L'union nationale est-elle une utopie ?

Selon un sondage Ifop pour le JDD, 78 % des personnes interrogées plébiscitent la création d’un gouvernement d’union nationale, citant aussi leur préférence pour François Bayrou à la tête de ce gouvernement pour 47% des sondés.Une telle union nationale est-elle utile, efficace, utopique ? Sur la scène politique, les avis diffèrent et le sujet mérite réflexion et un débat serein.

Selon un sondage Ifop pour le JDD, 78 % des personnes interrogées plébiscitent la création d’un gouvernement d’union nationale, citant aussi leur préférence pour François Bayrou à la tête de ce gouvernement pour 47% des sondés.
Une telle union nationale est-elle utile, efficace, utopique ? Sur la scène politique, les avis diffèrent et le sujet mérite réflexion et un débat serein.

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En quoi consiste une union nationale ?

Il s'agit de former un gouvernement composé de plusieurs couleurs politiques qui s'accordent sur des priorités, des grandes lignes d'actions, sortant des attitudes partisanes (pas forcément tout l'échiquier, ce peut être une majorité centrale excluant les extrêmes qui s'opposeraient à ces lignes de projet).

A quoi sert une union nationale ? Dans quelles circonstances ?

Lorsque le pays doit mobiliser toutes ses forces et se serrer les coudes, par exemple en temps de guerre, ou dans un contexte de crise aiguë ou il est difficile d'obtenir une majorité de décision au Parlement, malgré notre système majoritaire, à cause des clivages partisans qui empêchent d'obtenir une majorité franche pour soutenir un gouvernement qui est représentatif d'un clan qui n'a plus majorité.

Fait rare, ce type de gouvernement a déjà existé dans des circonstances exceptionnelles. Les deux plus récents remontent à 1945, lorsque le général de Gaulle avait fait appel à plusieurs politiques de tout bord pour former un gouvernement suite à la seconde guerre mondiale.  Puis en 1958 alors que la France était au bord de la guerre civile, les parlementaires qui craignaient un coup d'Etat investissent Charles de Gaulle à la tête d'un gouvernement d'union nationale le 1er juin 1958 et lui accordent les pleins pouvoirs pour six mois en vue de maîtriser le problème algérien et de réviser la constitution, qui fondera la Vème république.

Il est vrai que la crise profonde dans laquelle nous nous trouvons a parfois des allures de guerre (économique) ou de contexte risquant de dégénérer en guerre. Mais le gouvernement a encore une majorité au Parlement. Cependant, cette majorité s'est fragilisée, continue de s'étioler, les écologistes et le Front de Gauche (Communistes et Parti de Gauche) se démarquent de plus en plus des positions du PS et du gouvernement. Au sein du PS apparaît clairement une fissure avec deux clans : d'une part celui des sociaux-démocrates en accord avec le président Hollande et assez proches du centre, de la vision de François Bayrou (Moscovici, Valls, Rebsamen, Peillon, Collomb,...), et de l'autre la gauche du PS (Montebourg, Hamon, Emmanuelli, Lienemann,...) dont la vision est plus proche de celle de Mélenchon, qui pourtant a des propositions en rupture concernant des sujets fondamentaux comme l'économie et les entreprises, l'Europe et la dette. De même qu'il existe aussi une fissure à droite au sein de l'UMP avec d'un côté la droite notamment dite "populaire" qui veut se rapprocher du Front National en reprenant ses thèses dans la direction que N. Sarkozy avait donné dans sa campagne (Copé, Guéant, Hortefeux, Morano, Mariani et même maintenant Guaino ...), et de l'autre une droite plus sociale et républicaine (Fillon, Juppé, Baroin, Apparu, Pécresse, NKM, Wauquier,...).

Il est donc tout à fait possible et envisageable que le gouvernement ait peine à conserver sa majorité et que l'union nationale offre une perspective de sortie de crise. Un tel gouvernement permettrait-il de trouver des solutions à la crise que traverse actuellement la France ? On peut s'autoriser à penser qu'en mettant fin aux querelles partisanes, il se concentrerait sur les « vrais » problèmes, sans a priori idéologiques,  avec pragmatisme.

Nos pays voisins ont-ils tenté l'expérience ?

Comme le décrit un article de La Tribune, plusieurs pays ont formé des gouvernements de coalition. Dans l’Europe en crise, l’union nationale s’est imposée dans deux pays : la Grèce et l’Italie. L'Autriche où la grande coalition entre conservateurs et sociaux-démocrates est la norme depuis la fin de la guerre. L'Allemagne a connu par deux fois une « grande coalition » entre les Chrétiens-démocrates et les Sociaux-démocrates : entre 1966 et 1969, puis entre 2005 et 2009 pour réaliser des réformes. L'Italie redécouvre l'union nationale après un vide politique.  L’Irlande, les Pays-Bas, la Belgique, ont adopté cette formule.

On peut rétorquer que néanmoins l'union nationale n'est pas un gage d'efficacité s'il n'y a pas mobilisation nationale sur des sujets forts. Remarquer également que les gouvernements de ces pays sont issus d’élections législatives à la proportionnelle, avec plus de risque de dilution des voix, une plus grande difficulté à obtenir une majorité sans le renfort de petits partis ou de force centrale, ce qui n'est pas le cas chez nous.

Ceux qui rejettent l'idée disent qu’elle n'est pas dans l'esprit des institutions de la Vème République, qui ont été faites pour dégager une majorité cohérente et stable de gouvernement, qu'elle serait un gage d'instabilité voire d'immobilisme. J'avoue ne pas comprendre ces raisons alors qu'il s'agirait de se mobiliser sur des actions importantes et que souhaite la majorité des Français.

La dissolution de l'Assemblée et un gouvernement de cohabitation sont-il une alternative à l'union nationale ?

Imaginons que le gouvernement ait du mal à conserver sa majorité si le PS est fracturé en deux. S'offre à lui deux solutions :
- resserrer les rangs de l'union de la gauche en donnant des gages à sa gauche, mais il n'est pas sur du tout qu'il trouve une meilleure majorité et ce n'est pas celle du peuple français ;
- retrouver une majorité plus centrale, à condition que le centre et une partie de la droite le suive.

Dans une situation de blocage, le gouvernement peut dissoudre l'Assemblée, de même qu'une motion de censure peut être déposée par des parlementaires et se conclure par une mise en minorité du gouvernement, donc une dissolution. Mais un tel scénario pourrait bien se traduire par l'émergence d'une majorité de droite, vu le scrutin majoritaire (donc pas forcément représentative de la majorité des Français), une perte dans les rangs socialistes au profit d'autres partis. Ce qui conduirait à une cohabitation qui ne serait pas forcément efficace en temps de crise où il faudra prendre de franches décisions.

Et au fond, ce n'est pas ce que veulent les Français puisqu'ils s'expriment franchement, pour 8 sur 10, en faveur d'une union nationale.

Un gouvernement d'union nationale? Soit. Mais pourquoi faire? Pour quelle politique?

Là est la vraie question, la première des questions. Il ne peut y avoir gouvernement d'union nationale que s'il y a mobilisation pour une cause commune qui dépasse les clivages partisans. Essentiellement sur les points suivants :

- Priorité à l'emploi par la création d'activité, priorité au produire en France par un soutien aux entrepreneurs, PME, artisans et commerçants, créateurs, simplifications administratives, stratégie de filières,... ;

- Assainissement des finances publiques par maîtrise de nos déficits publics et sociaux, réduction des dépenses publiques en précisant lesquelles (économies d'administration, fusion de collectivités locales) ;

- Sauvegarde de notre modèle social républicain grâce à des réformes indispensables (retraites, protection santé, éducation gratuite de qualité,...)

- Réaffirmation du soutien à une Europe forte et légitime, lisible pour le citoyen, à un gouvernement économique et une politique budgétaire et monétaire commune sur la zone euro, avec plus de solidarité et un soutien aux entreprises européennes, à l'innovation, à une politique industrielle créatrice d'emplois ;

- Moralisation de la vie politique, allant plus loin que les réformes annoncées actuellement par le gouvernement (voir les propositions de François Bayrou, plus complètes) et ne reportant pas aux calendes grecques le non cumul des mandats, une bonne dose de proportionnelle à l'Assemblée, etc.

Qui devrait être à la tête de ce gouvernement d’union nationale ?

Une personnalité politique expérimentée, au service de la nation, qui a une approche non partisane des problèmes, qui ne puisse être soupçonnée d’entretenir des intérêts particuliers, un homme d’Etat démocrate et républicain qui ait suffisamment de popularité et de légitimité auprès de la population.

C’est vrai que François Bayrou répond assez bien au profil, d’où les résultats de ce sondage. Il est le premier à avoir proposé un gouvernement d'union nationale pour sortir de la crise, pour sonner la mobilisation générale du pays, comme en temps de guerre, dépassant les clivages partisans.

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