Quand le Président de la «France Relance» prend les Lumières pour des lanternes

Dans la dernière plaisanterie d'Emmanuel Macron pour promouvoir la 5G, c'est la référence ironique aux Amish qui a provoqué des réactions. Mais il faut peut-être se pencher sur la vision tronquée et réductrice des Lumières présentée par le Président.

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Emmanuel Macron est un familier des plaisanteries faciles et des formules  stigmatisantes. Les amateurs et amatrices ont pu s’en constituer une collection : il y avait eu les « illettrées » de Gad et le tee-shirt et le costard quand il était ministre, puis les gens « qui ne sont rien », les « fainéants », les kwasa-kwasa qui « ramènent du Comorien », et d’autres encore. On pourra consulter cet article de Libération qui rappelle ses « innovations » visant spécifiquement les écologistes.

Le 14 septembre, devant un public d’une centaine de startupeurs et startupeuses par avance acquis.es à son discours, derrière un pupitre portant l’inscription « France Relance – French Tech », il s’est livré une nouvelle fois à cette petite activité en plaisantant sur la demande de moratoire de 70 élu.e.s de gauche et écologistes à propos de la 5G. Voici le verbatim :

"Évidemment on va passer à la 5G. Je vais être très clair. La France c’est le pays des Lumières, c’est le pays de l’innovation et beaucoup des défis que nous avons sur tous les secteurs se relèveront par l’innovation. Et donc on va expliquer, débattre, lever les doutes, tordre le cou à toutes les fausses idées, mais oui, la France va prendre le tournant de la 5G parce que c’est le tournant de l’innovation. Et j’entends beaucoup de voix qui s’élèvent pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile ! Je ne crois pas au modèle Amish. Et je ne crois pas que le modèle amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine." (Vidéo sur la chaîne Youtube de L’Obs)

Qu’il soit savamment préparé ou spontané, ce qu’on ne saura jamais, ce type de discours ne convient ni au locuteur, ni aux interlocuteurs et interlocutrices, ni à la situation, ni aux Lumières, ni à la 5G (et pas non plus aux Amish et leur supposée lampe à huile…) pour plusieurs raisons.

D’abord, c’est un discours qui adopte le ton de la plaisanterie mondaine, de la vanne de salon entre pair.e.s ou du bon mot de dîner de notables de province qui se font des petits plaisirs oppressifs. Comme Nicolas Sarkozy il y a quelques jours, reproduisant, comme André Gunthert le souligne à juste titre, « le registre de la plaisanterie adressée à un cercle de familiers« , le Président de la République, qui ne l’était plus guère à ce moment-là, a lourdement produit un gros signe de connivence à l’adresse de son public d’entrepreneur.e.s bardé.e.s comme lui de coqs rouges à la boutonnière (le coq rouge en origami est le symbole de la « French Tech »). La référence à la lampe à huile pour exprimer l’archaïsme technologique est un cliché conversationnel assez grossier et celle à la communauté religieuse Amish n’est pas plus fine, portant de surcroît une stigmatisation de groupe, qui rappelle un peu celle infligée aux Comorien.ne.s par l’emploi stigmatisant du partitif (« du Comorien« ). Il ne semble pas que la fonction d’un Président de la République soit de coller des coups de coude complices et ricaneurs dans les côtes de son public.

Ensuite, la référence aux Lumières, vieux modèle inusable du progrès, constitue un cliché tout aussi grossier, qui en dit plus long finalement sur la culture d’oral de l’ENA du Président que sur le courant en question : les Lumières, c’est un peu le « mini-Mir mini-prix » de mon enfance (qui « nettoie tout » et « fait le maximum »), ça coûte pas cher et ça sert à tout : à défendre la laïcité, la mini-jupe ou les décolletés (la « French Liberté » ), à lutter contre le burkini, à alimenter les discours de l’antiracisme moral, à pourfendre le « pédagogisme », et donc, aussi, à promouvoir la 5G. Si Emmanuel Macron avait une pensée, ou s’il était suffisamment bien entouré pour le faire croire, il saurait que les Lumières font depuis assez longtemps l’objet d’un débat critique important, et passionnant d’ailleurs, et qu’il se pourrait bien qu’elles recèlent une complexe et rude ambiguïté.

Les Amish sont un peu l’arbre qui cache la forêt dans ce discours. Le problème, ça n’est pas vraiment cette allusion à la communauté chrétienne étatsunienne (qui n’est pas nouvelle puisque déjà faite en 2016), bien qu’on puisse s’attendre désormais à la lexicalisation de ce plaisant « point Amish » proposé par Bastien Lachaud de la France Insoumise :

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Le problème, c’est plutôt cette utilisation fausse et faible des Lumières pour soutenir la notion d’innovation.

Fausse parce qu’on voit bien le lien implicite [Lumières => Progrès => Modernité], mais sur le plan technologique il est inexact car il s’agit d’un courant philosophique, politique, littéraire éventuellement, qui célèbre certes les idéaux de la raison et de la science, mais pas vraiment la course à la technologie, qui confond progrès et innovation à tout prix ; certes le XVIIIe siècle est une époque de progrès matériels et technologiques, mais il faut souligner, j’y reviens plus bas, qu’ils n’ont été possibles que grâce à la traite et à l’esclavage, autrement dit la déshumanisation d’une partie de l’humanité, au moment même où cette dernière est défendue par la pensée « éclairée ».

Faible surtout, car le Président, qui ne rate pas une occasion de citer Ricœur, ferait bien de se documenter sur certain.e.s auteur.e.s qui ont proposé une relecture des Lumières. Ça éclairerait sa propre lanterne. Dans un article très informé de Slate, intitulé « Les idées des Lumières ont façonné les questions de race et de suprématie blanche», Jamelle Bouie détaille les travaux d’Emmanuel Chukwudi Eze (2008) et de Robert Bernasconi (2003) par exemple, qui ont montré dans leurs relectures de Kant notamment que la race telle que nous la concevons actuellement est un produit des Lumières (Norman Ajari développe longuement les fondements racistes de la philosophie kantienne dans La dignité ou la mort paru en 2019) :

En son cœur, le mouvement contenait un paradoxe: ses idées de liberté humaine et de droits individuels s’enracinèrent dans des nations tenant d’autres êtres humains en esclavage, à l’aube d’exterminer des populations autochtones. La domination coloniale et l’expropriation allaient marcher de concert avec la propagation de la «liberté», et le libéralisme surgir aux côtés de nos notions modernes de race et de racisme. […]

La race, telle que nous la concevons aujourd’hui – une taxonomie biologique transformant la différence physique en relations de domination – est un produit des Lumières. Le racisme, tel que nous le concevons aujourd’hui –un ordre sociopolitique fondé sur la hiérarchisation perpétuelle de groupes précis – aura émergé comme tentative de résolution d’une contradiction fondamentale entre le rayonnement de la liberté et le maintien de l’esclavage. Ceux qui entendent se parer du costume des Lumières devraient s’attaquer à cet héritage et à ce qu’il signifie pour notre compréhension du monde moderne (Bouie 2019, en ligne)

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En France, Antoine Lilti a montré dans un ouvrage de référence paru en 2019, L’héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité, à quel point les Lumières étaient une construction doxique, un « grand récit du progrès », portant une image lisse et réductrice d’une époque et d’un courant en réalité profondément ambigus : souvent associées à la promotion d’un universalisme idéal et d’une pratique accomplie de la raison, les Lumières coïncident également avec ce que l’Europe a fait de pire en termes de destruction de l’humanité et d’abolition de la dignité humaine. La critique des Lumières constitue en fait depuis longtemps un véritable courant de pensée, né au XVIIIe siècle même, dans lequel s’inscrivent par exemple de nos jours nombre de travaux menés dans la perspective postcoloniale (Spivak, Chakrabarty) ou décoloniale (Quijano, Dussel). Les débats sont donc anciens, ils sont parfois vifs et montrent une époque complexe et plurielle, jusqu’à la duplicité parfois.

On est donc bien loin de l’amalgame présidentiel « La France c’est le pays des Lumières, c’est le pays de l’innovation », qui malheureusement, marche bien. Parce que la référence aux Lumières, aussi rustique soit-elle, ça marche, ça marche encore très bien, ça marche presque toujours. Le grand récit occupe encore le terrain, enseigné à l’école, martelé par les politiques, et lancé à la tête de la gauche écologiste réservée quant aux risques sanitaires et environnementaux (pourtant, « La relance sera verte, sociale et territoriale », dit le plan France Relance). En centrant leur réponse sur les Amish (le jeu de mots « Les Amish de la terre » et le hashtag #JeSuisAmish), les écologistes se trompent peut-être d’objet politique et idéologique : c’est sur les Lumières qu’il faudrait répondre afin d’invalider la doxa du Progrès éclairé par la Raison libératrice. Par ailleurs, certains montages humoristiques que l’on trouve sur le fil Twitter #JeSuisAmish utilisent sans beaucoup de précaution des photos de la communauté et instrumentalisent ses manières de vivre pour produire des effets d’humour. Les Amish n’ont sans doute pas besoin, ni envie, de notre solidarité un tantinet moqueuse et surplombante.

Références

  • Bernasconi Robert, 2003, « Will the Real Kant Please Stand Up: The Challenge of Enlightenment Racism to the Study of the History of Philosophy, » Radical Philosophy 117, p. 13-22.
  • Bouie Jamelle, 2018, « Les idées des Lumières ont façonné les questions de race et de suprématie blanche », Slate [site], traduction Peggy Sastre, http://www.slate.fr/story/163550/prendre-serieux-cote-obscur-philosophes-lumieres-racisme-kant-locke
  • Eze Emmanuel Chukwudi, 2008, On Reason: Rationality in a World of Cultural Conflict and Racism, Duke University Press.
  • Lilti Antoine, 2019, L’héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité, Seuil, Gallimard, EHESS, « Hautes Études ».

Crédit : le coq rouge, emblème de La French Tech, illustration sur le site La French Tech, https://lafrenchtech.com/fr/

(ce billet a été oublié précédemment sur La pensée du discours)

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