Le mystère Tapie : et si les affaires Tapie, Lagarde, Karachi, Elf, Cleartream et Frégates de Taïwan étaient liées ?

L’affaire Tapie-Lagarde est un scandale d’Etat, comme le rappelle encore ce matin sur LCI le président du MoDem François Bayrou, dénonçant « une spoliation des contribuables pour 400 millions d’euros organisée au plus haut niveau de l’Etat ». Cependant reste un mystère : le mobile du crime. Quelle était la motivation de l’Etat ou des personnes au plus haut niveau de l’Etat, quelle menace ou quel avantage en retour ?

L’affaire Tapie-Lagarde est un scandale d’Etat, comme le rappelle encore ce matin sur LCI le président du MoDem François Bayrou, dénonçant « une spoliation des contribuables pour 400 millions d’euros organisée au plus haut niveau de l’Etat ». Cependant reste un mystère : le mobile du crime. Quelle était la motivation de l’Etat ou des personnes au plus haut niveau de l’Etat, quelle menace ou quel avantage en retour ?


Pour élucider ce mystère, il faut avoir suivi plusieurs affaires et remarquer des liens entre elles, entre les protagonistes. Il ne s’agit pas ici de jouer sur des rumeurs ou de convaincre le public d’un scénario plausible et d'un faisceau de présomptions sans avoir de preuves, mais de faire avancer l’enquête en vérifiant des faits troublants et des coïncidences étonnantes. Imaginer le mobile du crime conduit bien souvent à élucider une enquête, faire des recoupements entre des protagonistes aussi.

Pour commencer, il faut rappeler comme l'a fait Mediapart que l’Etat a en effet agi dans cette affaire contre l’intérêt des contribuables, au bénéfice de Bernard Tapie, de manière répétée alors qu’il avait eu plusieurs fois l’occasion d’un recours :

-          tout d’abord en prenant la décision d’accepter l’arbitrage privé demandé par Bernard Tapie plutôt que laisser faire le cours de la justice, après la décision de la Cour de Cassation de débouter Tapie, décision qu’il suffisait de faire entériner par la Cour d’Appel. Rappelons que l’arbitrage privé n’est pas autorisé pour traiter une affaire dans laquelle l’argent public est en jeu, or ici c’est le cas. A été évoqué le fait que le CDR, représentant le Crédit Lyonnais, était une structure de droit privé, or le CDR était contrôlé par l’EPFR de droit public, engageant les deniers de l’Etat. C’est Jean-Louis Borloo le premier qui a pris cette décision, avant l’arrivée de Christine Lagarde au Ministère de l’Economie et des Finances, alors qu’il était Ministre éphémère du budget (deux mois entre mai et juin 2007), comme en atteste un témoignage de Stéphane Richard, Directeur de Cabinet, ainsi qu’une note blanche à entête de Bercy envoyée à François Bayrou et remise à la justice. Or on connaît les liens d’affaires et d’amitié entre Borloo et Tapie …

-          Autre fait curieux : ces rencontres entre Nicolas Sarkozy et Bernard Tapie à l’Elysée (entrée discrète par la porte de derrière) juste avant la décision (environ dix rencontres selon des témoignages de journalistes);

-          ensuite Christine Lagarde n’a pas suivi l’avis de la majorité de ses conseillers en confirmant la décision d’arbitrage privé et n’a pas saisi l’occasion d’un recours sur la décision lorsqu’il s’est avéré qu’un des arbitres Pierre Estoup n’était pas indépendant, lié à Maurice Lantourne avocat de Tapie sur une autre affaire. Et le document présenté au CA du CDR avait été falsifié (au sujet des 45 millions de préjudice moral) avant signature. D’où la saisine de la commission d'instruction de la CJR par l’ex-procureur général près la Cour de cassation, Jean-Louis Nadal, visant l'ancienne ministre de l'économie Christine Lagarde, pour des faits de « complicité de faux par simulation d'acte » et de « complicité de détournement de fonds publics ». De bout en bout, la procédure d’arbitrage avait été irrégulière et que Christine Lagarde avait fait constamment « échec à la loi » (lire Christine Lagarde a fait « échec à la loi », dénonce le procureur Nadal)

 

Bernard Tapie, chanteur et peut-être même maître chanteur ?

Première supposition : Tapie a pu exercer un chantage sur Nicolas Sarkozy, disposant de documents pouvant le compromettre. Il pourrait s’agir des fameuses rétrocommissions du commerce d’armes, au profit de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur, dans l’affaire Karachi comme dans celle des Frégates de Taïwan. Nicolas Sarkozy était en 1994-95 ministre du budget et  directeur de campagne de Balladur. C’est lui qui aurait signé l’accord pour créer des filiales offshore au Luxembourg Heine et Eurolux intermédiaires pour les commissions à verser aux intermédiaires par la DCNI et donc, les présupposées rétrocommissions. Comment Tapie aurait-il pu être en possession de documents ou d’informations compromettantes ?

André Guelfi et le pacte conclu avec Tapie …

Bernard Tapie a été compagnon de Taule à la prison de La Santé d’André Guelfi, alias « Dédé la Sardine », condamné dans l’affaire Elf. Au cours de ce séjour en prison, comme André Guelfi  l’a lui-même relaté, fait repris par Laurent Mauduit dans son livre-enquête « sous le Tapie », les deux compères ont scellé les bases d’un accord bien concret, décidant de partager les fruits d’un business commun. « Ce qu’on s’était dit, c’est que la moitié de ce que je gagnais était pour lui, et qu’en échange, la moitié de ce qu’il récupèrerait du Crédit lyonnais serait pour moi », avait alors expliqué Dédé la Sardine au Monde. Argent que Dédé attend toujours du reste … sauf s’il l’a reçu discrètement entre temps. Or, pour comprendre les raisons d’un tel accord, il faut savoir que Guelfi était marchand d’armes, comme Ziad Takkiedine, habitué des commissions et des circuits financiers par lesquels transitent ces commissions. Il a pu monnayer des informations.

Le procureur Jean-Claude Marin, un autre personnage clé …

L’affaire « Clearstream » a connu plusieurs épisodes ou du moins plusieurs affaires Clearstream et on y retrouve déjà le procureur Jean-Claude Marin. Le procès de Sarkozy à Villepin où Jean-Claude Marin se trouve en accusateur à charge contre Villepin en est le 3ème.  Enfin, sous la présidence Sarkozy, c’est Jean-Claude Marin qui est nommé à la plus haute fonction de la magistrature en remplacement de Jean-Louis Nadal partant en retraite, prenant la suite de l’enquête de la Cour de Justice de la République sur l’affaire Tapie-Lagarde, affaire dont l’enquête vient de démarrer alors qu’elle a été instruite depuis le 4 août 2011 …

Rappelons précédemment l’affaire dite Clearstream 1 suite à la publication par le journaliste Denis Robert en 2001 et en 2002 de Révélation$ et de La Boîte noire, soupçonnant le système et banque de compensation Clearstream (qui se nommait Cedel à l’époque), situé au Luxembourg, d’être une plate-forme mondiale de l’évasion fiscale et du blanchiment d’argent. Puis en 2004 l’affaire Clearstream 2 (ou affaire EADS-Clearstream ou affaire du corbeau des frégates de Taïwan). Les circuits de Clearstream étaient supposés utilisés pour régler des commissions et des rétrocessions de commissions sur ventes d’armes, via les filiales de la DCNI ‘Direction des Constructions Navales International), Heine et Eurolux au Luxembourg. Le juge Renaud van Rymbecke s’est vu s’opposer le « secret défense», l’empêchant de mener l’enquête pour remonter aux bénéficiaires. Il s’apprêtait à remonter la piste des virements des commissions pour en tracer les bénéficiaires, à partir d’un fichier de Clearstream, quand a éclaté l’affaire du fichier grossièrement falsifié, incluant des noms tels que Nagy-Bocsa (patronyme du père de N.Sarkozy) et même Edwy Plenel. Une affaire rocambolesque qui vise à orienter l’enquête et les projecteurs médiatiques sur un conflit politique Villepin-Sarkozy, mais pourquoi pas aussi à discréditer une source, un fichier dans lequel figurait peut-être, avant falsification, des preuves permettant de tracer les paiements des commissions …

Le dossier judiciaire de l’affaire Clearstream des Frégates de Taiwan contenait des notes dont fait référence un PV du Parquet daté du 22 novembre 2007, publié par le journal Bakchich.info, mettant en cause Nicolas Sarkozy et Edouard Balladur, concernant le financement de la campagne de ce dernier en 1995. Nicolas Sarkozy était alors ministre du budget, porte-parole et directeur de campagne d’Edouard Balladur. Il avait validé et signé les commissions versées sur cette affaire. JC Marin n'a pas voulu tenir compte de ces informations, jugeant les notes succinctes et imprécises, et a classé sans suite. Ces commissions sont passées par DCN international, officine basée au Luxembourg, dont Jean-Marie Boivin, ex directeur a été viré et menaçait de faire des révélations importantes. Egalement sans suite ...Voir http://www.bakchich.info/Fregates-le-rapport-du-parquet-de,06545.html

Ces rétrocessions de commissions concernaient aussi la vente de sous-marins au Pakistan, débouchant sur l’affaire de l’attentat de Karachi. Même contexte. On y retrouve encore le procureur Jean-Claude Marin.Voir http://www.rue89.com/2009/12/17/attentat-de-karachi-sarkozy-est-au-coeur-de-la-corruption-130476. L’avocat des familles de victimes, Me Olivier Morice, a déposé plainte le 14 décembre 2009 auprès du procureur de la République de Paris, Jean-Claude Marin. Il déclarait : « Nicolas Sarkozy est au coeur de la corruption dans cette affaire, à la fois comme ministre du Budget [de 1993 à 1995, ndlr] et dans le rôle qu'il a joué comme porte-parole et directeur de campagne d'Edouard Balladur. »

Tapie, Guelfi, Hortefeux et Copé, encore eux !

François Bayrou a consacré 24 pages à cette affaire Tapie dans son livre "Abus de pouvoir" que je joins dans un article. Il évoque une curieuse réunion dans un hôtel de luxe d'Agadir. Je le cite :
"On a un témoignage précis, publié par Le Canard enchaîné, de l’élaboration de cette décision entre les protagonistes et les proches de l’actuel président [Nicolas Sarkozy]. La scène se passe au luxueux Dorint Atlantic Palace, cinq étoiles et opulence garantie, lieu discret de villégiature de riches vacanciers, à Agadir. Aussi stupéfiant que cela puisse paraître, sont réunis autour de la table Tapie, son ami André Guelfi, dit «Dédé la Sardine », que Tapie a rencontré en prison où l’avait conduit son rôle dans l’affaire Elf, Brice Hortefeux, ministre délégué aux Collectivités territoriales auprès de Nicolas Sarkozy, et Jean-François Copé, ministre délégué au Budget, tous deux encore ministres du gouvernement Chirac-Villepin. Et de quoi parlent-ils, ouvertement ? De régler favorablement la question Tapie par un arbitrage ! Ils parlent si ouvertement et si fort que la conversation est entendue et notée. L’arbitrage, espoir suprême et suprême pensée ! L’arbitrage n’est pas rendu par des magistrats. Il est confidentiel. Il n’a pas à rendre publiques ses raisons. Normalement, il n’est pas susceptible d’appel. Et les arbitres sont choisis d’un commun accord. Tous les inconvénients des décisions de justice, aléatoires et dans le cas présent condamnées à l’échec, sont ainsi benoîtement évacués!"

On retrouve les même protagonistes que dans l'affaire Takkiedine (avec photos de vacances en plus), qui lui aussi comme Guelfi est intermédiaire dans le commerce d’armement : Copé et Horfefeux. Et André Guelfi, alias "Dédé la Sardine", qui avait fait un pacte avec Tapie à la prison de la Santé pour se partager 50-50 sur les gains qu'ils obtiendraient l'un et l'autre de leurs procès.

André Guelfi a fait de la prison dans le cadre de l'affaire Elf. Comme le montre cette chronologie de l'affaire Elf publiée par l'Express (voir 1995), il était très lié à André Tarallo, président d'Elf Gabon, impliqué aussi dans l'affaire Elf. Un des arbitres contestables de l'affaire Tapie, Pierre Estoup, a été lui même contesté dans une affaire d'arbitrage privé impliquant André Tarallo et Omar Bongo (voir l'article de Laurent Mauduit "Affaire Tapie: Pierre Estoup, un très «étrange» arbitre"), affaire où on retrouvait l'avocat Maurice Lantourne ! Ces personnages ont très bien pu s’échanger une information importante au sujet des circuits financiers utilisés pour les commissions des intermédiaires et exercer des pressions entre eux à ce sujet.

Un deuxième acteur arbitre de cette affaire Tapie, Jean-Denis Bredin, outre le fait qu'il était un dirigeant radical de gauche le parti de Tapie, il a été lui aussi arbitre dans une autre affaire, celle qui opposent quelques uns des protagonistes de l'affaire des frégates de Taïwan, comme l'a évoqué une enquête de Mediapart.

Le rapport entre Karachi et l'affaire Elf , celle des Frégates de Taiwan, ne serait-il pas les ventes d'armes de la France et ... les commissions et rétrocommissions supposées avoir financé la campagne de Balladur en 1995 sous l'égide de Nicolas Sarkozy, alors ministre du budget et directeur de campagne ?

Dans ces affaires, Tapie, Elf et Frégates, Karachi, comme dans l'affaire Clearstream, on retrouve une convergence de protagonistes, d'avocats : non seulement Maurice Lantourne avocat de Tapie, de Loïk Le Floch-Prigent dans l'affaire Elf, de Florian Bourges sur l'affaire Clearstream, mais aussi l'avocat de Nicolas Sarkozy, Thierry Herzog qui était avocat de Thales dans l'affaire des Frégates de Taïwan et celui de Sirven dans l'affaire Elf, et également le procureur Marin ayant toujours protégé Nicolas Sarkozy, refusant de verser au dossier un témoignage au sujet des rétro-commissions.

 

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