Guyane, un mouvement social et identitaire ?

Depuis lundi, la Guyane connaît une mobilisation inédite : des barrages imperméables sur les quelques ronds-points stratégiques de ce territoire au réseau routier peu dense entraînent un blocage de toutes les activités économiques et sociales.

Depuis lundi, la Guyane connaît une mobilisation inédite : des barrages imperméables sur les quelques ronds-points stratégiques de ce territoire au réseau routier peu dense entraînent un blocage de toutes les activités économiques et sociales. Ecoles et magasins fermés, services publics au ralenti, quelques violences la nuit.

 

Ce mouvement de protestation n’est, pour l’instant, pas le fait de ceux que l’on annonce régulièrement comme les vecteurs d’une crise sociale potentielle : les jeunes, qui forment plus de 50% de la population et dont beaucoup seraient désœuvrés. Non, la protestation, minutieusement réglée, est le fait d’une « Association des consommateurs en colère », soutenue par le MEDEF, la CGPME, bientôt rejoints par les élus locaux et tout ce que la Guyane compte d’associations professionnelles, religieuses, culturelles.

 

Une unanimité étonnante, qui conduit le secrétaire général de l’Union des Travailleurs Guyanais (UTG), syndicat à la rhétorique marxiste et indépendantiste, à soutenir le mouvement, du bout des lèvres, au troisième jour. Il faut dire que l’une de ses égéries est la présidente de la CGPME, jeune chef d’entreprise, également conseillère régionale du groupe UMP.

 

L’objectif de ce mouvement est la baisse du coût de l’essence aujourd’hui fixé administrativement par le Préfet à 1,77 euros, soit le prix le élevé de tout le territoire français. Le mouvement exige de l’Etat qu’il réduise le prix de l’essence de 50 centimes. Alors même que les collectivités locales collectent environ 70 centimes de taxe, l’Etat est le principal interpellé, et derrière lui, la Société anonyme de la raffinerie des Antilles (Sara), qui fournit la Guyane en carburant.

 

Au-delà du prix de l’essence, ce sont donc les rapports tendus entre collectivités locales et l’Etat central qui se jouent et qui tentent de s’asseoir sur un nouveau « consensus national guyanais », quotidiennement rappelé dans les discours politiques, associatifs et médiatiques. La construction de cette communauté nationale, et l’affermissement de l’autorité des collectivités locales sur cet imaginaire commun semblent être la raison d’être de ce mouvement.

 

Comment comprendre, sinon, les alliances paradoxales et certainement provisoires, du MEDEF et de l’UTG ? Comment comprendre le refus des collectivités locales de baisser leurs taxes alors même qu’il paraît difficile d’envisager une baisse importante du prix de l’essence si cet impôt était gelé ?

 

La construction d’un « nous » guyanais face à l’autre étatique ou français, voire antillais, saute aux yeux en même temps qu'elle surprend dans une société que l’on dit aujourd’hui fragmentée en multiples communautés. Longtemps considérée comme une terre de créolisation, c’est-à-dire d’assimilation réciproque des cultures, la Guyane voit depuis deux décennies sa matrice sociale changer, davantage fondée sur la juxtaposition des « communautés »que sur leur mélange.

 

Ce caractère multiculturel, qui donne parfois lieu à l’exacerbation des différences, semble vouloir être dépassé par les organisateurs et les soutiens du mouvement : lors d’un reportage télévisé, une personne présente sur un barrage se réjouissait que les « Hmongs », ces immigrés Laotiens qui sont les principaux producteurs et commerçants agricoles, étaient venus ravitailler les barrages.

 

Un autre, en colère, se demandait pourquoi il ne voyait pas de « Chinois » sur les barrages. Ces "Chinois", qui tiennent la plupart des commerces de proximité, ont tous fermé leur magasin, au troisième jour, en signe de solidarité avec le mouvement. Les « communautés », du moins les plus intégrées dans le circuit économique, participent explicitement et en tant que « telles» à la formation de cette solidarité nationale.

 

Cette unanimité se retrouve dans les commentaires journalistiques insistant constamment sur la bonne ambiance, le soir venu, aux carrefours bloqués : musique, repas conviviaux, dominos forment le quotidien de ces vaillants protestataires.

 

Le consensus autour de la cause est sans cesse répété, même par les groupes les plus affectés par ce blocage : voyageurs en partance vers un aéroport de plus en plus inaccessible, infirmières libérales parfois interdites de passage, président du Centre spatial censé faire décoller une fusée Ariane dans une dizaine de jours : derrière le constat de la gêne, les paroles de solidarité sont mises en avant. Cette nouvelle image de soi que se donne la Guyane est positive, et c’est en soi assez inédit dans un territoire qui s’auto-déprécie (et est déprécié) fréquemment.

 

Cette construction ne s’arrête cependant pas là. L’usage politique decette nouvelle manière de se représenter est en effet bien présent. Les collectivités locales refusent de baisser les taxes leur revenant, et elles l’affirment haut et fort. Cette position est notamment justifiée par l’augmentation des charges des collectivités du fait des transferts de compétences mal compensés par l’Etat. Cette intransigeance, alors même que le territoire risque de voir son économie très affectée par ces quelques jours d’inactivité, semble montrer que l’objectif des collectivités est ailleurs : leur volonté est de signifier à l’Etat les difficultés de financement des collectivités, mais surtout de montrer aux Guyanais combien ces collectivités ont besoin de plus d’autonomie, face à un Etat français omnipotent et "irresponsable".

 

Alors que les élus des collectivités, plutôt de gauche, lancent un processus de révision institutionnelle, et que les Guyanais ont des doutes sur leur statut, sujet complexe, cette mobilisation arrive à point nommé. En désignant l’Etat, et la Sara, comme seuls responsables des difficultés économiques du territoire, les élus renforcent leur propre légitimité.

 

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