« Le plan le plus facile est de mettre la Grèce en quarantaine »…

…aurait déclaré un diplomate européen à The Times.

« Migrants : pression maximale sur la Grèce », « Paris et Berlin accordent un sursis à la Grèce », « Les ministres européens mettent la pression sur la Grèce », « Va-t-on vers la suspension de l'espace Schengen ? » : hier, les titres des articles de quotidiens français soulignaient de manière éhontée comment certains cercles conservateurs européens tentent de faire de la Grèce, pays de 11 millions d’habitants, frappé par six années d’austérité, condamné pour avoir porté au pouvoir un candidat de gauche, la source de ce que certains appellent « le problème migratoire ».

Alors qu'une loi honteuse réformant le droit d'asile vient d'être adoptée au Danemark, d'autres pays dont l'Allemagne et la Suisse mettent en place le même type de législations autoritaires. Après avoir ouvert les frontières pour des raisons démographiques et économiques, après avoir conclu un accord inacceptable avec la Turquie à un moment où les répressions contre les opposants au régime et les défenseurs de la cause kurde s'accéléraient, les chefs d'Etats et de gouvernements européens, et de manière non dissimulée l'Allemagne, tentent désormais de faire baisser les chiffres d'arrivées des migrants et ce à n'importe quel prix ; c'est d'ailleurs l'un des objectifs affichés de la présidence néerlandaise du Conseil de l'UE. Retour sur le triomphe de l’État policier répressif encouragé également par les sociaux-démocrates coupables d'encourager la xénophobie, le repli sur soi, et la mort définitive de l'idéal de solidarité européenne (déjà bien entamée).

La proposition de loi danoise

Le projet de loi sur la réforme du droit d'asile qui a été adopté au Parlement danois hier comporte plusieurs dispositions qui auront des répercussions dévastatrices pour les demandeurs d'asile. Période d'attente de trois ans pour la réunification familiale pour les bénéficiaires de la protection temporaire, durcissement des critères pour obtenir un permis de résidence permanent, possibilité pour les autorités policières de confisquer argent et objets de valeur pour couvrir les frais de séjour, réduction de 10 % des aides économiques, obligation d'hébergement dans des centres d'accueil : la liste des mesures proposées est effarante. On a peine à croire que ces dispositions, totalement contraires aux valeurs européennes, aient pu passer : par exemple la confiscation des objets de valeur concernera seulement les objets sans valeur sentimentale, à l'exclusion donc des cadeaux de mariage ou des objets de famille. Mais dans quelle mesure, les autorités nationales ont la capacité de juger si tout objet en-dehors d'une alliance ou d'un bijou de famille n'a pas de valeur sentimentale ? Mesure grotesque, déplacée, immorale.

Cette réforme a d'ailleurs été condamnée par les ONG danoises, comme le Conseil Danois pour les Réfugiés, ainsi que par l'Agence des Nations Unies pour les Réfugiés. Soulevant des inquiétudes quant au respect des droits de l'homme et des obligations internationales du Danemark en matière d'accueil et de protection des réfugiés, cette loi a également fait réagir (en vain) le Commissaire du Conseil de l'Europe pour les droits de l'homme. Rappelons d'ailleurs que cette loi s’inscrit dans un contexte plus large de durcissement de la loi sur les étrangers introduit en novembre dernier qui augmentait les possibilités de détention des demandeurs d’asile sous « conditions spéciales » et affaiblissait le contrôle judiciaire des détentions.

Dispositions répressives, le retour aux frontières nationales comme « solution » à la crise migratoire: la progression autoritaire

Dans un contexte extrêmement tendu après les agressions survenues à Cologne au nouvel an, des lois fédérales similaires à celle adoptée au Danemark sont appliquées en Allemagne et notamment en Bavière. Le ministre de l’intérieur bavarois, Joachim Herrman a ainsi déclaré que les sommes supérieures à 750euros pourront légalement être saisies. Dans le land de Baden Württemberg, les réfugiés peuvent garder les biens et l’argent ayant une valeur de 350 euros. « Si vous êtes demandeur d’asile, alors vous devez utiliser vos propres moyens et ressources avant de recevoir de l’aide, a déclaré la ministre de l’Intégration, Aydan Özoguz. Cela implique, par exemple, les bijoux de famille. Même si certains préjugés persistent, la situation d’un demandeur d’asile ne peut être meilleure que celle d’un chômeur ».

En Suisse, les autorités ont enregistré 112 cas où les biens et argent d’une valeur supérieure à 1000 francs (environ 900 euros) ont été saisis alors que 45.000 réfugiés sont entrés dans le pays l’année passée.

L’activation de la procédure qui permettrait d’exclure la Grèce de Schengen pour une durée de deux ans a quant à elle été demandée par les ministres de l’Intérieur européens réunis à Amsterdam hier. Mesure longue et difficile à mettre en œuvre (elle comporte une phase d’évaluation sur le terrain, au Conseil européen, une approbation à la majorité qualifiée, un délai de trois mois pour une réponse au problème…), elle est néanmoins significative de l’absence déplorable de volonté politique d’action européenne sur ce sujet. Ignorant la crise humanitaire en Grèce, la situation alarmante dans laquelle se trouvent les migrants bloqués à la frontière macédonienne, plusieurs États en Europe (l’Autriche, le Danemark, la Suède, l’Allemagne par exemple) font pression sur le gouvernement grec pour qu’il adopte une politique répressive.

« C’est un mythe que la frontière gréco-turque ne peut pas être contrôlée » a déclaré le ministre de l’intérieur autrichien.

Alors quoi ? Quel scénario proposent-ils ? Il s’agirait de fixer les frontières extérieures de l’UE aux États que l’on critique pour leur dérive autoritaire ou pour leur gestion violente de la crise migratoire : la Hongrie, la Croatie, la Slovénie ? Les migrants non préparés à attendre dans ces pays où les conditions d’accueil sont déplorables seront renvoyés en Grèce, en Turquie, voire en Syrie ? Et en dernier recours, s’agirait-il serait de tirer à bout portant sur ces hommes et sur ces femmes ? Peut-être même avec des armes françaises ou allemandes ?

De quoi perdre les (derniers) plus fervents défenseurs du projet européen...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.