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Billet de blog 14 août 2016

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Soyons radicaux

Sommes-nous assez radicaux ? Et d’ailleurs, y a-t-il des degrés dans la radicalité ? Il semble que nous atteignons une limite à la logique de la globalisation : elle nous envoie dans le mur. Y compris les capitalistes qui profitent du système, y compris les commentateurs et experts néolibéraux qui le soutiennent, y compris les agents qui le servent...

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Sommes-nous assez radicaux ? Et d’ailleurs, y a-t-il des degrés dans la radicalité ? Il semble que nous atteignons une limite à la logique de la globalisation : elle nous envoie dans le mur. Y compris les capitalistes qui profitent du système, y compris les commentateurs et experts néolibéraux qui le soutiennent, y compris les agents qui le servent et les classes moyennes et supérieures qui en profitent : pas un ne réchappera aux conséquences de l’épuisement des ressources naturelles et de la faillite des énergies fossiles, du réchauffement climatique et de l’effet de serre, sans parler des pollutions atmosphérique, agricoles et aquatiques ni des maladies directement liées aux politiques égoïstes (des laboratoires pharmaceutiques…) « austéritaires » ou simplement négligentes (entrainant cancers, famines, misères…)… Que peuvent bien signifier, pour ceux qui souffrent déjà du néolibéralisme (chômeurs, grands pauvres, etc.), combattre la loi sur le travail, négocier la limitation à 2 degrés de l’augmentation de la chaleur moyenne climatique, réformer l’Europe dans le cadre du libéralisme, chercher les meilleurs traités commerciaux internationaux, exiger des lois qui régulent l’usage des pesticides et sauvent les abeilles ou qui reconnaissent la sensibilité des animaux, qui visent à la moralisation de la finance et à freiner l’évasion des capitaux ?

Les campagnes électorales elles-mêmes prennent à leurs yeux une allure cocasse : pas seulement parce que ceux qui se présentent pour « améliorer la situation » ont déjà souvent fait la preuve que la seule situation qui les intéresse est celle du système quand bien même ils ont « déclaré la guerre à la finance », et pas seulement parce qu’ils instrumentent les référendum ou contournent la démocratie chaque fois qu’elle les menace. Ce n’est pas qu’ils mentent qui est le pire, mais le sentiment d’inutilité des politiques qu’ils entretiennent. De ce point de vue par exemple, qu’un parti de la véritable gauche subordonne son ralliement à un autre candidat (de la gauche de la gauche) à un engagement en sa faveur (en retour) pour les législatives ne fait qu’entériner l’idée que le temps continue de courir. La question pourrait-être de savoir non pas si les masses en souffrance vont se révolter, mais dans combien de temps, à quand l’émeute dont les pires pourraient se nourrir ?

De ce point de vue là on pourrait se réjouir que Jean-Luc Mélenchon ait mis fin aux tergiversations en déclarant sa candidature immédiatement : mais c’est, au regard de ce qui précède, une candidature du désespoir si elle n’est pas accompagné par le mouvement populaire. Et encore, cela ne suffirait pas ! Les destins de Syrisa et le résultat des dernières élections en Espagne, où Podemos avec Izquierda Unida n’ont pu faire mieux que gagner deux sièges et finir troisième en perdant des voix, doivent nous retenir. Pablo Iglesias (et Alberto Garzon) a choisi une organisation verticale (et non horizontale façon « commun », SCOOP et autres propositions démocratiques) de son parti au motif d’être efficace dans le combat politique : nous ne pouvons pas combattre nos adversaires par les moyens qui sont les leurs et par une organisation sociale dont nous ne voulons pas au final. Bien plus la conception que nous avons du « faire société » doit être au cœur de notre projet.

Il est devenu classique de constater que, de son côté (mais en fait, il n’y a qu’un côté que nous habitons tous), le néolibéralisme arase les idéaux au profit de la seule valeur marchande, ce qui est précisément justifié par la subordination de la politique à l’économique. Un monde prétendument réglé par la science (c’est encore pire quand elle est fausse) est paranoïaque : le résultat du calcul se veut indiscutable. Le capitalisme de ce point de vue-là ne vaut pas mieux que le matérialisme scientifique : au point qu’il serait comique, si tant de victimes n’étaient écrasées, de relever avec Sanders que » tout ce qui nous effrayait » du premier – « perdre nos maisons, nos épargnes et être forcé de travailler pour un salaire minable sans avoir de pouvoir politique » « s’est réalisé grâce »au second. Paranoïa pour paranoïa, les religions, sans sortir du système, proposent au moins une réponse non monétarisée à la question du sens de chacun, un transcendant qui traite l’impensable de nos existences, avec en prime une garantie divine,  une direction de conscience pour l’action et une assurance vie pour une jouissance posthume ! Et lorsque ce n’est pas le radicalisme religieux qui ramasse les miettes du néolibéralisme, le radicalisme d’extrême droite et ses valeurs nationalistes, populistes, égoïstes, xénophobes et ségrégatives qui infiltrent la société,  s’offre comme seule alternative.

Survivre dans ces conditions participe de la mélancolisation du monde (assortie, pour ceux qui luttent, de sentiments de défaites et de démoralisation). Le signe le plus tangible n’est ni le Grexit ni le Brexit, mais bien l’exit tout court par lequel des milliers de sujets désertent délibérément notre monde chaque année : en 2012 il y avait selon l’OMS un suicide toutes les 40 secondes – soit 804000 personnes, quasiment la seconde cause de décès. On dépasserait le million aujourd’hui, non compté les tentatives ratées (20 fois plus). Et si l’on se suicide plus dans les pays riches que dans les pays pauvres – phénomène à mettre en parallèle avec l’origine sociale de la majorité des convertis au radicalisme islamique – c’est précisément que faillite des idéaux joue sa partie autant que la misère économique. Le capitalisme tue.

L’Europe n’est pas réformable (au sens d’une sortie du néolibéralisme : on se souvient que le projet de constitution européenne inscrivait le capitalisme dans ses attendus. Elle est fabriquée pour ne pas l’être et se protéger y compris des réactions démocratiques. En ce sens, le Brexit pourrait constituer un déclic : celui du renversement de la logique du monde néolibéral par la construction collective d’un « faire société » qui passe par un stop à la financiarisation, la transformation de l’argent en bien commun, la sortie de l’austérité perpétuelle, la fin de l’autoritarisme néolibéral, la rupture de fait avec la « machinerie » institutionnelle qui crée l’impuissance réelle du citoyen toujours obligé de se plier à des processus sans qu’il puisse même incriminer un décideur !

L’argument majeur pour récuser cette radicalité réside dans la crise qu’il va créer. Mais pour qui ? Pas chez ceux qui crèvent déjà ou vont fuir le monde. Pour les autres, il convient de consentir à perdre si l’on veut gagner cette autre façon de vivre ensemble. Son contour est à préciser : pour que chacun puisse rêver d’y loger ce qui fait sa singularité sans plus la sacrifier ni au marché ni aux dieux obscurs qui en font également commerce, une transcendance laïque. Ce rêve vaut que l’on se radicalise.

[PS : publié dans Débats & Tribunes de L'Humanité du mercredi 10 août 2016.

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