Grèce – Russie : état des lieux des relations dans un contexte international tendu

Ecrit avec Antoine Lanthony.

Partie 1 : Les relations gréco-russes : anciennes et consolidées par la fin de l’URSS

Aujourd’hui, la Grèce est au centre des préoccupations pour un grand nombre de raisons, dont plusieurs s’entrecoupent et dont l’une d’elles est son positionnement en Europe, en Eurasie, en Méditerranée. De par l’actualité, la relation entre Grèce et Russie fait couler beaucoup d’encre et mérite un état des lieux au moment où Alexis Tsipras a proposé que la Grèce et Chypre deviennent « un pont de paix et de coopération entre l’UE et la Russie ».

La Russie : un des trois mentors de la Grèce

Les relations entre Grèce et Russie sont antérieures à la constitution de l’Etat grec moderne. L’Empire russe a été, avec le Royaume-Uni et le Royaume de France, l’un des trois soutiens clés à la victoire de la Grèce lors de la guerre d’indépendance (1821-1832) contre l’Empire ottoman. Les relations diplomatiques entre les deux Etats ont été établies dès 1828, soit deux ans avant le protocole de Londres reconnaissant formellement la Grèce internationalement.

Un large sentiment en faveur de la Russie a animé la population grecque au cours du dix-neuvième siècle, tandis que ce sentiment fluctuait à la tête de l’Etat au gré des souverains en place, celui-ci étant toujours très dépendant des trois puissances étrangères ayant permis son émergence et luttant pour leur influence. Ainsi, afin de prévenir une trop grande proximité entre Grèce et Russie face à l’Empire ottoman, la France et le Royaume-Uni envahirent une partie de la Grèce afin de l’empêcher de combattre aux côtés de la Russie lors de la guerre de Crimée (1853-1856). Néanmoins, des milliers de Grecs combattirent comme volontaires aux côtés des Russes. Cette dynamique a amené la Russie à se tourner davantage vers la Serbie et la Bulgarie et a laissé ainsi le champ libre au Royaume-Uni pour qui la Grèce est devenue un objectif clé  au tournant du vingtième siècle, pour des raisons tant financières que stratégiques. La France était quant à elle déjà en retrait.

A l’aube des deux premières guerres balkaniques, la Russie comme le Royaume-Uni voyaient d’un bon œil la coalition balkanique (Grèce – Bulgarie – Serbie) à l’œuvre face à l’Empire ottoman lors de la première guerre balkanique (1912-1913). La seconde guerre balkanique (été 1913) a quant à elle vu la Bulgarie affronter ses anciens alliés, mettant en opposition Russie et Royaume-Uni.

1914 – 1974 : 60 ans de relations froides

Lors de la Première Guerre mondiale, une entrée tardive dans le conflit aux côtés des Alliés et le partage qui a suivi ont encore renforcé la relation Grèce – Royaume-Uni au détriment de la relation Grèce – Russie (les relations diplomatiques ont été rompues en octobre 1917). En 1919, la Grèce envoya 20 000 hommes combattre les Bolchéviques, en Crimée notamment.

En parallèle de cette histoire étatique, les migrations ont également amené Grecs et Russes à cohabiter. La chute de Constantinople au quinzième siècle, les guerres, le commerce ont amené des centaines de milliers de Grecs à s’implanter sur tout le pourtour nord de la mer Noire. Environ 10% d’entre eux ont émigré en Grèce entre 1919 et 1924, date de l’établissement de relations diplomatiques avec l’URSS. À la fin des années 1930 et durant les années 1940, un bon nombre de Grecs d’URSS subirent la déportation.

Dans le même temps, l’occupation de la Grèce par l’Allemagne nazie et ses alliés, l’Italie et la Bulgarie, ruinèrent le pays  et entrainèrent la mort de 7% de sa population. La Grèce a été le lieu de l’un des plus importants mouvements de résistance au nazisme, articulé autour d’un mouvement communiste puissant. Ces éléments expliquent la force du traumatisme de l’occupation nazie (des réparations sont toujours évoquées) et  l’enracinement des sentiments antifascistes dans une large part de la population.

Malgré ce mouvement et un territoire largement contrôlé par les communistes grecs à la libération, Staline avait déjà négocié avec Churchill, dans le cadre des accords de Moscou confirmés par les accords de Yalta, les zones d’influences des Balkans orientaux : Grèce pour le Royaume-Uni ; Bulgarie et Roumanie pour l’URSS. La politique soviétique s’est donc détachée de la Grèce par rapport à la politique de l’Empire russe d’avant 1917. Staline, faute de moyens et par respect des accords de Yalta, alla jusqu’à demander aux communistes grecs de se modérer lors de la guerre civile grecque (1946-1949) et leur montra un soutien distant via la Yougoslavie et la Bulgarie. La seule concession de Staline fut l’accueil d’un certain nombre de réfugiés communistes grecs en URSS, alors que dans le même temps un nombre important de Grecs d’URSS était déporté en Asie centrale.

La Grèce est donc devenue, notamment via son adhésion à l’OTAN en même temps que la Turquie en 1951, un allié des Etats-Unis jusqu’en 1974, au moment de la chute du régime des colonels arrivés au pouvoir par un coup d’Etat le 21 avril 1967.

1974 – 2014 : non-alignement virtuel sur l’OTAN et retour à des relations intenses avec la Russie

C’est la crise gréco-turque à propos de Chypre en 1974 qui précipita la chute du régime des colonels et mena à une sortie du commandement intégré de l’OTAN. La Grèce adopta alors, notamment sous la direction du mouvement socialiste panhellénique, PASOK, une politique critique de « l’ouest ». Celle-ci s’adoucit dans les années 1980-1981 avec la réintégration du commandement intégré de l’OTAN et l’entrée dans la CEE.

Avec la chute de l’URSS,  les relations avec la Russie trouvèrent de nouvelles voies. Tout d’abord, des Grecs de Moscou, des régions de Stavropol et Krasnodar, de Crimée, de Marioupol, d’Odessa (ces Grecs d’Ukraine étant en général grécophones et/ou russophones), mais également des Russes, émigrèrent en Grèce. Parallèlement, les Russes sont devenus progressivement parmi les principaux touristes étrangers en Grèce. Les affinités historiques, religieuses, culturelles et la proximité géographique ont joué et jouent encore un rôle dans ce rapprochement.

Les guerres d’ex-Yougoslavie contribuèrent également au rapprochement gréco-russe. En effet, tant les Etats que les populations de Grèce et de Russie soutinrent massivement les positions serbes et s’opposèrent au bombardement de la Yougoslavie par l’OTAN en 1999, auquel la Grèce a refusé de participer.

Depuis la fin de l’URSS, dans un contexte d’élargissement de l’UE et de l’OTAN, les relations Grèce – Russie se sont donc consolidées, tant d’un point de vue humain (migrations, tourisme), que stratégique (ventes d’armes russes à la Grèce, positions communes sur l’ex-Yougoslavie) ou encore économique (tourisme bien sûr, mais aussi énergie ou exportations grecques de fruits et légumes).

 

Partie 2 : Des relations économiques gréco-russes en développement continu mais inégal

Les relations économiques gréco-russes dans un contexte d’austérité : la Russie, un partenaire économique essentiel

Après cinq années d'austérité, l'économie et la société grecques apparaissent comme exsangues. Selon une enquête publiée par Okeanews.fr et le Journal indépendant des rédacteurs en mai 2014, les chiffres de l'austérité montrent que nous sommes loin d'une success story : sur la période 2009-2014, il y a eu 30% des entreprises fermées, 38% de baisse des salaires, 45% de baisse des retraites, 190.5% d'augmentation du chômage, 35.5% d'augmentation de la dette publique, 25% de baisse du PIB, 84.3% de réduction des activités de construction, 98.2% d'augmentation du taux de pauvreté, 2 personnes qui se suicident chaque jour. Précisons ici que les données proviennent d'Eurostat, ELSTAT, la Banque de Grèce, l'Institut du Travail de la Confédération générale des travailleurs de Grèce et l'Institut de recherche universitaire de santé mentale (EPIPSY).

Ces pourcentages situent les relations actuelles entre la Grèce et la Russie dans un contexte général de crispation économique et sociale. Mise dos au mur économiquement, cherchant à trouver ici et là un moyen de rembourser ses prêts, la Grèce voit donc les sanctions économiques prises contre la Russie d'un très mauvais œil.

En effet, dans un article publié par Le Spiegel le 31 janvier dernier, il est estimé qu'une guerre commerciale avec la Russie coûterait environ 4% de PIB à la Grèce. Étant traditionnellement un pays agricole, les pertes liées à l'embargo russe étaient estimées à 406 millions d'euros par le journal grec Tvxs en août 2014. Selon le même journal, 41.5% des exportations grecques vers la Russie sont des fruits et des légumes et 50% des exportations de fraises étaient destinées aux marchés russe et ukrainien. Dans certaines régions de Grèce, plus de 60% des productions de jus de fruits et plus de 50% des productions de kiwis et 41% des exportations de pêche étaient destinées au marché russe l'an passé. Le gel des exportations a donc entrainé une chute libre des prix et s'est traduite par des frigos remplis de 8.000 à 9.000 tonnes de pêches, au profit de pays tels que la Turquie, l'Argentine ou le Chili qui se proposaient en août dernier de répondre aux besoins alimentaires de la Russie, en plus des traditionnels fournisseurs du Caucase et d’Asie centrale.

Le tourisme constitue un autre secteur important de l'économie grecque et un autre fondement des relations économiques avec la Russie. Ainsi, 23 millions de personnes ont visité la Grèce en 2014 ce qui signifie une augmentation de 15% par rapport à l'année précédente. En octobre dernier, le président de l'Association grecque des entreprises du tourisme (SETE) annonçait que le tourisme grec avait rapporté à l'économie grecque 17.1 milliards d'euros et que la contribution du tourisme à l'économie réelle se situerait entre 37.6 et 45.3 milliards d'euros.

La Grèce a représenté en 2013 la troisième destination étrangère pour les citoyens russes (1,175 millions de personnes, en hausse de 70% entre 2012 et 2013), derrière l’Egypte (1,909 millions) et la Turquie (3,079 millions), mais devant la Thaïlande ou l’Espagne. Ce chiffre a explosé en quelques années : il n’était que de 282 000 personnes en 2009 ! En 2014, pour l'île de Crète, les touristes russes constituaient la catégorie de touristes la plus importante, en hausse sur les dernières années. De plus, citant la chambre de commerce helléno-russe, la BBC évoquait en 2012 l’achat de plus de 30 000 biens immobiliers par an par des citoyens russes. Au deuxième semestre de l'année 2014, il convient cependant de noter une diminution du nombre de réservations faites par des tours opérateurs russes en raison de la chute du rouble et du profil économique des touristes russes se rendant en Grèce. Il n’est donc pas étonnant de voir, à la suite de l’Egypte et de la Turquie, la Grèce (et Chypre) annoncer des réductions pour l’été 2015 pour les citoyens russes réservant en avance via tour-opérateurs afin de maintenir le flux de visiteurs russes.

Des relations économiques déséquilibrées par une forte dépendance énergétique

Bien que l’économie grecque bénéficie fortement des échanges agricoles et touristiques avec la Russie, notons que selon le Ministère des affaires étrangères français, c’était la Turquie qui était en 2013 le principal client de la Grèce (11.7%) alors que la Russie était son principal fournisseur (14.5%), indiquant ainsi une inégalité structurelle dans la relation gréco-russe. Les échanges économiques entre les deux Etats révèlent de fait un important excédent commercial russe, du fait notamment de la facture énergétique. Selon les données du Goskomstat russe, les échanges ont été multipliés par cinq entre 2000 et 2013, pour s’établir à 611 millions de dollars d’exportations grecques vers la Russie et 6,245 milliards de dollars dans l’autre sens.

Cette relation énergétique pourrait se consolider avec l’annulation du projet South Stream et son remplacement par le nouveau projet russo-turc validé par Gazprom et Botas, qui permettra a priori à la Grèce de devenir le point d’entrée d’une partie du gaz russe vers l’UE. De ce point de vue, la Grèce rejoindrait la liste des Etats de plus en plus liés à la Russie au niveau énergétique que sont la Serbie (pétrole et gaz), la Hongrie (gaz, notamment stockage, et énergie nucléaire) et l’Autriche (gaz), tous partie prenante dans le défunt projet South Stream et donc a priori preneurs d’alternatives avec la Russie dans ce domaine.

Dans le secteur des transports, si la Chine s’est intéressée au port du Pirée, la Russie s’est intéressée aux chemins de fer grecs. Cela s’inscrit dans une logique européenne plus générale (rachat de Gefco il y a quelques années et annonce récente de fourniture de trains de nuit en France) de la part de la compagnie des chemins de fer russes (RZhD), facilitée par l’opportunité des privatisations imposées par la Troïka. Même en cas d’arrêt du processus de privatisation, la RZhD a déjà fait savoir qu’elle chercherait d’autres voies de coopération avec les chemins de fer grecs.

D’un point de vue purement financier, comme le rappelle le Spiegel cité par Okeanews, la Russie serait, au vu de ses réserves de change et de ses fonds souverains, tout à fait capable de procéder à des ristournes sur le gaz ou d’octroyer un ou des prêts à la Grèce. Elle l’a fait savoir par son ministre des finances Anton Silouanov, bien qu’Alexis Tsipras se borne à déclarer que la Grèce ne va pas négocier d’aide financière avec la Russie « pour le moment », ces derniers mots étant restés ignorés de la plupart des observateurs.

Dans un contexte de crise, les enjeux d'une alliance Grèce-Russie se cristallisent donc autour d'intérêts économiques, qui prennent une importance tout particulière dans le débat actuel sur la position de l’UE dans la crise ukrainienne et les sanctions des 28 contre la Russie.

 

Partie 3 : Le positionnement de la Grèce en Méditerranée et dans les relations euro-russes

 

Les relations gréco-russes se basent sur des relations anciennes, des cultures proches, des flux humains importants et des échanges économiques significatifs. Avec l’arrivée au pouvoir de Syriza et d’ANEL, ces éléments prennent une nouvelle dimension, notamment à propos de la relation entre l’UE et la Russie et dans la lecture de la situation en Ukraine.

Syriza/ANEL : le refus d'une nouvelle guerre froide et d'une politique étrangère commune interventionniste

Depuis l'éclatement de la crise de Crimée, la guerre en Ukraine et les sanctions économiques prises à l'encontre de la Russie ont fortement fait réagir le parti grec de la gauche radicale Syriza ainsi que le parti de droite souverainiste et anti-austérité Les Grecs Indépendants (ANEL). À un niveau européen, les sanctions à l’encontre de la Russie sont critiquées par les partis représentés au sein du GUE/NGL, du Front de Gauche à Syriza, mais aussi par les partis souverainistes, de Debout la France à l’ANEL.

Dès le 27 février 2014, dans un communiqué de presse, Syriza exprimait son inquiétude et sa préoccupation vis-à-vis de la crise de Crimée : « Un nouveau mur est en train de s'élever en Europe. [...] Après la dislocation de l'ex-Yougoslavie, une seconde tragédie frappe le cœur de l'Europe ». Notons que, de la même manière, en mars 2014, pendant la campagne pour les élections européennes, Alexis Tsipras a clairement exprimé son hostilité à la rhétorique de « guerre froide » de Martin Schulz à propos de la situation en Ukraine et a pointé du doigt « la participation de l’extrême-droite et de néo-nazis dans le nouveau [à l’époque] "gouvernement" ukrainien ». Soulignons ici que le positionnement d'Alexis Tsipras contre le fascisme a une connotation toute particulière si l'on prend en compte l'ascension d'Aube dorée qui n'est pas sans rappeler le passé du régime des colonels ainsi que les persécutions subies par les militants de gauche pendant la Seconde Guerre mondiale, la guerre civile et la dictature des colonels. Symboliquement, pour sa première cérémonie officielle, le Premier ministre a d'ailleurs choisi de se rendre à Kessariani, près d'Athènes, où 200 combattants communistes ont été exécutés par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.

Tout en affirmant sa solidarité avec le peuple ukrainien, appauvri par les politiques autoritaristes du pouvoir de Ianoukovitch, Syriza attaquait l'attitude du gouvernement grec d'alors qui, selon lui, au lieu d'œuvrer à une politique qui vise la paix, la stabilité, « la justice sociale et économique, la sécurité des citoyens ukrainiens, y compris des minorités grecques [principalement situées à Marioupol, ville portuaire stratégique de la région de Donetsk], a présenté comme principal "médicament" pour l'Ukraine le FMI et l'OTAN ». Il appelait alors à une résolution diplomatique, respectueuse de la souveraineté du peuple ukrainien, sans intervention étrangère, dans le but de rétablir la paix et la démocratie.

Ainsi, les sanctions économiques décidées par l'UE à l'encontre de la Russie ont été soutenues par le gouvernement de coalition PASOK – Nouvelle Démocratie. Alors qu’Antonis Samaras évitait de prendre ouvertement position, son ministre des Affaires étrangères, Evangelos Venizelos, indiquait en août 2014 : « Nous sommes en contact pour que les conséquences soient les moins importantes et si cela est possible, pour qu'il n'y ait aucune conséquence pratique ». Il ajoutait que ces décisions concernaient tout le monde occidental et que la Grèce, en tant que membre de l'Union européenne respectant ses obligations, devait essayer de conserver les meilleures relations avec tous les pays tout en essayant de protéger les intérêts des agriculteurs grecs. Ces propos parvinrent à convaincre peu de monde. En témoigne le titre du journal Vima tis kiriakis qui, pourtant, était proche du gouvernement : « Les propos assurés du gouvernement grec à Moscou qui disaient avoir soutenu une position de modération sur la scène européenne et face à l'OTAN n'ont pas convaincu ». En effet, quelques jours plus tard, Venizelos se rendait à Moscou, comme son homologue chypriote, dans le but de parler contrats d'armement et n'avait pas osé évoquer la situation ukrainienne.

La position du MAE grec se voulait donc ambiguë. Dans une déclaration du 9 août 2014, il promettait des indemnisations aux agriculteurs grecs, sans que cela ait été décidé au niveau européen, et n'a pas manqué de pointer du doigt Ankara : « L'UE et les partenaires euro-atlantistes se doivent de reconnaître rapidement qu'il ne peut pas y avoir de candidature d'adhésion à l'UE de la part de pays qui font partie de l'Alliance, adhèrent à une politique à la carte de l'Union européenne et qui profitent des coûts payés par les Etats membres ». Au sein de l'opposition et dans beaucoup de médias, cette annonce a été particulièrement mal reçue, le gouvernement ayant été accusé de ne pas avoir  tenté d'obtenir d’exceptions pour certains produits.

La volonté de mettre en place une politique étrangère indépendante : l'affirmation de la souveraineté nationale

Deux partis politiques se sont le plus clairement positionnés contre les sanctions économiques prises contre la Russie : Syriza et l’ANEL. En invoquant les intérêts nationaux de manière quelque peu différente, les deux partis pointaient du doigt la responsabilité du gouvernement de coalition et insistaient sur la nécessité de mettre en place une politique étrangère et économique indépendante. Syriza a dit regretter la guerre économique et commerciale « à laquelle participe malheureusement la Grèce » et soulignait que « dans le même temps, il [le gouvernement grec] n'a pas pris en compte les minorités grecques en Ukraine, les relations Grèce-Russie qui, au lieu d'être développées au profit des deux Etats et des deux peuples, se sont dégradées ». Le porte-parole d'ANEL, Terence Kouik affirmait, quant à lui que « le gouvernement porte une lourde responsabilité en disant "oui" à toutes les sanctions contre la Russie ».

Récemment, l'opposition du gouvernement nouvellement élu de Syriza aux sanctions économiques contre la Russie a suscité de vives réactions. En témoignent les titres de plusieurs articles dans la presse française: « La Grèce, cheval de Troie de la Russie au sein de l'UE ? » (France 24, 29 janvier 2015), « Soutien de la Grèce à la Russie: "Ce ne sont pas de bonnes manières" » (RFI, 6 février 2015)... Si cette position a pu être vue comme un geste de défiance à l'égard de l'UE, d’autres interprétations peuvent également être mises en avant. Le nouveau ministre des Finances grec, Yannis Varoufakis, raconte ainsi dans un de ses billets de blog que son collègue des Affaires étrangères, Nikos Kotzias, aurait donc appris lors de sa prise de fonctions que de nouvelles sanctions contre la Russie avaient été décidées. Pour lui, le point fondamental de la position grecque alors exprimée tenait au respect de la souveraineté nationale. On peut néanmoins identifier deux maladresses des acteurs en présence. D'une part, Donald Tusk a prévenu Athènes de cette décision en utilisant une procédure de silence, ce qui paraît bien audacieux si on connaît la rupture entre les deux gouvernements. D'autre part, un malentendu du gouvernement grec peut être regretté.   En effet, la déclaration en question ne portait pas sur de nouvelles sanctions mais sur un mandat permettant aux ministres des Affaires étrangères de se pencher sur des sanctions ultérieures.

L'affirmation de la souveraineté nationale et la volonté de conduire une politique étrangère indépendante se retrouvent également dans les déclarations de Nikos Kotzias, le nouveau ministre des Affaires étrangères, ainsi dans celles de Panagiotis Lafazanis, ministre de la Reconstruction de la production, de l'Environnement et de l'Énergie. Ce dernier dit vouloir mettre en œuvre une politique « basée sur l'intérêt national, la paix et la stabilité dans [la] région et en Europe, loin des dépendances, des "satellisations" et des rapports de domination ».  Dans un entretien publié par L'Humanité en date du 28 janvier 2015, Nikos Kotzias évoquait, quant à lui, le droit pour chaque État membre de dire son opinion et d'évoquer ses intérêts: « Nous sommes un pays pauvre, un petit pays en crise, mais un pays égal. Nous sommes complètement endettés mais non sans droits » (The Press Project, 10 février 2015). Tout en soulignant un point problématique tenant à l'hypothétique unicité européenne vis-à-vis de la Russie (« Mais existe-t-il par ailleurs une politique européenne russe de la part de l'Union européenne ? »), il soulignait la nécessité de mettre en place une nouvelle stratégie permettant de mettre fin à la déstabilisation aux frontières de la Russie et de l'Ukraine.

Peut-être faudrait-il cependant calmer les enjeux et les réactions enflammées autour d'un rapprochement Grèce-Russie. Objectivement, la Grèce ne pourra pas changer seule la position de l'UE vis-à-vis de la Russie. Au lendemain de la victoire de Syriza du 25 janvier dernier et au-delà de l’invitation de visite à Moscou déjà formulée par Vladimir Poutine à Alexis Tsipras, Iouri Kvachine, chercheur à l'Institut moscovite de l'économie mondiale et des relations internationales, affirmait: « Pour les nouveaux dirigeants du pays, le plus important est de faire monter les enchères et de montrer que la Grèce a un véritable effet de levier sur l'unité de l'Europe. [...] S'attendre à ce que, sous la pression de la Grèce, l'UE change sa politique envers la Russie serait faire preuve d'un optimisme excessif ». Pour Gevorg Mirzayan, chercheur en sciences politiques à l'Institut des Etats-Unis et du Canada de l'Académie des sciences de Russie, « l'escalade du conflit entre la Grèce et l'UE détourne l'attention de Bruxelles de la crise ukrainienne ».  Les relations UE – Grèce sont donc suivies dans les médias russes, avec une forme d’espoir, des commentaires positifs vis-à-vis de la Grèce et des Grecs, mais également avec un réalisme modéré sur des changements de la politique européenne à l'égard de Moscou. Elles sont pourtant vues avec anxiété par les partenaires occidentaux de la Grèce.


Les peurs européennes et américaines face au possible rapprochement russo-grec

Après les déclarations du ministre Lafazanis concernant l'opposition du gouvernement grec aux sanctions contre la Russie, Martin Schulz était la première personnalité européenne à rendre visite au Premier ministre, Alexis Tsipras, le 29 janvier dernier. Sorte de rappel à l'ordre et peut-être de mise en garde avant le début des négociations concernant la dette grecque, il a déclaré lors de cette visite à la chaîne allemande ZDF : « Vous ne pouvez pas demander d'un côté à l'Europe de faire preuve de solidarité envers votre pays, comme le fait M. Tsipras, et de l'autre rompre avec la position européenne dès votre premier geste officiel ». Assurément, cette première déclaration ainsi que l'invitation de l'ambassadeur de Russie au lendemain de la victoire aux législatives ne constituaient pas des signaux susceptibles de détendre les relations entre les deux parties.

Ainsi, dans un article en date du 28 janvier 2015, le Financial Times parlait d'une « grenade jetée en direction de Bruxelles ». Selon l’article, les craintes du côté européen pouvaient être alimentées par des informations contenues dans le même article : les relations entre Panos Kammenos, chef du parti ANEL, et l'oligarque Konstantin Malofeev, proche du pouvoir russe ; une photo montrant côte à côte Nikos Kotzias et l'idéologue néo-eurasiste Alexandre Douguine à une conférence organisée à l'Université du Pirée à Athènes où le nouveau ministre enseignait les relations internationales. Du côté grec, le site d'information Prothema publiait le 7 février dernier un article au titre racoleur « Die Zeit : les 700 mails-brûlants qui montrent que la Russie veut se rapprocher de la Grèce ». Ainsi, selon la même source « des Russes durs veulent faire imploser l'UE et s'allient pour que Moscou acquiert une position hégémonique ». Une liste de personnes à approcher aurait même été constituée dans le but de construire « un club d'élites ». Dans ces luttes d'influence et ces renvois de responsabilité, difficile donc de démêler le vrai de la rumeur nauséabonde.

Néanmoins, il semble que, du côté grec, l'on soit passé à une stratégie de positionnement très réaliste où le gouvernement, conscient de la nécessité de trouver des appuis en Europe mais aussi à l'extérieur de l'Union, agit par petites touches pour construire des alliances.

Les Etats-Unis sont également concernés par l'évolution des relations Grèce-Russie et UE-Russie puisque, pour la première fois, le Président Obama, qui a téléphoné à Alexis Tsipras pour le féliciter, est intervenu ouvertement sur le sujet dans une émission sur CNN : « On ne peut pas continuer à pressurer des pays qui sont en pleine dépression. À un moment donné, il faut une stratégie de croissance pour pouvoir rembourser ses dettes, pour éliminer les déficits ». Cette réaction pourra paraître à certains suspecte et dans le même temps porteuse d'espoir pour ceux qui attendent un changement politique après la victoire de Syriza : pourquoi subitement une telle position de la part des Etats-Unis, plus grand pays actionnaire du FMI ?

On peut dégager plusieurs enjeux de cette déclaration : en se positionnant publiquement sur une politique européenne, Washington se pose d'abord en position de force, en délivrant un message que beaucoup attendaient de Bruxelles, et n'hésite pas à diriger son message vers Berlin et vers le camp dur des défenseurs de l'austérité. Ce soutien implique également des « contreparties sécuritaires » : l'engagement de la Grèce à rester dans l'OTAN, l'installation possible de bases de drones en Grèce, la prise de mesures contre le terrorisme ou encore le suivi d'une ligne dure vis-à-vis de la Russie. Le ton de l’inquiétude américaine avait d’ailleurs été donné dès le 27 janvier par Foreign Policy, qui titrait « Pourquoi Poutine est le grand vainqueur des élections grecques ».

 Si l'on prend en compte également la position stratégique de la Grèce en Méditerranée orientale, alors les enjeux géopolitiques éclairent la complexité des relations entre les différents acteurs en présence.


La Grèce dans la recomposition stratégique en Méditerranée orientale

L’appel téléphonique de Barack Obama tout comme l’intérêt des institutions financières des Etats-Unis pour la Grèce s’expliquent probablement également par une prise en compte de l’ensemble de la zone mer Noire – mer Méditerranée orientale.

La Crimée est revenue dans le giron de l’Etat russe malgré des protestations ukrainiennes et occidentales qui n’y changeront rien, la Turquie (deuxième armée de l'OTAN) est chaque jour un peu plus proche de la Russie et un peu plus éloignée des Etats-Unis, la Syrie est déchirée et a toujours un port militaire russe, la Libye est en chaos, l'Egypte est très moyennement stabilisée avec un pouvoir qui s'est rapproché à nouveau fortement de la Russie à la faveur du retrait partiel des Etats-Unis, Chypre proposerait à la Russie d’établir une nouvelle base militaire sur l’île ou au moins d’accueillir hommes et matériels en transit…

La Grèce semble donc rester (avec Israël) un des rares points de stabilité stratégique pour les Etats-Unis en Méditerranée orientale (et par extension vers la mer Noire), zone dans laquelle ils présentent des signes d’affaiblissement, au contraire de la mer Baltique par exemple. C'est d'ailleurs la position tenue par Nikos Kotzias dans l'entretien du 28 janvier précédemment cité. Pour lui, ni l'Union européenne, ni les Etats Unis n'ont intérêt à ce que la Grèce, située entre la Libye, le Moyen-Orient et l'Ukraine, ne soit déstabilisée : « L'intérêt majeur de l'UE est de créer un triangle stable avec, au centre, une Grèce stable. C'est-à-dire lancer une vague de stabilisation depuis la Grèce vers ces régions, et non pas créer une vague de déstabilisation de ces régions vers la Grèce ».

En outre, l’inquiétude des Etats-Unis, mais aussi de nombreux dirigeants d’Europe de l’Ouest et du Nord, grandit face aux divisions qui s’accroissent au sein des sociétés et des Etats européens au sujet de la Russie.

 

La double division européenne vis-à-vis de la Russie : entre Etats et au sein des sociétés

Spectateurs impuissants des guerres fratricides d’ex-Yougoslavie, les Grecs ont exprimé en 1999 leur hostilité aux frappes de l’OTAN sur Belgrade et leur proximité avec la Serbie et la Russie. Cet épisode, qualifié de tournant en Russie et repris notamment par Vladimir Poutine lors de son important discours de la conférence de Munich en 2007, avait divisé les Européens.

L’épisode actuel, autour de la guerre en Ukraine, divise probablement davantage les Européens, cette fois-ci à propos de la Russie.

En effet, contrairement à l’effet loupe dû à l’élection d’une nouvelle majorité en Grèce, celle-ci n’est que la tête de pont d’un groupe d’Etats de l’UE (outre la Serbie hors-UE) qui ont des raisons rationnelles (souvent économiques) de vouloir s’opposer aux sanctions. Hongrie, Slovaquie, République tchèque, Autriche, Chypre et donc Grèce et Serbie (voire même Macédoine) forment un groupe d’Etats géographiquement relativement cohérent qui dessine une Europe du centre-sud-est qui, inclue ou non dans l’UE ou l’OTAN, voit ses relations avec la Russie comme suffisamment importantes pour potentiellement suivre un chemin différent du reste de l’Europe, sans toutefois remettre en cause, pour le moment, les institutions UE et OTAN.

Plus intéressant encore, au-delà de cette division entre Etats, une division profonde s’installe au sein des sociétés au sujet de la Russie.

Ainsi, en France, une opposition se dessine tant entre les partis (PS, Verts, UDI, Modem d’un côté ; Front de Gauche, Debout la France, UMP, FN de l’autre, ce dernier parti étant depuis peu en relations avec le parti Russie Unie) qu’au sein même des partis (la ligne Sarkozy – Mariani plus favorable à la Russie semble majoritaire à l’UMP et a été renforcée par la déclaration de Nicolas Sarkozy comprenant le choix de la Crimée et souhaitant « une force d’interposition » pour protéger les russophones d’Ukraine) ou entre intellectuels (parmi eux, la voix de Jacques Attali se fait de plus en plus entendre pour prôner d’urgence un rapprochement avec la Russie).

La ligne de fracture au sein d’un même pays peut également prendre des traits plus simples au premier abord : russophones d’un côté, non-russophones de l’autre, par exemple en Lettonie. Si cette division existe dans la relation à la Russie, notamment au regard de la situation actuelle en Ukraine, elle doit aussi être nuancée, par exemple par l’âge, le lieu de résidence, le lien familial avec la Russie… ce qui se retrouve dans les violents commentaires d’articles sur le web letton russophone.

Un élément se dégage peut-être de tout cela : la position majoritaire, voire l’unanimité, des Etats européens vis-à-vis de la Russie est un vernis, une façade.

Dans ce contexte européen et international à la fois lourd et complexe, impliquant Etats et sociétés, ceux qui s'offusquent des récentes déclarations grecques concernant la Russie et évoquent un rapprochement possible entre les deux pays oublient un point important : leurs relations ont toujours été amicales. D'un point de vue grec ou russe, il ne s'agit donc pas d'une inflexion majeure. De la même manière, ceux qui connaissent la Russie pourront rappeler que les sanctions économiques s'annonçaient, à l'avance, inutiles, inefficaces et coûteuses tant pour la Russie que pour l’UE, ce que vient de confirmer le ministre espagnol des Affaires étrangères. Conscient de son isolement à Bruxelles et de la rude bataille autour de la dette qui s'annonce, le gouvernement grec tente donc plutôt de se positionner stratégiquement et de développer des relations bilatérales avec d'autres pays qui ont un poids économique ou géostratégique, comme la Russie et la Chine. Ainsi, le 11 février dernier, le Premier ministre chinois Li Keqiang a félicité Alexis Tsipras de son élection tout en l'invitant à venir prochainement en visite. Tant que Tsipras n'est pas, complètement, au pied du mur, il peut se permettre de jouer sur différents tableaux. Cependant, la véritable question à laquelle il est encore difficile de répondre, serait : lorsqu'il n'aura plus le choix, comment se positionnera-t-il ?  De là dépendront les possibles alliances stratégiques, notamment avec la Russie.

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