L'échappée

Ca y est. C’est pour aujourd’hui. Ce soir nous partons. Depuis des mois on ne parle que de cela, et là, c’est décidé, nous prenons la fuite.

 

Celle pour laquelle je m’inquiète, c’est Yana ma petite sœur. Je l’aime tant ! Elle est si jolie avec ses boucles folles éparpillées autour de son visage, ses yeux noirs brillants comme deux billes, ses petites dents blanches qui ornent son sourire. Elle est si gaie ! Si joyeuse ! Mais elle n’a que 3 ans. Au départ  de ce grand voyage, j’ai peur pour elle. S’il m’arrive quelque chose qui la protègera ?

Hier Maman a préparé nos bagages. Elle nous avait dit de mettre de côté ce que nous voulions emporter, « les choses que vous aimez vraiment, il n’y aura pas beaucoup de place » nous a-t-elle expliqué. J’avais fait un gros tas à côté de mon lit, et lorsqu’elle est arrivée elle a poussé des cris : « mais ce n’est pas possible, Anass ! J’avais dit qu’il n’y aurait pas beaucoup de place ! » Je n’ai rien dit, même si j’avais une terrible envie de pleurer. Maman s’énerve beaucoup ces derniers temps, mais comme elle essaye de toutes ses forces de nous protéger : des bombes, du manque de nourriture et des mauvaises nouvelles, lorsqu’elle se fâche, on n’a pas le cœur de lui en vouloir.

Je n’ai rien dit et j’ai fait le tri. Mais j’ai gardé quand même Bachir. Bachir c’est mon ours, je l’ai depuis que je suis bébé, c’est ma Baba qui me l’a donné, et comme la disparition de Baba fait partie des premières mauvaises nouvelles qui sont arrivées dans notre maison, mon ours je l’aime vraiment, vraiment beaucoup. Maman dit que quand je l’ai reçu il était deux fois plus grand que moi. 

Quand maman est revenue dans ma chambre, elle m’a dit doucement « tu sais, je crois que tu vas devoir laisser Bachir à Riham, notre voisine, car il est beaucoup trop gros pour que nous l’emmenions »

Voilà. Mon sac est prêt. Je suis couché sur mon matelas. Je regarde autour de moi. Je sais que je ne reviendrai plus dans notre maison, alors j’essaye de photographier dans ma tête cette pièce que je ne reverrai jamais.

Je ne sais pas où nous allons aller ni comment nous allons partir. Ce sera un car ? Une voiture ? Allons-nous  marcher dans le sable ? Devrons-nous monter sur un bateau ? J’ai entendu d’horribles histoires sur les bateaux. Il parait que certains passeurs mettent tant de monde dessus que certains coulent.

Mais je n’ai pas peur. J’ai confiance en mes parents, jamais ils ne nous feront prendre de risques !

Je m’appelle Anass, je suis syrien,  j’ai 9 ans et je vais partir vers la Liberté.

 

                                                                       Marie Annick Gaudin/ 23 octobre 2015

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