Faute de penser le changement, Hollande change le pansement !

"Face au monde qui bouge, il vaut mieux penser le changement que changer le pansement !" disait Francis Blanche (repris ensuite par Eva Joly lors de sa campagne présidentielle). Le monde bouge, la France s'enfonce, mais François Hollande continue de changer le pansement ...

L'intervention télévisée du président de la république François Hollande a montré un homme déterminé, rassembleur et non partisan, justifiant sa politique passée en ajoutant quelques mesures mais sans présenter une véritable politique de redressement du pays, avec notamment principalement ces annonces :

  • Un allongement de la durée de cotisation des retraites sans toucher à l'âge minimum de 60 ans,
  • Un choc de simplification administrative pour les entreprises et les collectivités locales,
  • Un allègement de la fiscalité sur les transmissions et les cessions d'entreprises
  • Un déblocage anticipé, sans pénalité fiscale pendant six mois, de la participation versée par les entreprises aux salariés pour acheter des biens de consommation, par exemple une voiture ou un équipement,
  • Une baisse de la dépense publique (sans dire sur quels postes ni comment),
  • Maintien de la fiscalisation à 75% des hauts salaires supérieurs à 1 million d'euro mais en faisant payer l'entreprise (ceci est une ruse qui permet de dire qu'on fait quand même passer cette mesure alors qu'elle ne s'applique qu'aux salaires élevés, pas aux revenus financiers qui font pourtant la majorité des revenus élevés). Il aurait été plus rentable fiscalement et plus juste d'instaurer une nouvelle tranche à 50% ou 55% sur le barème de l'IR, qui aurait aussi touché les revenus financiers qui entrent dorénavant dans l'assiette.
  • Garantie pour un chômeur d'obtenir une formation professionnelle dans un délai de deux mois,
  • Pas de fiscalisation des prestations familiales mais une dégressivité en fonction des revenus (moindres pour les revenus élevés).

François Hollande nous dit "les outils sont là, il suffit de les utiliser : contrats d'avenir, contrats de génération, crédit d'impôt de 20 milliards pour les entreprises créant des emplois, loi sur la sécurisation professionnelle ..." comme s'il s'agissait de faire du bricolage à l'aide d'une boîte à outils. Mais il ne s'agit plus de bricoler, il faut refonder, réformer plus sérieusement, reconstruire des pans de l'économie.

Je ne suis pas de ceux qui accablent le président Hollande en le désignant comme responsable de l'augmentation du chômage, de l'aggravation des déficits sociaux, de l'augmentation des violences à Marseille ou dans les RER de banlieues. Dans les trente dernières années, le taux de chômage n'a été que trois fois sous la barre des 7,8% : en 2008 (7,4%), en 2001 (7,7%) et en 1983 (7,2%). Il est aujourd'hui monté à 10,2% dans un contexte de crise sans précédent et ce taux aurait été le même si Nicolas Sarkozy avait gagné l'élection présidentielle. Ce n'est pas en quelques mois qu'on crée des emplois et des nouvelles richesses.

Mais la France a bel et bien un problème comparé aux autres pays européens qui nous entourent, de même niveau de vie et avec un coût du travail souvent du même niveau, comme l'Allemagne, l'Autriche, la Suisse (même si pas dans l'UE ni dans l'euro), les Pays Nordiques, les Pays-Bas, ... qui ont un faible chômage et un excédent commercial extérieur. Même la Belgique, l'Italie, l'Espagne, affiche un excédent commercial, alors que la France a un déficit commercial de 70 milliards, ce qui signifie qu'elle emprunte aux autres pays pour consommer l'excès de biens importés ! Et si on regarde bien ce qui fait le succès relatif de ces pays, c'est plus le succès et la valeur ajoutée des produits, l'innovation qui permet de remplacer des suppressions de postes liés à des pertes de marché par des créations de postes sur de nouveaux produits. Et la France n'a plus de politique industrielle, de stratégie globale.

La France a un autre problème comparé à ces pays : des déficits sociaux abyssaux, qu'il s'agisse des retraites, de la santé, du chômage et même de la branche famille, déficits qui alimentent le déficit public de l'Etat, par le jeu des subventions, ou de la dette publique via la CADES. Or il n'est pas tolérable d'emprunter pour couvrir des déficits sociaux car ceci signifie que nous faisons subir à nos enfants le futur remboursement de nos dépenses d'aujourd’hui, en vivant à crédit.

Nous avons encore un troisième handicap, celui d'une dépense publique colossale. Même s'il est parfois abusif d'en comparer le taux (56%) aux autres pays du fait qu'il inclut 45% de prestations sociales qui chez les autres entrent parfois en partie en dépenses privées, nous dépensons plus en fonctionnement de nos administrations publiques, avec de surcroît un parlement pléthorique en parlementaires et un gouvernement pléthorique en ministères (35 alors que 15 suffiraient !).

Ainsi François Hollande aurait dû d'abord faire un constat réaliste de la situation du pays, sonnant la mobilisation générale en montrant l'impérieuse nécessité d'un redressement, sur trois piliers :

1- L'interdiction des déficits sociaux : tout système d'assurance redistributive se doit d'être à l'équilibre, que ce soit les retraites, la sécurité sociale, l'assurance chômage, la politique familiale. Les cotisations doivent payer les prestations. Arrêtons de faire du Madoff ! Pour cela il faut réformer plus en profondeur, par exemple passer à un système à points pour les retraites et provisoirement en effet augmenter la durée de cotisation si on ne veut pas élargir l'assiette ou augmenter le taux des cotisations ou baisser les pensions. Cependant il faut tenir compte de l'employabilité des seniors car aujourd'hui un sur deux est au chômage à la veille de pouvoir partir en retraite et cela risque d'engendrer de la précarité chez les seniors si en même temps on ne fait rien pour les aider à garder leur emploi.

2- La baisse des dépenses publiques : La simplification administrative induite par la dématérialisation de documents n'y suffira pas. Il faut maintenant oser de vraies réformes, qui permettront d'alléger les impôts ou de gagner des marges de manoeuvre pour investir, transférer de la dépense de fonctionnement vers de l'investissement productif : la suppression du département et le regroupement de communes, comme le préconise le rapport OCDE sur la France et comme l'a aussi évoqué la Cour des comptes. De même que la suppression du nombre de députés et de sénateurs et de ministres. Mais évidemment ce type de mesure ne fait pas plaisir aux élus qui vivent de ces postes. Comment faire voter une telle réforme par des élus qui y voient une atteinte à leurs intérêts particuliers, autrement que par référendum ?

3- Une vrai stratégie industrielle, élaborée par branche d'activité, impliquant à la fois les branches professionnelles d'entreprises, l'Etat, les collectivités locales, les citoyens consommateurs, pour sonner la mobilisation générale, la création de labels indiquant le % produit en France, l'implication citoyenne dans l'achat des produits (en moyenne sur les 500 milliards d'euros importés, le déficit de 70 milliards pourrait être neutralisé si les Français remplaçait un achat importé sur 5 par un achat français. Certes il faut affiner en retirant les matières premières, l'essence, les biens qu'on ne trouve pas en France ...). François Bayrou avait donné de multiples exemples dans sa campagne présidentielle du potentiel de création d'activité et d'emploi par branche (notamment si la France exploitait sa filière bois comme l'Allemagne, elle pourrait créer 500 000 emplois !). Au delà des filières industrielles à potentiel, il est une filière qui représente un problème crucial : celle du marché immobilier, du logement. La France manque de logement en particulier en zone urbaine, ce qui a fait flamber les prix, des loyers comme à l'achat, avec une surestimation de 35 à 50% du prix, 2 à 3 fois plus cher qu'en Allemagne pour un coût de construction quasi identique (le problème étant plutôt sur le foncier) alors que l'Allemagne est plus dense que la France, au point que les loyers arrivant à un niveau insupportable, les nouveaux achats arrivent plus difficilement à être rentabilisés par le revenu des loyers, bloquant le marché. Le prix du logement pèse sur le pouvoir d'achat des Français, bien plus que ne le montre l'indice des prix (voir mon article précédent) et une relance de la construction en libérant le foncier (de manière ordonnée) permettrait de créer beaucoup d'emplois.

Voilà le cap qui aurait été à la hauteur des temps de crise que nous vivons !

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