La campagne humanitaire sans précédent de la NEF pour les Arméniens

Le formidable élan qui engagea l’Amérique entière commença avec une poignée d’hommes de bonne volonté. Pour mener à bien l’appel à la générosité des Américains, leur communication s’appuya sur de multiples ressources : publicité, défilés, campagnes, affiches illustrées, photos, films, implication de stars…

La Fondation pour le Proche-Orient (NEF) et les Arméniens en 1915 : Une campagne humanitaire médiatique sans précédent.
Le formidable élan qui engagea l’Amérique entière commença avec une poignée d’hommes de bonne volonté. Pour mener à bien l’appel à la générosité des Américains, leur communication s’appuya sur de multiples ressources : publicité, défilés, campagnes, affiches illustrées, photos, films, implication de stars… Aujourd’hui, ce type d’action est courant. Bien des années avant que le terme « marketing » n’existe, la NEF, face à la tragédie, l’a inventé. Pour une noble cause.
En mai 1915, un reportage du New York Times fait état de la politique d’extermination des Arméniens par les Jeunes Turcs. Le 3 septembre, l’Ambassadeur Américain en Turquie, H. Morgenthau demande aux Etats-Unis la formation d’un Comité afin de lever des fonds pour aider les réfugiés arméniens. Issu du Mouvement Protestant Evangélique, le « Comité Américain pour le secours Arménien et Syrien » (ACASR) (1), se constitue aussitôt et envoie 250 000 dollars en octobre, prévoyant jusqu’à un million ½ de dollars. En janvier 1916, H. Morgenthau fait parvenir un rapport détaillé des massacres. La presse américaine relaie l’information en s’appuyant sur les témoignages oculaires des missionnaires en Turquie. A la fin du mois, l’ACASR tient un grand meeting avec les leaders Arméno-Américains à New York pour faire appel à leurs dons. Le secrétaire de l’organisation, Samuel T. Dutton organise la création de Comités locaux dans différents Etats. Au cours des 6 mois suivants, 38 comités sont créés dans 16 Etats. Ceux-ci diffusent largement des articles et des affiches illustrées dans les églises pour recueillir les sommes nécessaires.
L’appel au don des citoyens américains
En juillet 1916, après une résolution du Sénat d’instituer une date pour un appel au don des citoyens américains, deux journées sont fixées : les 21 et 22 octobre. Le Président Wilson s’implique personnellement demandant aux Américains leur contribution. Avec ses Comités locaux, l’ACASR anticipe la mobilisation et organise une « Campagne Nationale de Fraternité », en y associant aussi les enfants qui, incités par leurs parents à ne pas oublier les « Arméniens affamés » vendent des gâteaux et des boissons à leur profit. Des milliers de brochures sont diffusées dans tout le pays et les dons sont recueillis localement dans les lieux publics, les églises, les hôtels, les banques, les commerces,… Les quotidiens reproduisent dans leurs pages l’appel de l’ACASR « Cry of Millions », lequel est aussi affiché sur les tramways des grandes villes. Fin 1916, le Comité est venu en aide à près de 500 000 femmes et enfants déportés. Cependant, l’ACASR a besoin de plus de moyen. Il se rapproche du « Mouvement Missionnaire Laïque » qui sera la force conductrice dans les campagnes de financement en les facilitant sur le terrain, jouant de son influence et de ses réseaux. L’effort conjugué du Mouvement et des 38 Comités locaux rapporte 2.404.000 dollars.
En 1917, l’ACASR devient le « Comité Américain de Secours pour le Proche-Orient » (ACRNE), sous la direction de Charles Vickrey, secrétaire général du Comité Exécutif de l’ACASR depuis 1915 et membre du Mouvement Missionnaire Laïque. Les donateurs augmentent. Les actions sont programmées et s’enchaînent : Sensibilisation des enfants américains aux orphelins arméniens par des jeux, publication d’histoires, collectes de lait, vêtements usagés... Dans les Comités locaux, les recherches de fonds sont de plus en plus ciblées avec des listes de donateurs potentiels selon leurs moyens.
Le début d’un « marketing humanitaire »
En août 1919, l’institution devient le « Secours pour le Proche Orient » (NER), et Charles Vickrey prépare la grande campagne médiatique de solidarité. Soutenu par les instances de communication du Gouvernement Fédéral, il construit des messages plus élaborés et percutants. Ainsi, avant l’heure du « marketing humanitaire », il décide d’utiliser les techniques publicitaires commerciales et fait appel à des professionnels pour réaliser des affiches illustrées très éloquentes pour mieux frapper l’opinion. Elles en appellent à la compassion, au sens du devoir, à la responsabilisation des américains par des titres évocateurs (2). Celles adressées aux femmes américaines font appel à leur sens maternel. Progressivement, ces affiches seront remplacées par des photos choc prises en Turquie, donnant un aspect plus réaliste de la souffrance des Arméniens. Le NER redouble d’efforts pour utiliser les médias et une communication pertinente. Il pense au cinéma car les films sont également un moyen de développer l’empathie du public. Il en produit plusieurs dont « Auction of Souls » en 1919, basé sur le livre « Ravished Armenia », basé sur la vie d’Arshaluys Mardiguian, qui joue son propre rôle sous le nom d’Aurora Mardiganian. Le film lancé à Washington en janvier 1919 est projeté dans les théâtres, les écoles et les églises de 23 Etats ainsi qu'à l'étranger.
A la fin de 1919, la situation des réfugiés et des orphelins est toujours aussi désespérée. Au début de l’année 1921, le NER a établi une douzaine d’orphelinats en Turquie, Syrie, Liban, Chypre, Palestine et Caucase. Cependant les orphelins ont besoin de vêtements et de nourriture. Les usines alimentaires (3) s’associent au NER pour fournir des denrées non périssables, notamment lors de la « Croisade pour les enfants pour le Moyen-Orient » menée par Jackie Coogan (4) en 1924. Jusqu’en 1930, le NER n’aura de cesse de poursuivre son action et se transformera en « Fondation pour le Proche-Orient » (NEF) afin d’élargir son action aux plus démunis dans le monde.
La plus ancienne ONG philanthropique américaine à vocation internationale encore en activité, a recueilli plus de 100 millions de dollars, (1, 2 billions de dollars aujourd’hui) au cours de ses campagnes. Ses efforts, à l’aide de plus d’un million d’hommes et de femmes au Proche-Orient, ont sauvé la vie de plus d'un million de réfugiés Arméniens, Grecs et Syriens, dont 132 000 orphelins, « Littéralement, toute une nation ».

1. Ce comité se transformera de 1915 à 1930 : 1915 : ACASR – Comité Américain pour le secours Arménien et Syrien / American Committee for Armenian and Syrian Relief (ACASR) ; 1917 : ACRNE – Comité Américain de Secours pour le Proche-Orient/American Committee for Relief in the Near East ; 1919 : NER – Secours pour le Proche Orient / Near East Relief ; 1930: NEF – Fondation Proche-Orient/ Near East Foundation
2. « Ils ne périront pas », « De peur qu’ils périssent », « Vous pouvez aider », ….
3. Retail Grocer’s Association, Dairyman’s League, Inc., Association of Corn Product, Borden’s Condensed Milk, Sun Maid Raisins, Carnation Milk, Tharinger Macaroni, Border Milk, Karo Corn Syrup,…..(Jaffa Penken “Lest they perish”: The Armenian Genocide of Modern Humanitarian Media un the US, 1915-1925)
4. Voir article dans « Le Saviez-vous ».

HENRY MORGENTHAU (1856 – 1946)
Alors ambassadeur des Etats-Unis dans l’Empire Ottoman de 1914 à 1916, il employa tous les moyens diplomatiques possibles pour empêcher la déportation des arméniens, rencontrant le pouvoir en place, mais sans résultats. Le 3 septembre 1915, il envoya un télégramme au département d’Etat américain, lui demandant la formation d’un Comité en vue d’obtenir des fonds pour les réfugiés arméniens. Ce Comité se créa avec notamment Cleveland Hoadley Dodge, James L. Barton, Samuel T. Dutton, Charles R. Crane (2) et Stephen Wise. Lorsqu’en 1916, il retourna aux Etats-Unis, il se consacra à recueillir des fonds pour les survivants Arméniens et en 1918, publia ses mémoires (1) dans lesquelles il rapporte cette phrase de Talaat Pacha : "Nous ne voulons plus voir d'Arméniens en Anatolie ; ils peuvent vivre dans le désert, mais nulle part ailleurs."
1. Cleveland H. Dodge était un ami du Président Wilson. Dans le Comité, James L. Barton est le président, Samuel T. Dutton, le secrétaire et Charles R. Crane, le trésorier.
2. Henry Morgenthau, Mémoires, suivis de documents inédits du Département d’État [1919], préface de Gérard Chaliand, Paris, Payot, 1984.

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