Toulouse en noir et rouge.

Compte rendu de mon expérience à la manifestation toulousaine du premier décembre...Il y aura eu énormément de violences de la part des forces armées...

Petit aperçu de la manif. © Maria del Carme Oliva Petit aperçu de la manif. © Maria del Carme Oliva

Une bonne chose chez Macron, il aura réussit à réunir tout le monde dans les rues!

Samedi 1er décembre j’étais dans la foule, avec les gilets jaunes toulousains et tous ceux qui les soutenaient. Certains pensent encore que la seule raison que l’on avait de se rassembler était le prix du carburant, en hausse significative depuis que Macron et son gouvernement l’ont décidé ainsi mais…C’est loin d’être la seule raison qui nous a poussé à un tel rassemblement. Déclarations abusives de nos revenus (dons et même nos ventes le bon coin par exemple), lois complètement inhumaines, surtout concernant le consentement pour les enfants…Baisse des aides dans tous les sens : Apl pour les étudiants, contrôles plus réguliers et abusifs, baisse des aides pour les associations qui luttent contre les violences faites aux femmes et j’en passe…Macron s’amuse à rabaisser les précaires, le peuple en général.

Je me suis donc jointe aux rangs des gilets jaunes, en enfilant le mien avant même de prendre le train à la gare de Cazères, ce qui a eu pour effet de faire venir d’autres partisans vers moi. Quoi qu’il en soit, je suis arrivée 20 minutes en retard et la manifestation avait déjà eu le temps de dégénérer, à tel point qu’en marchant depuis la gare matabiau, sur la rue bayard, on pouvait déjà entendre les sons des lacrymos et des flash balls envoyées par les CRS sur une foule qui tentait au mieux d’avancer pacifiquement. N’ayant pas trouvé mon masque à gaz, je restais à bonne distance, au possible, des diverses altercations, mais même en essayant de les éviter, elles venaient à moi, peu importe dans quelle ruelle on se faufilait, les gaz lacrymogènes nous suivaient à la trace. Je tiens quand-même à préciser que j’étais en mode Street medic, plus officiellement que la fois où j’étais à Nantes, mais tout de même, il me manquait de l’équipement.

Quand je suis arrivée sur place à Jeanne d’arc, des feux brûlaient déjà et la foule était carrément énorme…Peu importait de quel côté je regardais, les gilets jaunes avaient envahi Toulouse. J’en faisait partie et me sentais fière de me battre pour un pays qui, comme ma famille me le rappelle souvent « n’est même pas le mien ». Des gens de tous horizons, de tous âges, portaient le jaune et d’autres avaient même pensé à ramener des drapeaux Occitanie qui surfaient sur les vagues d’air au son des chants de la foule. J’ai même croisé le regard avec des enfants aux yeux remplis de larmes, effrayés ou gazés, de moins de 6 ans, tenant la main de leur père ou mère…Et ce n’était que le début d’une manifestation qui aura duré plus de 4 heures.

Je me souviens qu’en arrivant à Jeanne d’arc, il y avait un groupe de CRS du côté de la Fnac…ils se sont fait déloger à coups de projectiles et en moins de 5 minutes toutes les rues étaient inondés de l’odeur poivrée et brûlante, caractéristique des lacrymos. Je suis restée un bon moment pas loin de la Fnac, sans masque, à aider les gens qui passaient les yeux pleins de larmes, ou tous ceux qui se retrouvaient mêlés à la manif sans le vouloir. Une blessée par flash-ball est arrivée à dos d’un gilet jaune et quand on est venus voir ce qu’on pouvait faire, elle nous a rétorqué malgré la douleur « Ne restez pas là, allez à la manif ça m’aidera déjà ! ».

A un moment donné, alors que ça canardait sévèrement sur la foule, un temps d’accalmie s’est fait sentir…On a cru que les forces armées étaient parties, faute de munitions. La foule avançait à grands pas de Jeanne d’arc vers Matabiau, mais on restait méfiants…Plus de CRS en vue, c’était beaucoup trop calme. On a dépassé des barricades, des points chauds dus aux palettes en feu et on riait en se parlant les uns aux autres sans se connaître. En arrivant au plus près de la gare, on se rend compte que les forces armées sont revenues, et malgré le chaos ambiant on se faufile dans les ruelles tentant de contourner les divers dispositifs. A bout de souffle, la foule décide de prendre « une pause significative » au Capitole, où on pensait qu’on pourrait être entendus, mais non, le détour n’a servi qu’à reprendre un peu de l’oxygène. On s’est vite rendus compte que l’action se déroulait toujours vers Jeanne d’arc. Malgré les appréhensions sur le moment, on s’est rendus sur place à nouveau.

Vers la fin de la manifestation je me suis retrouvée seule, éloignée des 3 personnes avec lesquelles j’avais tissé de nouveaux liens. Spéciale dédicace à Mélanie avec laquelle on a passé du temps à se tenir la main pour ne pas se perdre et à se protéger l’une à l’autre quand l’ambiance redevenait brûlante. Oui, des casseurs y’en avait, mais je ne vais pas vous mentir, si on veut être écouté, au bout d’un moment faut bien casser un peu de mobilier (je précise que je ne parle pas là des biens des particuliers ou commerçants mais plutôt des banques et petites casses, comme des poubelles ou autres)…Bref, une fois seule, j’ai tenté du mieux que je le pouvais de porter assistance à tous ceux qui m’entouraient en répartissant mon maalox à tour de bras, de même pour le sérum phy, sans oublier de toujours veiller aux autres en cas de grosses blessures ou malaises.

Les CRS nous ont poussé à bout. J’ai fini par repérer un blessé, au sol dans une ruelle et bien évidemment j’ai accouru pour porter secours, sauf que je n’avais pas vu la foudre qui allait s’abattre sur moi sur le moment. Sans le savoir, dans un moment de désorientation, la ruelle s’est vidée de ses citoyens pour se remplir de gaz lacrymogène, et deux équipes de CRS avançaient vers nous (le blessé au sol et moi). Un peu plus tôt dans la journée j’avais trouvé un masque de protection léger tombé au sol…Il m’aura sauvé la mise quand la ruelle était inondée de gaz mais je sentais quand même les brûlures aux yeux et les remontées vers ma gorge. Je reste immobile près du blessé quand j’aperçois une équipe de CRS, remontée jusqu’aux bretelles, approcher à grand pas. En signe d’apaisement de mes deux mains, je cris « on a un blessé ! » …Un des CRS me répond : « Je m’en fous ! » et accompagne ces belles paroles avec des gestes agressifs : il me pousse violemment contre le mur et me balance un coup de matraque enragé derrière le genou, pensant me faire tomber. Je ne réplique pas. Sur le coup j’étais tellement choquée que je ne voyais pas quoi faire…J’ai vécu cette agression directe comme un trauma…J’ai bougé de ma position, perdant de vue le blessé. Les seules choses que je voyais c’étaient : d’un côté une équipe de CRS qui me tournait le dos, de l’autre encore plus de CRS…Mon cerveau n’en pouvait plus, je n’arrivais plus à repérer le blessé et je paniquais, alors dans le doute j’ai foncé vers les CRS me tournant le dos, suffoquant parmi les gaz…Je sentais mon ventre se retourner et mon esprit crier : Sauve toi putain !

J’ai couru, j’ai couru sans me retourner en passant entre les CRS, tellement vite qu’ils ont pas eu le temps de m’assener un nouveau coup. Je sentais le vomi au bord des lèvres et la brûlure se répandre sur mon visage, dans ma gorge…Tout mon corps tremblait comme une feuille et ma seule pensée était le gars que je n’avais pas pu aider et qui je l’espère, ira bien aujourd’hui…Je m’en veux terriblement d’avoir obéit à mon corps en détresse, mais que faire ? Je ne le voyais plus et moi-même j’étais au bord de l’évanouissement. Ma jambe n’était pas encore douloureuse tellement l’adrénaline était forte…Je me suis assise pour récupérer mon souffle, en tremblant toujours…J’ai bu de l’eau, j’ai parlé avec des gens, signalé que le blessé était toujours là-bas, dans la ruelle et…J’ai commencé à sentir le gonflement de ma jambe et la douleur du violent coup de matraque.

Cette nuit-là, mes oreilles bourdonnaient, mon cerveau était en compote, surtout qu’en début de manifestation j’avais déjà des débuts de céphalées…Mais rien ni personne n’allait m’empêcher d’assister à ce mouvement révolutionnaire. Cela dit, je suis encore choquée par les gestes de ce CRS à mon encontre…Je n’ai pas répliqué, je n’ai même pas bougé ou ouvert la bouche quand il m’a frappée, je l’ai juste regardé, interloquée, et il a tracé sa route, comme si de rien n’était. Quand je ferme les yeux je vois encore les lumières, j’entends à nouveau les sons et je peux même encore percevoir l’odeur âcre du gaz lacrymogène…Première fois de ma vie que je voyais autant de violence dans les rues toulousaines et première fois de ma vie que je me prenais un coup de matraque. J’attends que le bleu soit bien beau pour partager une petite photo de mon nouveau souvenir de guerre.

Quoi qu’il en soit, je m’excuse pour le chaos de cet article…Mais croyez-moi, après de telles situations vécues, je ne suis plus dans la capacité d’ordonner mes souvenirs…Le temps guérit tout comme on dit. En attendant, je serais présente à la prochaine manifestation, en tant que Street medic de nouveau ! ça a été aussi dur que gratifiant et je sais que je peux faire mieux.

 

Au plaisir de vous raconter les prochaines manifs…Si je survis ! héhé

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