Marie-Jean Sauret
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Billet de blog 18 nov. 2015

Huit questions

Dans un moment où l’horreur le dispute à l’urgence et pousse à la riposte spontanée, n’est-il pas tout aussi urgent de ne pas suspendre la réflexion ? Heureusement les média alternatifs et engagés le démontrent face aux images et aux témoignages chocs en boucle. Les ressources de la pensée sont ici plus utiles que toute autre : elles contribuent à mobiliser et soutenir le débat démocratique, à nourrir une société de ses échanges. Marie-Jean Sauret, psychanalyste, Université Jean-Jaurès Toulouse.

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Dans un moment où l’horreur le dispute à l’urgence et pousse à la riposte spontanée, n’est-il pas tout aussi urgent de ne pas suspendre la réflexion ? Heureusement les média alternatifs et engagés le démontrent face aux images et aux témoignages chocs en boucle. Les ressources de la pensée sont ici plus utiles que toute autre : elles contribuent à mobiliser et soutenir le débat démocratique, à nourrir une société de ses échanges. Marie-Jean Sauret, psychanalyste, Université Jean-Jaurès Toulouse.

J’adopte délibérément la forme de questions – pour ne pas fermer la porte à d’autres  propositions mieux ajustées par la discussion justement – 8 incitations à raison garder, plus une suggestion.

Avant tout, quelle réaction collective, sinon quel renouvellement du vivre ensemble est susceptible d’honorer les victimes, d’accompagner leur deuil, et d’apporter l’apaisement à ceux d’entre nous qui supportent le plus le poids de la tragédie ? Comment faire pour que notre diversité nationale, loin d’être menacée et de céder au repli identitaire, demeure un atout pour faire face de la bonne façon ?

Est-ce que l’Etat d’urgence décrété ne devrait pas être repensé, dans le cadre de la constitution, pour que soit maintenu tout ce qui existe de l’Etat de droit (ainsi menacé) et qui serait non seulement compatible avec la sécurité mais permettrait de l’intégrer à la vie partagée ?

Déchoir de leur nationalité française les criminels et leurs complices ne contribue-t-il pas au mythe d’un peuple français naturellement pur et innocent (façon FN) et ne ferme-t-il pas la possibilité de s’interroger sur les responsabilités de la politique française ?

Etendre, façon Minority Report, cette déchéance aux suspects et autres populations à risques ne revient-il pas à alimenter les failles identitaires qui conduisent certains à la radicalisation ?

En quoi renvoyer les criminels, fussent-ils certifiés, dans leurs pays « d’origine » et en se défaussant du danger et de la responsabilité d’y faire face, contribue à la solution générale et aux solidarités nécessaires pour y parvenir ?

Est-ce que le discours va-t-en-guerre façon Busch de notre premier ministre est la meilleure façon de mobiliser et de contribuer à la solidarité nationale et internationale ? L’appel à l’unité nationale est-il dénué d’arrières-pensées politiciennes et en tout cas pourquoi n’a-t-il pas pris la peine de les désamorcer ?

Les polémiques des députés, sénateurs et plus largement de la majorité des hommes politiques français ne démontrent-elles pas de fait cette instrumentalisation du drame à des fins politiciennes et quasiment électoralistes – dans une volonté dès lors affichée de ne rien changer à la logique du monde contemporain ?

Enfin, ne pourrait-on mettre à plat la logique du monde contemporain dans un débat systématique, cette logique qui conduit les plus riches s’enrichir toujours plus et encore plus vite que les pauvres ne deviennent pauvres – tandis que le nombre de ces derniers ne cessent de s’accroitre ? Comment ne pas soupçonner que la promotion de l’argent au détriment de toute autre valeur crée un trouble identificatoire généralisée chez ceux qui se laissent suggestionner, un trouble que promettent de régler les radicalismes de toutes les religions (aujourd’hui islamique, mais ici et là chrétien, bouddhique, juif, sectaire, etc.) et des extrêmes droites qui prétendent les combattre? 

Prendre le problème au niveau de la logique du monde contemporain et du type de vivre ensemble (de lien social) que nous voulons contribuer à fabriquer pour y vivre ensemble, évite de poser la question en terme seulement de politiques étrangères (pourtant à raisonner) ou de psychopathologie (qui doivent exister). Il est en effet impossible de penser que les 7000 jeunes djihadistes français recensés (pour combien d’inconnus ?) sont tous fous et victimes de la précarité : ils ont souvent signalés par leurs familles et leurs proches issus de toutes les couches sociales (également filles et fils d’enseignants, de professions libérales, de cadres, d’employés, d’ouvriers…). Il s’agit là de nos enfants et pas de ceux des migrants que l’Europe aimerait bien voir aller mourir ailleurs que sur son paillasson. Nos enfants sont les symptômes d’un lien social qui se défait du fait même de la soumission de la politique à « l’économystification », telle que le traitement du peuple grec en a renvoyé récemment l’interprétation : celui qui est responsable du respect de l’austérité en Europe est le même qui a organisé l’évasion fiscale à l’échelle européenne au profit du pays dont il était premier ministre. Pourquoi ne pas interroger ce lien ?

18 novembre 2015

Marie-Jean SAURET

Psychanalyste, Université Jean-Jaurès Toulouse

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