Ces Arméniens qu’on appelle « Les Autres »

Le Festival du Cinéma de Turquie, proposé par « l’Assemblée Citoyenne des Originaires de Turquie » (ACORT) présentait cette année, une semaine consacrée à l’Anatolie. Le documentaire d’Ayşe Polat (2), tourné à Çatak, raconte la vie des Arméniens dont les descendants sont aujourd’hui appelés « Les Autres ».

Les images sont pénétrées de souvenirs et de peines qui perdurent. Souvenirs du Génocide de la famille d’Ali Sulmaz, Kurde d’origine arménienne, qui nous entraînent dans une traversée de vestiges et de ruines arméniennes. Ali Sulmaz a créé une association de sauvegarde du patrimoine arménien dans laquelle, parmi les 27 membres, certains ont des grands-parents Arméniens, mais ne le disent pas par peur d’exclusion. « C’est par rapport à mon origine arménienne » dit-il, qu’il a créé cette association et pour combattre les « chercheurs de trésors » dont le film montre les actions nocturnes menées par des groupes d’hommes, fusils en bandoulière, saccageant, pillant, profanant systématiquement les tombes, les lieux où les arméniens baptisaient leurs bébés, les décombres des 36 églises qui existaient à Çatak. L’une d’entre elles, l’Eglise de la Vierge Marie, était chérie car lorsque les couples n’arrivaient pas à avoir des enfants, ils s’y rendaient et leur vœu était exaucé. Ali raconte l’histoire de sa grand-mère arménienne, Piroze, que ses parents abandonnèrent lorsqu’en 1915, ils partirent à Van. « Pendant les massacres, les gens essayaient de sauver leurs fils et laissaient les filles », commente Ali. Elle fut adoptée et devint Hanife. Elle fut mariée à un jeune Kurde. Ali se souvient que pendant son agonie, Piroze (Hanife) avait dit qu’elle voulait être enterrée avec une perle bleue dans la bouche. « L’imam n’a jamais voulu ». Ali pense qu’elle voulait mourir comme une chrétienne.


Les autres villages dans l’environnement proche de Çatak, que ce soit en hiver ou au printemps, sont tout autant dévastés. La cinéaste s’est donné pour mission de témoigner par un état des lieux visuel et sonore. Moment dramatique et intense lorsque dans le café de Çatak, un des clients accuse les Arméniens de tueries dans une salle où les visages des autres clients se figent à cette évocation. Elle n’est reprise par personne. A cette assertion violente, en contre-point, tout au long du film, fusent des commentaires, au détour d’une phrase : « Tant d’horreurs sont arrivées aux Arméniens », « L’enfer s’est déchaîné », « Une histoire horrible », « Un massacre », « Un Génocide ». Et une dernière remarque : « Parfois, les mots nous échappent ». Cela résume aussi la pensée du spectateur lorsque le film s’achève, sur fond de oud mélancolique qui résonne comme un chant funèbre.

1. Née en Turquie, elle vit depuis l’âge de 8 ans en Allemagne. Plusieurs courts-métrages et films primés: « En garde », Festival de Locarno (2004) et Prix de la meilleure fiction de la Germans Film Critics (2005), « Les Autres » Prix de Leipzig de l’United Services Trade Union Verd.di at DOK (2016) et Mention spéciale du Festival du Film d’Istanbul (2016)…

L’ACORT (créée en 1980 à Paris), milite pour les droits et les libertés en Turquie et s’engage aux côtés des Arméniens : Depuis 2008, l’association organise chaque année une soirée d’hommage à Hrant Dink. Dans son programme annuel dédié au Cinéma, des cinéastes arméniens sont présents, tels Serge Avedikian (Cinéma Arménie-Turquie), d’Arnaud Khayajanian (Les Chemins arides), Jacques Kebadian (Arménie 1900, Mémoire Arménienne, Dis, pourquoi tu danses ? En 2017, elle organise avec Terre et culture à la Péniche Anako, une projection débat sur Les Enfants de Vank de Nezahat Gundogan. Par ailleurs, depuis quelques années, l’ACORT s’est assuré de la collaboration de la talentueuse jeune graphiste arménienne Maïda Chavak, pour la réalisation de son affiche.

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