QU'EST DEVENU LE CIMETIERE ARMENIEN DE GEZI ?

Le cimetière arménien de Gezi à Istanbul a fait l'objet de nombreuses tractations depuis sa création en 1560. Aujourd'hui, il n'en reste que les arbres, ceux-là justement que M. Erdogan voulait faire abattre.

Qu’est devenu le cimetière arménien de Gezi ?

C’est le 28 mai 2013 que débuta la contestation citoyenne du plan de destruction du parc de Gezi, brutalement réprimée par le pouvoir turc : « 5 morts, 7 681 blessés et 2 841 arrestations » (Mediapart- juin 2013). Ce parc était espace de convivialité et source de rafraîchissement des Stambouliotes en été en même temps que lieu de mémoire important pour les Arméniens qui y enterrèrent leurs morts à partir de 1560. L’histoire du cimetière Sourp Hagop remonte au temps de Soliman le Magnifique, contre lequel une tentative d’assassinat par empoisonnement fut déjouée par un de ses cuisiniers, Manouk Karaséféryan. Pour le remercier de sa loyauté, le sultan offrit cet espace au nord de la place de Taksim, pour construire le cimetière de Pangalti.
En 1872, la municipalité décida de confisquer le cimetière arménien mais le sultan Abdulaziz déclara qu’il appartenait à sa communauté. En 1912, la Ville voulut s’en approprier une partie. Selon le quotidien Agos, la congrégation arménienne fut « payée 15 000 pièces d'or pour le coût de la construction du mur, le transport des ossements et des pierres tombales et le terrain ». En 1919, un mémorial du Génocide arménien (1) y fut construit pour être détruit en 1922.
Le cimetière de Sourp Hagop était situé dans un quartier très prisé. En 1930, un plan d’aménagement d’Istanbul demandé par Atatürk, entraîna sa destruction totale. En 1932, le patriarche Mesrob Naroyan (qui sera exilé à Jérusalem) s’impliqua dans une lutte pour le conserver, intentant une action en justice contre la municipalité. Mais le Patriarche n’étant pas considéré comme une entité légale depuis 1916, le terrain du cimetière fut attribué à Istanbul en 1933. En 1939, il fut complètement rasé : « J’ai vu le vieux cimetière arménien, près de l’église Notre-Dame-de-Sion, retourné par les bulldozers pour établir les fondations de deux hôtels, le Divan et le Hilton », déclarera Ara Güler, le grand photographe arménien, dans ses écrits sur la destruction d’Istanbul. La plupart des pierres tombales furent utilisées pour la restauration de la nouvelle place Eminonu et la construction des escaliers du parc de Gezi.
En juillet 2013, lors des travaux d’excavation, 13 tombes attestèrent de la réalité du cimetière. Immédiatement, Agos, publia une liste des noms arméniens (2) inscrits sur les pierres tombales datant du 17ème au 19ème siècle, auquel répondirent – sans vergogne - les autorités du Musée d’archéologie d’Istanbul : « Les inscriptions sur l’une des pierres tombales sont effacées et illisibles, deux autres n’ont pas d’inscriptions. Pour 5 d’entre elles, on ne peut lire que les dates, mais 13 d’entre elles sont en marbre ».
Lors des manifestations pacifiques du parc de Gezi, les jeunes militants arméniens de Nor Zartonk (3) avaient collé deux plaques de polystyrène gris pour symboliser une tombe, laquelle portait cette épitaphe « Cimetière arménien Sourp Hagop 1551-1939 », accompagnée d’un message : « Vous avez pris notre cimetière, vous ne prendrez pas notre parc ».
En juillet 2013, la justice turque suspendait les travaux prévus à Gezi mais en juin 2016, Erdogan, lors d’une conférence de presse, réitérait son projet de construction d’une caserne ottomane. Aujourd’hui, les arbres sont encore là. Pour combien de temps encore ?

1. En 1919, un comité fut créé pour réaliser la stèle intitulée « Le 11 avril » et un recueil de biographies (Houchartsan) fut conçu par Téotig (Theodoros Labdjindjian), édité en français en 2015, sous le titre, Mémorial du 24 Avril aux Editions Parenthèses.
2. Nikoghos, fils de Martiros - Grigor, fils de Yeghiazar - Dikesh Harutyun, fils de Karapet, 1775 - De retour de Jérusalem, l’épouse de Ghazanchian Haji Tateos Agha, Haji Anne, a rejoint Dieu le 23 mai 1859 - Jean Mikayeloghlu, fils d’Andiresli - Movsès, fils de Nersès, from Areveni village - 1760, Manuk, fils de Simavon, du village de Chomakh - 1761, Barber Khachatur, fils d’Aslan, 1850.
3. Organisation politique arménienne en Turquie, créée en 2007, après l’assassinat de Hrant Dink.

 

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