l'Information Henri Bonnet, décideront d'interdire les journaux compromis dans la collaboration, notamment bien sur Le Temps, Paris-Soir et  Le Matin, tous liés à de grands industriels, de donner les locaux à la presse résistante, d'empêcher de fait les concentrations. La presse est désormais régie par des critères économiques, financiers et moraux précis, autant que possible.

L'aube, de 12.000 avant-guerre reparaît avec un tirage de 500.000! Mais cette effervescence de durera pas. Au fil des décennies, beaucoup de titres disparaîtront ; les concentrations et les mainmises des industriels sur la presse reprendront. Néanmoins, ce combat n'aura certainement pas été vain. Upas essentiel vers l'indépendance de la presse, qui est toujours encore un combat permanent, a été franchi.

Francisque Gay qui avait beaucoup travaillé au sein de la fédération de la presse clandestine avec Albert Bayet, sera jusqu'à sa disparition en 1963 président d'honneur de la Fédération nationale de la presse française.

Pendant la guerre, le PDP et la JR créent ensemble -même si la JR subsistera après, avec Maurice Lacroix notamment- le Mouvement Républicain Populaire. L'histoire officielle du MRP établit que Gilbert Dru, jeune étudiant jéciste, qui sera fusillé place Bellecour à Lyon le 27 juillet 1944, est le véritable fondateur du MRP, parti dont il a exposé le projet à Francisque Gay, puis à Georges Bidault.

Francisque Gay aura été proche des deux "catholiques" à qui fut dédicacé le poème "La rose et le reseda" de Louis Aragon, ceux qui croyaient au ciel, c'est-à-dire d'Estienne d'Orves et Gilbert Dru. Il avait été l'ami avant-guerre du communiste Gabriel Péri....

Membre MRP de l'Assemblée consutative et des constituantes, il sera ministre d'Etat de De Gaulle en novembre 1945. Lorsque De Gaulle part, le 26 janvier 1946, Francisque Gay, un des rares dans la confidence, préside par la force des choses un Conseil inattendu et dramatique, où avec Bidault, Thorez et Blum, il est décidé de poursuivre. Francisque Gay, également député sera vice-président du Conseil du socialiste Félix Gouin, puis ministre d'Etat de Bidault avant de partir pour le Canada.

Il se sépare peu à peu du MRP, dont il avait trouvé les extraordinaires succès ambigus, le MRP avait fait en 1945 et 1946 autour de 25%, autant que le PC, bien plus que la SFIO.

Il reprochera à son parti de s'être "droitisé", de s'éloigner aussi du général de Gaulle, ce qui n'était pas à ses yeux contradictoire. Il soutiendra en 1954 l'expérience Mendès France et, avec des gaullistes de gauche comme Philippe Dechartre et Léo Hamon en 1958 un appel au retour du général ... non pas pour garder l'Algérie française, mais pour réussir la paix en Algérie. Ce sera encore un signe de lucidité.

Marc Sangnier, Francisque Gay, ont profondément marqué les consciences, en France et bien au-delà. Ont-ils des héritiers? Juridiquement, le MRP est devenu le Centre démocrate, puis le CDS, puis le MoDem. Mais il y a aussi des "chrétiens sociaux" ou des "démocrates d'inspiration chrétienne" au PS ou à l'UMP, ou ailleurs.

L'extrême-droite héritière de Maurras, elle, ne peut se réclamer de ce courant, même si elle prétend, dans un mensonge effréné, que Georges Bidault -qui, certes a été avec l'OAS- en a été, ne serait-ce qu'une semaine.

Francisque Gay a disparu il y a cinquante ans, cela parait bien lointain. Pourtant, les injustices sociales, la crise industrielle, les étrangers boucs-émissaires, le débat dévoyé sur la laïcité, la moralisation politique sont d'une brûlante actualité!

Jean-Michel CADIOT

 

*Jean-Michel Cadiot est journaliste (à l'AFP, anciennement à Témoignage chrétien), écrivain. Notamment auteur de "Francisque Gay et les démocrates d'inspiration chrétienne" (éd. Salvator)

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