ASLI ERDOGAN ET LES ARMENIENS

L'auteure Turque Asli Erdogan s'est exprimée régulièrement sur le Génocide des Arméniens de 1915 en Turquie.


L’écrivaine turque a reconnu le génocide arménien à plusieurs reprises. Pour cela notamment, elle a été menacée de prison à vie. Ses chroniques politiques sont intégrées dans "Même le silence n'est plus à toi", recueil paru chez Actes Sud en janvier 2017, alors qu'elle était toujours détenue à Barkirkoÿ. Elles lui ont valu son incarcération. L'une de ses chroniques "Nous sommes coupables", sur le génocide arménien, récusé, nié par le pouvoir.
Proche de Hrant Dink, en 2007, elle a été menacée de mort après un texte qu’elle a écrit pour Radikal, après son assassinat : «Nous avons laissé derrière nous une trace profonde, invisible». En 2008, elle est une des premières à signer l’appel au pardon de Cenjiz Aktar, « Des Turcs s’adressent aux Arméniens »(1). Elle sera arrêtée avec violence, conservant de graves séquelles qui nécessitent encore aujourd’hui un traitement médical. Ses articles dans le journal Ozgur Günden en faveur des minorités kurdes, des femmes, son appel à la reconnaissance de la responsabilité turque dans le génocide arménien ont fait d’elle une cible prioritaire du régime Turc. 

(1) Avec 200 personnes de la société civile turque (30 000 signatures recueillies).

Extrait de "Même me silence n’est plus à toi" d’Asli Erdogan, paru chez Actes Sud le 4 janvier 2017
Nous sommes coupables
"Aussi excessivement facile, tardif et vain que cela soit, il faut le dire explicitement : nous sommes coupables. Nous avons commis, dans ce pays, un crime atroce ; ceux qui en ont été les victimes ont trouvé ces mots pour le nommer, « Grande Catastrophe », nous avons éradiqué un peuple. Après avoir appelé les hommes à combattre dans nos armées, nous avons massacré à la pelle leurs femmes et leurs enfants, en les faisant marcher le ventre vide sur des routes interminables. Mais le crime des hommes est dans leurs actes autant que dans leur façon de les assumer. En niant nos agissements, nous avons commis un crime plus grand encore, en refusant de regarder cette femme qui nous appelait à l’aide, cette pauvre femme prise dans l’un des cortèges qu’on envoyait à la mort, cette femme qui depuis 99 ans nous fait désespérément signe… Voilà le pire crime, car c’est voler à un être humain jusqu’à ses traumatismes. Accuser la victime de mensonge, c’est rejeter le crime sur ceux qui en sont les martyrs… Voilà sans doute pourquoi nos terres sont couvertes de fosses, que nous creusons et refermons sans cesse. Jonchées d’os, de cendres, de silence… Nous ne sommes pas capables ni de regarder dans les yeux cette femme battue à mort puis jetée sur le bord de l’autoroute, ni les restes du squelette du partisan… Nous vieillissons pour oublier, oublions en assassinant, et oublions sans cesse que ces cadavres, nous les portons en nous.
Faire face est tout autre chose qu’accepter. C’est être capable d’affronter le regard des victimes, savoir leur laisser la parole. Il est peut-être trop tard, bien trop tard pour les morts, mais laissons ceux qui en ont réchappé nous la raconter, cette Grande Catastrophe. Nous, qui sommes désormais un autre « nous ».
Un dernier mot avant le 1er mai : la place Taksim est à nous, ceux qui y sont morts à tout le monde… Chaque fois que nous marcherons vers cette place méconnaissable, malgré les matraques, les canons à eau, les lacrymos, chaque fois que nous en prendrons le chemin, elle sera « à nous ».
Asli Erdogan

 

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