Avantage du capital au détriment du travail : une fausse idée ?

Notre modèle de société économique basé sur le libre-échange a évolué vers une forme de capitalisme de plus en plus financiarisé. Il a généré des inégalités croissantes et n'a pas su endiguer la pauvreté. Le sommet de Davos se rend à l'évidence : les inégalités entre pays ont décru ainsi que le nombre de "très pauvres" avec l'essor des pays émergents, mais les inégalités ont cru au sein de chaque pays, les plus riches s'appropriant la grande part de richesse créée (aux Etats-Unis l'an dernier 9/10ème de la richesse supplémentaire créée a bénéficié aux 1% les plus riches). Ces dernières années, en France comme dans le reste de l'Europe, les salaires ont stagné de même que le pouvoir d'achat (qui a même diminué en france ramené en évolution du PIB/habitant). Cependant, il est une fausse idée persistante martelée par des militants de gauche : celle que la rémunération du capital (dividendes) s'est réalisée au détriment de celle du travail (les salaires).

L'INSEE vient de publier un document appuyé de statistiques  « trente ans de vie économique et sociale » auquel Médiapart fait référencedans un article de Laurent Mauduit intitulé « Un capitalisme qui avantage toujours plus les dividendes et la rente », reprenant à nouveau cet antienne.

Les chiffres et graphiques présentés sont réels. En effet on peut montrer une augmentation des dividendes et une stagnation des salaires, de même qu'une augmentation de la marge brute des entreprises sur la période postérieure à 1984. Mais la conclusion est un peu rapide car il manque plusieurs éclairages à ces chiffres : ceux du coût du financement bancaire qui a été de plus en plus remplacé par le recours aux marchés, ceux de la rentabilité obtenue par les investisseurs (dividendes rapportés au capital investi), ceux de la comparaison des marges des entreprises avec les autres pays et l'impact sur l'autofinancement et l'investissement en R&D.

Car s'il est vrai que la part des dividendes dans la VA a augmenté, ce n'est pas au détriment de celle des salaires, qui est restée stable (depuis 1986 après une pointe en 1980), mais des intérêts bancaires. Ceci car il y a une une désintermédiation croissante, le financement bancaire étant de plus en plus remplacé par le recours aux marché (actions et obligations) en tout cas pour les entreprises cotées.

On entend souvent cet argument du transfert de la valeur ajoutée du travail vers le capital, arguant que la part des dividendes versés sur la valeur ajoutée a augmenté au détriment de celle du travail. En fait la part des salaires dans la VA a décroché au début des années 1980 puis est restée très stable. La part des dividendes a continué à croître mais pas au détriment des salaires, ce fut au détriment des intérêts bancaires, car les entreprises ont eu de plus en plus recours aux marchés à la place des financements bancaires.

 Voir cette intéressante analyse : http://resultat-exploitations.blogs.liberation.fr/finances/2010/10/dividendes.html

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Source : INSEE

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 Source : INSEE ; part des dividendes, des intérêts et de l'impôt sur les sociétés dans la valeur ajoutée des sociétés françaises.

On observe que la part des dividendes dans la Valeur Ajoutée a augmenté en même temps que la part des intérêts a fortement chuté. En revanche la part des salaires dans la Valeur Ajoutée est restée stable depuis 1984. En valeur absolue, les versements annuels de dividendes en France sont passés de 55 Mds€ annuels en 1990 à 120 Mds€ en 2000 puis 230 Mds€ environ sur 2007/2008/2009. En même temps les entreprises se sont désendettées après s'être fortement endettées à taux élevés à partir du choc pétrolier jusqu'en 1983 (pic d'endettement).

2volution du partage de la Valeur Ajoutée

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